CHAPITRE II Le voyage. — Premier séjour à, Rome
(3 sept., 29 oct. 1786. — 22 févr. 1787.)
§ I. La vie : De Carlsbad à Vérone. — Vicence et Palladio. — Padoue. — Séjour à Venise. — Ferrare. — Bologne et Raphaël. — Florence. -- Rome. — Les relations d'artistes, — Les beaux -arts. — La réception à TArcadie. — Influence générale du premier séjour.
§ II. Les œuvres : Iphigénie en Tauride. — Le plan de Tlphigénie à Delphes. — Les « Iphigénie » de Kannegiesser et de Halm.
Oh Rome! my country ! city of the soul !
The orphans of the heart must tum to thee, Lone mother of dead empires ! and control in their shut breasts their petty misery.
(Byron : Childe Harold IV, 78.)
Saget, Steine, mir an, o sprecht, ihr hohen Palaeste 1 Strassen, redet ein Wort I Genius, regst du dich nicht?
Ja, es ist ailes beseelt in deinen heiligen Mauem, Ewige Roma; nur mir schweiget noch Ailes sostill.
iRœmieohe Elegien I.)
§ I. La vie.
Goethe, ou plutôt Jecm Philippe Mœller, car c'est son nouveau nom, quitte Carlsbad à la dérobée, le 3 septembre 1786, à trois heures du matin. La veille, il a donné ordre à son fidèle serviteur et secrétaire Philippe Seidel d'envoyer toutes les lettres et papiers importants directement à Rome, à l'adresse de «Mon-
» sieur Joseph Cioja, pour remettre à Monsieur J.-Ph.
* Mœller, à Rome* ». « Conserve, écrit-il, soigneuse-
* ment cette lettre et nie tout, envers et contre tous ;
* persorme ne sait de ma bouche un seul mot. »
11 voyage jusqu'à Trente, où il arrive le 10 septembre, aussi rapidement que possible et n'en fait pas moins, tout le long de la route, de nombreuses observations sur la nature des pays qu'il traverse, sur la botanique , la minéralogie et la conformation des montagnes. Non loin de Wallemee, il rencontre un harpiste et sa fillette, âgée de onze ans. qui, tous deux, rappellent si vivement le vieux joueur de harpe de Wilhelm Meister et sa fille Mignon, qu'on serait tenté de croire qu'il leur a emprunté quelques traits pour en enrichir son roman*. Sur le Brenner, il sépare de ses autres ouvrages son Iphigénie en Tauride, il y songe à Roveredo, où il entend avec bonheur la langue aimée, et y travaille à Torbole, sur les rives du lac de Garde, chanté autrefois par Catulle et Virgile ' .
* Cette adresse est donnée en français. Gœthes Verhàltniss zu Seidel (Im neuen Reich, vol. 1, 1871). — Quant à l'amour de Goethe pour rincognito, conf. Riemer, Mittheilungen, I, p. 239.
* Wilhelm Meister était déjà alors fort avancé, mais Goethe le retoucha et le compléta en plus d'un endroit pendant le voyage, et de retour à Weimar. — Comparez le portrait de la fillette: Italienische Reise, 7 sept., avec celui de Mignon : Wilhelm Meister, L. II, chap. IV et L. VIII, chap. III (Werke VII, p. 244 et 583). - Voyez aussi, à propos de Mignon, Dichtung und Wahrheit,h. XIL Le petit harpiste que Goethe recueille chez lui me fait involontairement penser à la petite Italienne.
3 Géorgique II, v. 159.
Une aventure, qui lui arrive à Malcesine, montre combien déjà la langue italienne lui était familière. Tandis qu'il dessinait le pittoresque château, qui se trouve au bord du lac, il vit se rassembler autour de lui une foule de femmes et d'enfants. Bientôt les hommes eux-mêmes, ayant à leur tête le podestat et son scribe, s'approchèrent aussi et lui demandèrent ce qu'il faisait là. Malgré son affirmation qu'il dessinait simplement pour son plaisir, on lui fit comprendre qu'on le prenait pour un espion autrichien. Goethe se défendit vivement et avec tant d'éloquence qu'un des habitants, qui avait autrefois vécu à Francfort, le prit sous sa protection et le régala même, dans sa vigne, de fruits savoureux et d'excellent raisin.
Il passe à Vérœie trois jours bien employés*. L'arène attire particulièrement son attention; il admire fort l'architecture de la Porto shippa, mais en blâme la fausse position. Ce qui semble cependant l'intéresser surtout, ce sont les tableaux. Il est rempli d'admiration devant le Titien, l'Orbetto, le Tintoret et surtout devant quelques portraits de Paul Véronèse. La couleur et le dessin ont à ses yeux moins d'importance que l'idée contenue dans le sujet. Il regarde le tableau plutôt en poète qu'en peintre, éprouvant la plus agréable sensation « à développer en lui, jour par jour, » heure par heure, devant de si splendides objets sa » disposition naturelle à rendre un libre et joyeux hom-
* Du 14-17 septembre.
' mage à tout ce qui est grand et beau. » Comme le Président de Brosses et tant d'autres voyageurs, il se promène avec délices sous les cyprès Aa jardin Gimti * , mais il oul)lie les tombeaux des Scaliger et celui de Roméo et Juliette*. De Vérone, Gœthe écrit à Seidel que, préparé comme il Test, il voit beaucoup en peu de temps. Il amionce qu'il enverra de Venise Ylphir génie pour la fin d'octobre et ajoute: «Ce voyage est » comme une pomme mûre qui tombe de l'arbre. Je » n'aurais pas pu désirer le faire six mois plus tôt'.» 11 envoie en outre un paquet de lettres pour ses amis, sans date ni indication de lieu, et prie Seidel de les remettre sans rien révéler de son voyage.
Le 19 septembre, Gœthe arrive à Vicence qu'il ne quitte que le 26. Son temps est consacré surtout à l'architecture, qui devait être «le portail par lequel * il pénétrerait dans tous les arts. * Palladio éveille tout son enthousiasme. Reconnaissait-il en lui quelque analogie avec son propre génie? On serait tenté de le croire quand il le compare au poète qui, «de l'union » de la vérité et de la fiction » crée un tout harmonieux
* n y a, dit de Brosses, dans ce jardin, un labyrinthe où moi, qui nigaude toujours derrière les autres, j'allai m'engager indiscrètement. J*y fus une heure à tempêter. — Herder en parle aussi avec admiration.
* Le tombeau de Juliette, que ne mentionnent ni Volkmann, ni Herder, ni d'autres voyageurs de l'époque, ne doit guère avoir été découvert avant le commencement du siècle. Je crois même, s'il m'en souvient bien, avoir lu quelque part qu'à cette époque les femmes y lavaient encore leurs légumes.
3 Vérone 18 sept. Gœthes Verhàltniss zu Seidel. [Ini neuen Reich, 1871, vol. I.)
et enchanteur. Il ne néglige pas non plus de visiter le docteur Turra, célèbre alors par son bel herbier italien et dont le nom lui était donné par Volkmann * . Le soir, il assiste avec plaisir à V Enlèvement du Sérail de Mozart. A Padoiie, le jardin botanique attire vivement son attention. 11 s'extasie devant les clochettes rouge ardent d'un splendide « Bignonia radicans » et la vue d'un palmier lui fait paraître l'idée d'une plante unique, souche de toutes les autres, de plus en plus plausible. On a montré longtemps dans ce jardin un palmier planté, disait-on, par Goethe lui-même. Le poète n'en dit rien, mais il raconte qu'il fit faire toute une cargaison de cartons pour y mettre les nombreux spécimens que le jardinier avait eu la bonté de couper pour lui. Bien des années plus tard encore, il les conservait avec respect et les honorait « comme des fé- » tiches, qui avaient été capables d'éveiller et d'enchaî- » ner son attention *. » En outre, il parcourt quelques églises, admire aux «Eremitani» les fresques de Mantegna, mais néglige de visiter, à la madone^e l'Arène, les belles fresques du Giotto. Son guide ^olkmann en parle à peine. Remarquons du reste que l'admiration que nous leur rendons maintenant, était peu de mode
* Le guide de Gœthe en Italie : Historiscfi-Kritische Nachrichten von Italien, welche eine Beschreibung dièses Landes, der Sitten, Regiemngsform, der Handlung, des Zustandes der Wissenschaften und insonderheit der Werke der Kunst, enthalten, von 1). J. /.' Volkmann^ Leipzig, 1777 (seconde éditicfh), 3 forts volumes, d'un total de plus de 2600 pages.
* Métamorphose der Pflanzen : Geschichte nieines hotanischen Studiums (écrit en 1847, complété en 1831). Werke XV, p. 52.
au siècle dernier. Ce n'est certes pas un des moindres mérites de l'école romantique, que d'avoir su faire apprécier de nouveau les merveilles du moyen-âge. Les peintures du Giotto, tout comme les poèmes du Dante, son compagnon et parfois son inspirateur, n'ont rencontré que dans notre siècle toute Tadmiration qui leur est due*.
Enfin, le 28 septembre, au soir, Venise cessa d'être pour le poète un mot vide de sens . Il séjourna dans cette reine de l'Adriatique une quinzaine de jours et mérita le témoignage que lui rendit un Français qu'il rencontra dans ses promenades, de ne pas avoir perdu son temps. Il y continue avec ardeur son étude de Palladio, visite les couvents de la «Carità,» de Saint- Georges et admire surtout l'église du Rédempteur*. Le génie de cet architecte, qui sut approprier l'antiquité au temps où il vivait, impressionne vivement l'auteur de VIphigénie. «C'est lui, dit-il, qui m'a ou- ' vert le chemin de la sculpture et de tout art de la » vie'.» Son admiration est telle qu'il en vient à mépriser profondément toute l'ornementation du style gothique, qui autrefois, à Strasbourg, l'avait tant séduit. «Certes, — s'écrie-t-il, à la vue d'un fragment de corniche du temple romain d'Antonin et de Faustine, — «c'est là tout autre chose que nos misérables
^ En 1826, dans une lettre à Zelter du 6 sept., Goethe parle de tous deux avec bien plus d'intelligence qu'il ne l'avait fait au siècle précédent. Briefwechsel zwischen Gœthe und Zelter, vol. IV, p. 215-217.
* Construite par Palladio, en 1577.
3 Venise, 8 oct. 1786.
» saints, juchés les uns sur les autres sur des appuis » de mur, ornements de nos églises gothiques ; oui, » tout autre chose que nos tuyaux de pipes, nos clo- » chetons pointus et nos crénelures. Grâce à Dieu ! j'en » suis délivré à tout jamais I ** Quant à l'école vénitienne, il ne la loue plus, comme à Dresde, sur parole et par autorité*. Il comprend maintenant, sous le ciel pur de Venise, l'éclatante lumière des Titien et des Véronèse '. — Ses jugements sur le théâtre, où il passe plusieurs soirées, sont un peu sévères et il semble qu'il n'en dise quelque bien qu'avec effort. Seule, une pièce de Goldoni, représentant fidèlement la vie italienne, (ce qui est peut-être l'unique, mais réel mérite de cet auteur), trouve grâce à ses yeux. Il rend par contre pleine justice aux acteurs et observe avec intérêt l'importance attachée par l'Italien à la diction, qui rappelle le goût des Grecs pour l'art oratoire. Il étudie enfin les mœurs du pays, se fait chanter sur ^^
les canaux, par des bateliers, les strophes du Tasse . .
* Ibidem. M. Legouvé dit spirituellement, dans un article sur Berlioz je crois, que l'admiration ne tue pas l'admiration. Ici, le contraire est arrivé et Gœthe ne retrouva jamais, même à l'époque de sa plus grande intimité avec Boisserée, le vaillant champion de l'art gothique, l'enthousiasme de Strasbourg. Et beaucoup s'en faut, bien qu'il soit revenu de sa sévérité.
2 Dichtung und Wahrheitj L, VIII.
3 « Il est évident que l'œil se forme d'après les objets qu'il voit dès l'enfance et c'est ainsi que le peintre vénitien doit voir tout sous un jour plus clair et plus pur que les autres hommes. Pour nous, qui vivons sur un sol boueux, couvert de poussière, sans couleur, assombrissant les reflets et confinés peutêtre dans d'étroites demeures, nous ne pouvons développer en nous une manière de voir aussi joyeuse. » Venise, 8 octobre.
et de l'Arioste*, va au tribunal, assiste à un procès dirigé contre l'épouse du doge, écoute avec plaisir une grand 'messe, où le doge était présent, et cherche même quel serait le meilleur moyen de porter remède à la saleté de la ville. Avec tout cela, il continue ses investigations botaniques et observe, pendant de longues heures, les mœurs des mollusques. Quant à ses œuvres, elles avancent peu; il s'était promis d'achever à Venise Ylphigénie, mais il n'y parvient pas et écrit à Seidel qu'il aura besoin encore, pour ce travail, de quelques jours de repos*.
Le 16 octobre, notre voyageur quitte Venise sans trop de regrets, tout à la joie de sentir son temps bien employé et de parcourir enfin cette terre de ses rêves. Ferrare, la ville éteinte, silencieuse et morne, lui cause une véritable tristesse que ne disti'ait point la vue de la prison supposée du Tasse, qui avait inspiré Byron, ni celle de la maison natale de TArioste'. La splendide cathédrale gothique, du douzième siècle, n'a pas même le pouvoir d'attirer son attention. Ces beautés-là n'ont plus le don de le toucher. Son hu-
* In Venice Tasso-s echoes are no more And silent rows the songless gondolier.
(Byron : Childe Harold IV, 3.)
* 14 oct. 1786 : Gœthes Verhàltniss zu Seidel (Im neuen Reich, 1871). MM. BuRKHARDT et DiiNTZER lisent à tort, dans cette lettre, scudi; c'est soldi qu'il faut lire. Conf. la lettre du 20 févr. 1787.
3 MOORE : Mémoires de lord Byron (trad. Belloc), vol.III et Childe Harold IV, 35 :
Ferrara! in thy wide and grass-growns streets Whose smnmetry was not for solitude,....
meur devient plus riante à Cento et il accorde au Guerchin un tribut d'admiration qui, de nos jours, pourra sembler exagéré, mais qu'explique parfaitement le goût de l'époque. Ce peintre nous paraît souvent rude, recherché et violent dans ses couleurs, négligé dans son dessin. Au dix-huitième siècle, on en jugeait autrement et on louait fort ce dix -septième siècle que nous critiquons souvent trop sévèrement pour élever par contre, avec un enthousiasme trop vif. toute œuvre du moyen - âge. — Goethe séjourne à Bologne du 18 au 20 octobre. Ici aussi c'est la peinture qui exerce sur lui la plus grande attraction, mais il reconnaît franchement qu'il ne sait pas encore en jouir véritablement et que ses connaissances sont fort insuffisantes. A Cento, il admirait surtout le Guerchin, à Bologne c'est au Guide qu'il accorde toutes ses louanges. Si le premier semble rude, le second au contraire a souvent une mollesse, un manque de vie qui nous sont pénibles et là aussi les éloges de Gœthe ne s'accordent plus guère avec notre façon de voir. Remarquez, du reste, que ses critiques portent encore plutôt sur le sujet du tableau et la manière de le présenter que sur la peinture même en tant que peinture, sur l'exécution. La Sainte- Cécile de Raphaël fait sur lui une vive impression et cependant, je ne sais, il me semble qu'il en juge un peu, comme à dix-sept ans, sur la foi d'autrui. Ce qu'il dit des prédécesseurs de l'Urbinate: qu'ils ont formé la pyramide dont il a été le couronnement, est fort juste;
on n'en a que plus le droit de s'étonner du peu d'affection avec lequel il traite ces peintres en général. C'est à Bologne aussi qu'il trouva une Sainte-Agathe attribuée à Raphaël, mais qui est tout au plus d'un de ses élèves. Il en fut si frappé qu'il se promit de lui lire en pensée son IpMgénie et de ne rien faire dire à son héroïne que ne pût répéter cette sainte. Nous reviendrons plus tard sur Timportance qu'il faut attacher à ces paroles. Ses études artistiques ne l'empêchent pas ici non plus de s'occuper de minéralogie. Il fait à cheval une course à Paderno, à la recherche d'un spath que lui indique Volkmann et en remporte une charge de cinq à six kilogrammes.
Mais ce voyage qui traîne en longueur, conomcience à lui être pénible. L'attraction de Rome devient de plus en plus forte à mesure qu'il se rapproche de cette «capitale du lAonde». Il semble même s'abandonner à un certain découragement, il n'admire qu'à demi les Apennins et en trouve les auberges détestables : « il n'y a pas même de place où poser son papier pour ' écrire une lettre * » . Le 23 octobre il passe à Florence et s'y arrête trois heures*. C'est à peine s'il mentionne le dôme, le baptistère et le superbe jardin Boboli, « d'où il sort aussi vite qu'il y est entré'.» Il ne dit absolument rien du délicieux campanile du
* Foligno, 25 octobre.
* Comme Gœthe, Byron a hâte d'arriver à Rome et ne s'arrête qu'un jour à Florence (Moore : Mémoires de lord Byron, vol. III, p. 205.)
' Foligno, 25 octobre.
Giotto, ce bijou que Charies-Quint aurait voulu mettre sous verre. Son esprit est fatigué, il s'est cru préparé et il ne l'était qu'à moitié, parce qu'on ne se prépare vraiment à un pareil voyage qu'en le faisant. Il continue sa course à la hâte, la tête en fièvre et brûlant d'arriver au but. Son compagnon de voyage, un of ficier au service du pape, fort peu instruit d'ailleurs *, l'ennuie et il est tout aise de le quitter à Pérouse, où il n'a garde de s'arrêter, malgré l'intérêt qu'offre cette ville. A Assise il laisse sur sa gauche, «avec ré- » pugnance, les monstrueuses substructions d'églises » entassées les unes sur les autres, où repose Saint- * François.» En les visitant il aurait craint «de se tim- » brer tant soit peu la cervelle à la manière de son of- > ficier pontifical*». Il ne peut cependant retenir ses cris d'admiration à la vue de l'élégant portique d'un temple de Minerve. «Ce que la contemplation de cet » édifice a développé en moi, — écrit-il dans ses notes, » — est inexprimable et portera des fruits à toujours ' . » Une aventure désagréable avec des sbires, qui veulent l'arrêter comme contrebandier, assombrit de nouveau ses idées. Il ne se débarrasse de ces importuns qu'à force d'adresse et en déliant les cordons de sa
* Cet officier lui assure que Frédéric II est, en secret, bon catholique. — La même chose arrive à Moritz, l'ami de Goethe, revenant de Naples ; un trinitaire espagnol lui affirme que le roi de Prusse est mort en bon chrétien, muni des sacrements de l'Eglise. (Reise eines Deutschen in Italien in den Jahren 1786- 1788, vol. II, p. 96.)
* Foligno, 25 octobre.
' Ibidem.
bourse. Il sent alors Timprudence qu'il a commise en voyageant tout seul en pays étranger, sans connaissance aucune des mœurs et des usages. Mais après tout que lui importe! «Je n'ai rien voulu que voir ce » pays, à quel prix que ce fût, et dût-on me traîner à » Rome sur la roue d'Ixion, je ne m'en plaindrai pas * . »
Rome, Rome ! certes ce cri partait du fond de sa poitrine. Mais, comme autrefois sur le Gothard, maintenant aussi, au moment d'atteindre la cité aimée, Gœthe est agité et vacillant. Toute sa vie antérieure : les amis de Weimar, les plaisirs de la cour et les connaissances acquises dans ses huit dernières semaines, se présentent vivement à son esprit. Il est comme partagé entre le regret d'avoir quitté patrie et amis et le bonheur d'arriver. Le pas est décisif: ses amis, il les retrouvera comme à son départ; pour lui, il sera tout autre ' , et il le sait bien. Mais il le fallait I S'il est parti, c'est «poussé par une impérieuse néces- »sité*.» — «Demain je serai à Rome, — écrit-il le 28 octobre, de Citta-Castellana ; — «maintenant encore » je le crois à peine, et quand ce vœu sera accompli, » que pourrai-je souhaiter de plus ? »
* Foligno, 25 octobre.
* Il écrit, le 4 nov. 4786, à sa mère, qu'il reviendra « comme un homme nouveau. » Gœthes Briefe aus Fritz Schlossers Nachla88, p. 99.
» BHefe an Frau von Stein, III, 27 cet. 1786.
Cette émotion, quel voyageur, chez qui n'est pas éteint ramour de ce qui est beau et grand, ne l'a ressentie? Et de nos jours encore, malgré nos chemins de fer, le cœur bat violemment quand on traverse cette campagne immense, morne, sans culture, semée de quelques rares arbrisseaux et où Ton ne voit que de grands troupeaux de chevaux ou de bœufs, paissant au pied des aqueducs en ruines et gardés par des cavaliers à l'air sauvage. De nos. jours encore, malgré la rapidité et la sûreté de la locomotive bruyante, Tâme s'emplit d'inquiétude et l'on tremble de ne pas atteindre le but. Si, en outre, vous approchez de cette ville, comme notre poète, par un soir d'automne, si le ciel couvert de nuages s'entr'ouvre par hasard à votre arrivée et laisse tomber un rayon de soleil sur la coupole de Saint-Pierre, si un voyageui' complaisant vous montre, par la fenêtre du wagon, à vous étranger qui venez ici pour la première fois, ce spectacle grandiose, ce dôme étincelant de lumière et vous murmure à l'oreille ce nom magique «Roma», alors, si vous n'êtes point insensible, comme Byron * , comme Chateaubriand, comme Gœthe et tant d'autres, vous aurez de la peine à étouffer le cri qui s'échappe de votre poitrine et à retenir vos larmes.
Rome, Rome ! qui ne le connaît ce nom? Le paysan ignare le répète aussi souvent que le prince et tous deux le comprennent. Enfant, si vous ne l'avez bégayé
* MOORE : Mémoires de lord Byron, vol. III, p. 208 et suivantes.— JlMPÈRE : La Grèce, Rome et le Dante : Temps modernes.
oi CHAPITRE II
dans vos prières, vous l'avez entendu prononcer cent fois autour de vous ; il vous a accompagné à travers toutes vos classes du de Viris jusqu'à Tacite. Plus tard encore, théologien, historien, juriste, poète ou artiste, il vous a suivi dans votre travail. Soyez pauvre artisan ou grand manufacturier, vous le retrouvez en politique. Rome, ce mot ne vous quitte jamais! Approchez de la cité éternelle, humble pèlerin, pour implorer la bénédiction du Saint-Père, ou savant orgueilleux de votre science, pour fouiller les vestige» des empereurs, approchez-en avec amour ou avec haine, qui que vous soyez, quels que soient vos sentiments, vous éprouverez une émotion profonde que le temps n'effacera jamais.
Lisez la première lettre que Gœthe écrit de Rome ; toute sa joie et toutes ses craintes y sont contenues: Enfin je puis ouvrir la bouche et saluer mes amis d'un cœur joyeux. Qu'on me pardonne le mystère de mon départ et ce voyage fait à la sourdine (unterirdisch). J'osais à peine m'avouer à moi-même où j'allais; en route encore j'étais rempli de crainte et ce n'est que sous la Porta del Popolo que j'ai été certain de posséder Rome. — Et permettez-moi de vous dire aussi maintenant, que je songe mille fois, sans cesse à vous, près de ces objets que je ne pensais jamais
voir tout seul Oui ! c'était en moi ces dernières
années une espèce de maladie dont seules la vue et la présence de Rome pouvaient me guérir .... Le désir de voir ce pays était plus que mûr, maintenant
qu'il est apaisé, ma patrie et mes amis ne m'en deviennent que plus chers et le retour plus désirable. D'autant plus désirable, que j'ai la certitude de ne pas rapporter tant de trésors pour ma seule possession et mon usage privé, mais afin de les faire servir pendant toute notre vie, à moi et aux autres, pour notre direction et notre progrès. — Enfin, je suis arrivé dans cette capitale du monde* .... J'ai volé par dessus les montagnes du Tyrol. J'ai bien vu Vérone, Vicence, Padoue et Venise; j'ai vu rapidement Ferrare, Cento et Bologne et u'ai qu'entrevu Florence*. .... Maintenant je suis ici tranquille et tranquillisé . me semble-t-il, pour la vie '. Car, on peut bien le dire, c'est une nouvelle vie qui commence quand on contemple des yeux un ensemble que l'on ne connaît que partiellement, par intuition et par étude. Tous les rêves de ma jeunesse, je les vois maintenant pleins de vie; je vois, en réalité, les premières gravures dont je me souvienne — mon père avait dans une antichambre des vues de Rome — ; et tout ce que je connaissais depuis longtemps par les tableaux et les dessins , par les gravures et la taille-douce , par le plâtre ou le liège se trouve maintenant réuni devant
* « Enfin, nous voici dans cette capitale du monde et tout désagrément du voyage est oublié ». Herder à sa femme, 20 sept. 1788 (Herders Reise nach Italien).
* Le 19 fév. 1787, Goethe écrit à Kestner : «j'ai été plutôt violemment jeté ici, que je n*ai voyagé » (Gœthe und Werther, p. 271).
' Gœthes Verhàltniss zu Seidel (Im neuen Reich, 1871, voL I). Lettre du 4 novembre : « La loi et les prophètes sont accomplis maintenant, et je suis délivré pour la vie des fantômes romains ».
» mes yeux. Partout où je vais je retrouve une connais- » sance dans un monde nouveau ...»
Gœthe descendit à Rome dans la maison qu'habitait le peintre Tischbein, en face du palais Rondanini, sur le Corso, à Tangle de la «via délia Fontanella * » . Il y demeura, quoiqu'on ait prétendu le contraire*, tout le temps de son séjour, d'abord dans une chambre de Tischbein, puis, pendant l'absence de celui-ci, dans son atelier et en dernier lieu dans un appartement de l'étage supérieur. Sa vie fut dès le commencement fort régulière si nous en jugeons d'après le tableau qu'en trace Tischbein dans une lettre à Lavater : « Gœthe, écrit-il, m'était déjà passablement » connu par vous, par ses autres amis et par les nom- » breuses descriptions que j'en avais entendues. Je l'ai » trouvé comme je me le représentais, à part son grand » calme, sa tranquillité et la faculté qu'il possède, et » que je n'aurais pu m'imaginer, de se retrouver dans » toutes les situations et d'être partout chez soi. Ce qui » me réjouit surtout en lui, c'est la simplicité de sa vie.
* Il n'a exigé de moi qu'une chambrette, pour dormir
* et travailler sans être dérangé, et un repas frugal,
* Voyez la lettre à Seidel, du 4 novembre 1786. — Il ne faut pas confondre cette rue avec la Fontanella di Borghese. La maison qu'habita Gœthe (Corso N» 18) porte aujourd'hui Tinscription : In questa Casa — Immaginô e scrisse cose immortali — Wolfgango Gœthe — Il comune di Roma — A memoria del gran ospite — pose — MDCCCLXXII. — Voyez « Im neuen Reich » 1872, vol. II, p. 143, Tarticle du comte Gnolif sur la maison de Gœthe à Rome.
* Gespràche mit Eckermann, II, 8 avril 1829.
» que je u'ai eu aucune peine à lui procurer, tellement » il se contente de peu. C'est là qu'il loge maintenant, » travaillant le matin, jusqu'à neuf heures, à achever » son Iphigéme et sortant ensuite pour visiter les œu- » vres d'art. Il ne fréquente que fort peu les person- » nages haut placés (die grossm Weltmenschen) et ne » reçoit absolument que des visites d'artistes * . » — Mais aussi les artistes abondent bientôt dans la chambrette, ou plutôt dans l'ateUer de Tischbein, lieu de réunion de tout ce petit cercle, dont Goethe est devenu le centre. Son incognito avait été trahi peu après son arrivée*; il n'en reste pas moins, pour ses nouveaux amis, l'artiste Mœller et ne prend que fort rarement, dans le monde, la position officielle de Monsieur de Gœthe, ministre de son altesse royale le duc de Saxe- Weimar. Il se lie d'abord avec Tischbein, garçon aimable et jovial, dont l'esprit ne manquait pas d'originalité, mais qui, comme Gœthe, ne se pHait à la volonté d'autrui que quand il y croyait trouver quelque avantage. L'union entre les deux hommes, préparée depuis longtemps par une correspondance suivie, devint bientôt des plus intimes. Le peintre expliquait au poète les beautés des œuvres d'art, le faisait pénétrer au cœur même du sujet, tandis que celui-ci entretenait et excitait les sentiments poétiques de son
* Aus Tischbein' s Lében und Briefwechsel (Leipzig, 1872), p. 39, lettre du mois de décembre. — Conf. Hegner : Beitràge, p. 201.
* Conf. Gœthes Verhàltniss zu Seidel(ImneuenReich,i^lijVO\A) lettres du 9 et du 13 décembre 1786 et la correspondance de Charles-Auguste et Gœthe, lettre du 12 déc.
ami. L'admiration de Gœthe pour le talent de Tîschbein est très réelle * ; ils projetèrent même un instant une œuvre conunune, Tun faisant les tableaux que l'autre illustrerait de ses vers. Mais ce projet, qui détournait le poète de son vrai travail, ne dépassa pas la gravure qui devait servir de titre à leur ouvrage*. Outre ce peintre, Gœthe voit surtout Moritz, nature toute différente de celle de Tischbein, moins un artiste au sens propre du mot, qu'un savant et un littérateur. Son roman : Anton Rmer et le récit d'un voyage en Angleterre l'avaient fait connaître du public allemand. Une chute de cheval, qu'il fit en revenant de Fiumicino, contribua beaucoup à le rapprocher de Gœthe, qui le soigna régulièrement avec une affection et un dévouement sincères. Moritz fut du reste fort utile au poète par les nombreuses indi-
^ Tischbein, qui lui rendait cette admiration, voulut faire un portrait du poète, et le réussit même fort bien. Voyez, outre Goethe (28 déc. 1786 et passim.), Ludwig Strack, lettre à Merck, datée de Rome , 30 juin 1787 (Briefe aus dem Freundeskreise, p. 271). — La gravure s'en trouve dans Dûntzer : Gœthes LebeH,
* Gœthe reprit ce travail bien des années plus tard et écrivit, en 1821 et 1822, des vers charmants pour les esquisses de son ancien ami. Voyez : Ferneres uber Kunst : W. Tischbein's Idylle (Werke Xin, p. 93). Wilhelm Tischbein, moins connu comme peintre que son père, naquit à Heyna, en 1751. En 1790, il fut nommé directeur de l'Académie de Naples et mourut à Eutin en 1829. La plus grande partie de ses tableaux se trouvent au château ducal d'Oldenbourg. Sur ses rapports avec Goethe, lisez : Aus Tischbein's Leben und Briefwechsel (Leipzig, 1872). Cet ouvrage donne l'Idylle dans le texte original, modifié plus tard dans les W^erke. — Wilhelm Tischbein : Aus meinem Leben (Braunschweig, 1862). — Dûntzer : Aus Gœthes Freundeskreise, p. 215-254. W, Tischbein (1868).
cations qu'il lui donna sur la métrique allemande, dont il savait développer la théorie d'une façon ingénieuse et intéressante. Ce secours ne pouvait être que le bienvenu au moment où Gœthe traduisait en vers son Iphigéme. D'ailleurs, Moritz était un gai compagnon, un camarade agréable et un ami reconnaissant, comme il le prouva à son retour en Allemagne. L'arrivée de Gœthe à Rome lui avait causé une grande joie * . « Monsieur de G * * * , écrit-il le » 20 novembre, est arrivé ici et mon séjour en a gagné » un double et tout nouvel intérêt. Cet esprit est un » miroir, dans lequel se réfléchissent pour moi tous » les objets avec leur plus vif éclat et leurs plus fraî- » ches couleurs. Mes rapports avec lui réalisent les pi us » beaux rêves de ma jeunesse et son apparition, sem- » blable à celle d'un génie bienfaisant au milieu de cette » sphère artistique, est pour moi et beaucoup d'autres » un bonheur inespéré. En effet, parmi toutes les beau- » tés de la nature et de Fart, il n'est rien de plus élevé » que l'harmonieux échange des pensées, pai' lequel » seulement les sensations confuses prennent con- » science et langage *. » Les deux peintres Suisses Kœlla
< Anton Reiser, V Theil, p. 181, lettre du 23 nov. 1786.
* K.-Ph. Moritz : Reise eines Deutschen in Italien in den Jahren 1786-1788 vol. I, p. 148. — Moritz raconte en mars sa chute de cheval arrivée en automne. Il ne parle, dans son livre, ni de ses occupations, ni de ceux qui Tont soigné pendant sa maladie. Par contre, ses lettres particulières à Campe, son éditeur, mentionnent fréquemment les soins assidus de Gœthe : « il venait chaque jour plus d'une fois chez moi, et m*a veillé plusieurs nuits. » — A son retour de Rome, où il avait encore vu arriver
et Henri Meyer, qu'il cultiva surtout à son second séjour, comptent aussi parmi ses plus fidèles relations. Il voit, mais plus tard seulement, Angelica Kaufmaun * , qui avait épousé le peintre vénitien Zucchi, et reconnaît aussitôt toutes les qualités de celte aimable femme. Ce n'est cependant qu'à son retour de Naples, semble-t-il, que s'établirent entre eux les liens d'une intime amitié.
C'est en compagnie de l'un ou de l'autre de ces amis, et parfois aussi seul, qu'il parcourt, depuis neuf heures du matin, les musées, les monuments et les environs de Rome. — En peinture, le Guerchiu éveille toujours son admiration. Il est vrai que Goethe trouvait à Rome, dans Sainte-Pélronille, le chef-d'œuvre de ce maître, un tableau dont on a dit, non sans quelque exagération, que c'était une des trois merveilles du monde entier. Le Guide, ainsi que les héros de l'école vénitienne, excite également son enthousiasme, mais il a encore quelque peine à comprendre Raphaël et sent combien il est peu avancé pour un pa-
Herder (en automne 1788), Moritz s'arrêta à Weimar, chez Gksthe et lui témoigna la plus ardente amitié (Voyez : Duntzer : Herder's Reise nach Italien j les lettres de Caroline Herder. — Duntzer : Anmerkungen zu Gœthes Italienischer Reise, p. 697). — Moritz mourut en 93, âgé de 35 ans, comme professeur à l'université des beaux-arts, à Berlin. U conserva jusqu'à sa fin la plus vive reconnaissance pour Goethe, qui avait été le véritable instigateur de sa nomination. — Sur les rapports de Moritz et de Goethe voyez, outre les ouvrages déjà cités, Anton Reiser, V Theil (notice sur Moritz, faite par un de ses amis).
* Voyez, pour les rapports de Gœthe avec Angelica et Meyer, chap. IV : Second séjour à Rome.
reil maître. Le plaisir est à première vue incomplet. Il lui semble lire «Homère dans un manuscrit ef- » face en grande partie * ; » ce n'est que par la peine et l'étude qu'il pourra arriver à en jouir. Les fresques de Michel- Ange, par contre, le saisissent dès l'abord. La confiance du peintre en ses propres forces, son mâle génie, sa grandeur au-dessus de toute expression remplissent son âme d'étonnement. Il subit une forte impression et, incapable encore d'analyser ses sentiments, il s'y adonne tout entier. Il retourne fréquemment à la chapelle Sixtine; à chaque fois son enthousiasme augmente, si bien que la nature même ne l'attire plus, parce qu'il ne peut pas la contempler avec les veux du maître. Goethe en cela obéissait à cette loi de son génie qui ne lui faisait admirer une œuvre d'art que quand il avait réussi, pour ainsi dire, à se l'approprier en se plaçant au point de vue de l'artiste, en voyant par les yeux du peintre. En ce sens est-il plus facile de comprendre Raphaël que Michel- Ange? je ne le crois pas, mais il est plus facile de se faire iUusion. La puissance, la hardiesse étourdissent; vous croyez avoir saisi la grandeur,
* 7 nov. 1786. — M. Taine exprime la même idée d'une manière semblable : « H en est de ces fresques comme des textes mutilés de Sophocle ou d'Homère. Donnez le manuscrit du XIII s. au lecteur ordinaire et supposez qu*il puisse le déchiffrer. S'il est de bonne foi, il ne comprendra rien à votre admiration ». Au bout de quelque temps les impressions changent, et quand M. Taine revoit ces peintures un nouveau monde artistique s'est ouvert pour lui : « Ce qui me paraissait froideur ou recherche est j ustement ce qui fait plaisir. » (Taine : Voyage en Italie, vol. I, Peinture),
quand vous n'êtes qu'ému; vous admirez du premier coup, mais par l'étude votre admiration se transformera. Raphaël, au contraire, vous a d'abord laissé froid, mais, du moment que votre raison l'aura compris, votre sentiment y trouvera aussi une ample nourriture, qui ira toujours en augmentant.
Goethe parle moins de l'architecture. Cependant le Colisée, la Rotonde, les bains de Caracalla et Saint-Pierre font sur lui une vive impression. Jamais l'histoire ne lui a paru si vivante que devant les ruines grandioses de la Rome antique. «Il semble qu'on lise ici » l'histoire de l'intérieur à l'extérieur. Tous les évé- » nements s'amassent autour de nous pour en sortir de » nouveau. Et cela est vrai non seulement de l'histoire » romaine mais de l'histoire du monde tout entier. D'ici » je puis suivre la marche des conquérants jusqu'au » Weser et jusqu'à l'Euphrate. Ou bien je puis, en » vrai badaud (Maulaffe), attendre sur la voie sacrée » le retour des triomphateurs. Avec cela, j'ai joui des » distributions de blé et d'argent et je prends commo- » dément part à toutes ces grandeurs \ » A Rome, rien de petit. Çà et là un détail qui manque de goût, mais même ces détails participent à la majesté de l'ensemble. — La sculpture l'intéresse également, mais c'est surtout dans son second séjour que ce goût se développera. En attendant, il constate avec bonheur la supériorité du marbre sur le plâtre'; l'un vit,
* Lettre du 29 déc. 1786.
* 25 déc. 1787. — Comparez son opinion actueUe à celle qu'il
l'autre est mort. L'Apollon du Belvédère lui cause dans l'original un tout nouveau plaisir. Il se sent transporté dans un monde idéal en respirant ce souffle divin « d'un être plein de vie et rayonnant de jeu* * nesse et de liberté * . » La tète superbe de la Junon Ludovisi , « son premier amour à Rome » , orne sa chambre. «Aucune parole n'en saurait donner l'idée ; » c'est comme im chant d'Homère*.» Trente-huit ans plus tard, son enthousiasme pour ce buste n'a pas diminué. Un jeune poète étant venu chercher auprès de lui quelque encouragement, il lui montre la Junon Ludovisi qui ornait une des pièces de sa maison et l'engage à chercher toute consolation auprès des Grecs *. Il place sur son lit, et de manière à être bien éclairée, une tête colossale de Jupiter et lui adresse au matin ses premières prières. La Minerve du palais Giustinani* est également l'objet de fréquentes visites et à chaque fois Goethe a tant de peine à la quitter, que la concierge s'imagine que cette sta-
arait plus de dix ans auparavant. Elle a changé du tout au tout. Voyez: Ferneres ûber Kunst: Nach Falconet und ûber Falconet (Werke XIII).
* 25 déc. 1786.
« 6 janv. 1787.
^Eckermann: Gespràche I, 15 févr. 1824. — Lewes (Gœthes Lében) raconte que Goethe avait rapporté cette tête de Rome. Le chancelier MuUer, au contraire, dit qu'elle lui fut donnée en 1823 par le conseiller Schultz de Berlin {Gœthes Unterhaltungen mit dem Kanzler Muller, 7 oct. 1823).
* Plus tard surnommée Medica, vendue à Lucien Bonaparte, puis achetée par le Vatican, où elle se trouve maintenant. Voyez : Stendhal: Promenades dans Rom,e, p. 316.
tue rappelle au poète une femme aimée. Il se console du départ de l'Hercule Parnèse, en vrai archéologue, parce qu'on a retrouvé les pièces qui manquaient. Wînckelmann est dans toutes ces études son véritable guide. On reconnaît fréquemment l'influence du grand restaurateur de l'archéologie, tandis que le lourd et prolixe Volkmann ne trouve plus en Gœthe aucun ëcho. — Quant au théâtre, on ne le cultive guère. Les ballets, malgré l'absence complète des femmes, semblent encore être ce qu'il y a de mieux*. Plus tard, quand Kayser l'aura rejoint, la musique l'intéressera davantage, mais, pour le moment, elle reste à l'arrière-plan de ses études*. La tragédie lui est moins indifférente. Il consent même à écouter la lecture d'un drame de l'abbé Monti, intitulé Âristodème, et y constate, avec quelque satisfaction, plus d'une idée empruntée à son Werther. Ce drame, d'une allure très-régulière, lui semble le fruit d'un beau talent et il se réjouit fort d'un succès peu prévu, mais auquel il contribua, aidé de quelques amis, par ses vigoureux applaudissements*.
* Gœthes Briefe an Fritz von Stein, 4 janv. i787. — Frauenrollen auf dem rômischen Theater, etc. (Werke X, p. 471). — « Die Ballete sind das beste, ûbrigens ailes lahm und langweilig. » Gœthe und Kayser, 13 janv. 1787, p. 65.
* Il écrit à Kayser dans une lettre non datée : a La musique in*a procuré peu de plaisir. Il y a, du reste, de jour tant à voir et à courir que j'en suis fatigué le soir. (Ibidem, p. 64 et 67, 6 févr. 1787.)
* D'après Gœthe, cette pièce aurait été jouée pour la première fois, au théâtre Valle, le 14 ou 15 janv. 1787, en tout cas pas plus tard. Monti rapporte au contraire que la première représentation a eu lieu le 16 (Opère inédite o rare di Vincenzo Monti V, p. 18).
Les relations de Gœthe étaient du reste devenues plus nombreuses qu'il ne l'aurait voulu d'abord. La société romaine, et surtout la colonie étrangère, apprit bientôt qu'elle renfermait dans son sein l'illustre auteur de Werther. Les invitations affluèrent de toutes parts. Le conseiller Reiffenstein et le prince de Lichtenstein le reçoivent à leur table. Les littérateurs se l'arrachent, on veut même lui faire une ovation au Capitole et lui poser sur la tête la couronne de laurier. Sa modestie, ou plutôt peut-être une prudence un peu égoïste, l'empêcha d'accepter*. Par contre, il ne réussit pas à esquiver l'honneur d'être nommé membre de l'Arcadie. «Sa réception fut tout particulière- » ment solennelle et splendide. L'assemblée générale » ayant été convoquée, il fut reçu, en présence de car- » dinaux et de princes, par acclamation, mode fort ho- » norifîque et dont on n'use en général que pour les » souverains, les cardinaux et les hommes d'un mérite » tout à fait extraordinaire'.» Un membre lui dédia même un sonnet, mais il ne semble pas, d'après la
Lettre du 17 déc. 1787). — Gœthe aura fait, je suppose, une erreur de date en rédigeant son voyage ; cette remarque, malgré sa minutie, n'est par conséquent pas sans importance.
* Aus Tischbeins Leben, p. 39, et Italienische Reise, 4 janv. 1787.
* n suo ricevimento fu uno dei più solenni e splendidi. Convocato nelle sale delFÂrcadia il €eto universo, e alla presenza ancora di Cardinali e Principi dignits^ri, egli fu annoverato fra gli Arcadi per acclamazione forma più distinta, che suole adoperarsi soltanto coi Sovrani, coi Cardinali et con gli nomini di merito straordinario. — Je dois ces détails, qui confirment et com plètent le récit de Gœthe, à l'extrême obligeance de M. le comte Zanibonj, économe actuel de la société de l'Arcadie.
correspondance de Gœthe ni d'après les Actes de la société, que le poète soit retourné à l'Arcadie depuis le jour de la réception ni qu'il ait jamais pris part aux travaux de rassemblée*. On l'avait gratifié du nom de Megalio Melponieiiio « à cause de la grandeur » de ses œuvres* ;» de même que. près de deux ans plus tard, on donna à la duchesse-mère Amélie, en séjour à Rome, à sa réception dans cette même société, le nom de Palmirena atticenue^.
D'ailleurs, pendant tout ce premier séjour, Gœthe ne s'inquiète guère de ce qui se passe autour de lui. Les Italiens lui plaisent peu et il les juge même, un jour de mauvaise humeur, avec une sévérité toute germanique : « Que dire de ce peuple, sinon que ce » sont des enfants de la nature qui, au milieu de la » pompe et de la majesté de la religion et des arts, ne * diffèrent pas d'un cheveu de ce qu'ils seraient dans » les cavernes et les bois *? » Avec cela, il se mêle pourtant à eux plus qu'il ne veut bien le dire dans le récit épistolaife de son voyage en Italie. Les délicieuses
^ Dagli Âtti délia nostra Arcadia non risulta che prima o dopo di quel giorno partecipasse ai lavori délia Società. — M. le comte Zambonj n'a pas pu retrouver, dans les Actes de la société, le sonnet dont parle Gœthe. Quant au our de la réception, une lettre à Fritz de Stein du 4 janv. 4787, confirmée par la lettre du 4 janv. de Vltalienische Reise, prouve qu'elle eut lieu au commencement de cette année. Voyez: G œ thés Brie fe an Fritz von Stein; Ita- Uenische Reise, 4 janvier 1787 et la Relation de janvier 1788.
^ « Per causa délia grandezza o grandiosità délie mie opère » (Lettre à Fritz de Stein, 4,anv. 1787).
5 Herders Reise nach Italien, lettre du 6 déc. 1788l.
* 24 nov. 1786.
lettres à Fritz de Stein, cordiales, enjouées et naïves, comme elles conviennent quand on écrit à un enfant, prouvent qu'il prend quelque intérêt aux amusements de ces Romains, si curieux dans leurs mœurs et leurs habitudes. Il ne les étudie pas en chercheur miis, quand Toccasion s'en présente, il fait volontiers ses observations. C'est ainsi qu'il raconte à son jeune ami et aux enfants de Herder les principales cérémonies religieuses auxquelles il a assisté et comment il a vu le pape < en grand manteau blanc, avec le cor- » don rouge, agenouillé contre un pilier et priant,.... » tandis que les gens occupés à nettoyer dans la basi-
• lique , au lieu d'observer un respectueux silence,
• faisaient le plus de bruit possible, afin d'attirer l'at-
• tention du saint-père sur eux et leur application * . » Plus loin, il explique en détail de quelle manière on s'y prend à Rome pour tuer mille cochons à la fois. « Le bruit des honmies qui est encore surpassé par
• les cris des cochons, les querelles qui s'élèvent, l'in-
• térêt du public et bien d'autres détails encore font
> de cet ammazzammto le plus singulier spectacle. Gela
> se passe de cette manière parce qu'ici tout est mono- » pôle et que le gouvernement achète les cochons, les » fait tuer et les répartit ensuite entre les bouchers *. » Cette scène l'avait certainement beaucoup amusé, car
* Gœthes Briefe an Fritz von Stein^ 4 janv. 1787.
* U)idem.
il y revint plus tard, dans ses études artistiques, à propos d'une esquisse de Tischbein\
Ainsi donc, pendant ces quelques mois, les occupations ont été nombreuses et variées. Rien ne lui a paru indigne de son attention, mais il Ta surtout concentrée sur les beaux-arts et a pris principalement à tâche de rectifier et de développer ses goûts comme artiste, non tant par la pratique de Tart, comme dans son second séjour, que par la vue et l'étude des chefs-d'œuvre. Mais reprenons rapidement, avant de passer aux œuvres littéraires, fruits de ces quelques mois, le mouvement qui s'est opéré dans Tesprit de Gœthe depuis qu'il a quitté Carlsbad jusqu'au 22 février, jour de son départ pour Naples.
La première partie du voyage a été des plus rapides. Arrivé en Italie, Gœthe ralentit sa marche. Il se croit au but. Le monde s'élargit devant lui, tout lui paraît revivre. Sa vue s'est étendue et pourtant la vérité est qu'il croit voir plus qu'il ne voit, parce qu'il accumule trop. Il éprouve alors un certain malaise; tout ne va pas comme il l'avait rêvé. Il se répète en vain qu'il est calme, qu'il est prêt; au fond il jouit peu. L'Italie lui paraît un but bien vague. Il se fatigue à Venise, devient presque maussade et soupire après des contrées plus méridionales, plus italiennes : il a hâte d'arriver à Rome. Là est le terme. Son imagination voudrait-elle lui ouvrir de nouveaux
* Femeres ûber Kunst: Tischbeins Zeichnungen des Ammazzaments der Schweine in Rom (V^erke XIII, p. 247).
horizons, il ne peut te loi permettre. Arriré, son devoir est d'être srihffaît, d^admirer et de s'approprier tout ce qu'A voit. Il fait dans ce but les plus louables efforts et déclare, dès les premiers jours, que tout €st comme il s'y attendait: «Je n'ai point eu d'idées » tout à fait nouvelles, rien ne m'a paru tout à fait » étranger, mais les anciennes idées sont devenues si » précises, si vivantes, si coordonnées qu'elles peuvent » être regardées comme neuves *.» Son esprit, qui avant tout veut saisir l'ensemble, qui aime ce qui forme un tout parfait, peine à remplir le programme qu'il ^'est imposé. Gœthe court partout; il veut tout voir* et, comme tous les voyageurs trop pressés, quand il a tout vu il n'a en réalité rien vu ; il a voulu faire une étude générale, une étude d'ensemble, et n'a rien fait que de superficiel. Aussi le découragement le gagne parfois, l'enthousiasme a des moments de faiblesse et le poète trouve que «c'est un travail amer » et triste que de déterrer l'ancienne Rome dans la * Rome nouvelle ' . » Il fait cependant effort sur luimême ; l'ardeur revient et à peine installé depuis dix jours, il écrit qu'il y a longtemps que ses idées n'ont -été si claires ni si nettes. Ses trésors, il les amasse comme il peut; l'ordre s'établira plus tard. Il ne jouit
« 1 nov. 1786.
* n néglige la campagne. « Je n'ai presque pas vu la contrée autour de Rome; je n'ai été ni à Tivoli, ni à Albano,» écrit-il le 19 févr. à Knebel. (Briefwechsel zwischen Gœthe und Knebel I, p. 80). Il avait cependant passé deux ou trois jours à Frascati chez Beiffenstein (15 nov. 1786).
3 7 nov. 1786.
plus en amateur, noni il veut «étiadier et se former» » devant ces grands spectacles, avant Tflge de quarante » ans \» U croit aussi avoir acquis un sentiment de stabilité, de solidité tel qu'il ne Tavait jamais eu et il écrit, trois semaines après son arrivée : • J'ai déjà vu et revu ce qu'il y a de plus remarquable : aqueducs, bains, théâtres, amphithéâtres, cirques, temples ! Et puis, les palais des empereurs, les tombeaux des grands. J'ai nourri mon esprit de ces images et l'en ai fortifié .... Et ainsi Rome, ce vieux phénix, sort comme un esprit de son tombeau ; mais — et le voilà qui faiblit de nouveau — c'est un effort au lieud'un plaisir, une tristesse au lieu d'une joie ... On trouve tout ici, mais point d'unité, point d'accord et c'est ce qui déroute beaucoup d'étrangers *. » Quinze jours plus tard, il se console à la pensée que «rien n'«st comparable à la vie nouvelle que procure à un homme habitué à réfléchir la contemplation d'un paya nouveau pour lui. » Et il ajoute : « Bien que je sois toujours le même, je crois avoir changé jusqu'à la mœlle des os'.» La position est encore loin d'être stable, mais peu à peu les plaintes deviennent plus rares et moins vives. Gœthe a constaté que Rome est un monde auquel il faut se soumettre pour pouvoir l'étudier. Il a eu de la peine à reconnaître cette vérité, mais il l'a reconnue et ce sera là le commencement
* 40 nov. 1786.
* 17 nov. 1786: Briefwechsel zwischen Gœthe und Knebel I, p. 76» 3 2 déc. 1786.
de sa sagesse. Remarquez la lettre du 8 décembre, elle montre d'une manière frappante ce renversement : le sujet se soiunettant à l'objet pour en tirer profit «nsuite. « Mais comment veut-on, petits comme nous » sommes et habitués à ce qui est petit, que nous nous
* mettions en harmonie avec cette noblesse, cette su- » blîmîté (^ÎZn^eAewer), cette perfection? Et fût-il même » possible de s'en rapprocher quelque peu, une
* masse infinie d'objets se presse de nouveau de toutes » parts, se trouve partout sur vos pas et chaque objet » réclame pour soi le tribut de votre attention. Gom- » ment s'en tirer? Pas autrement qu'en les laissant » agir et se développer tranquillemejit et en étudiant » avec soin ce que d'autres ont déjà fait pour nous.» €'est ce qu'il cherche à faire dorénavant et il étudie Winkelmann avec le plus grand zèle. Mais ce travail intérieur compte encore quelques jours pénibles. «Et
* pourtant, écrit-il le 20 décembre, tout cela est plutôt
* une fatigue et un souci qu'une joie. La nouvelle nais- » sance, qui me bouleverse de l'intérieur à l'extérieur, » exerce toujours son action. Je pensais bien apprendre » beaucoup ici, mais je ne pensais pas qu'il me fallût » retourner à l'école si loin en arrière, ni apprendre ou
* plutôt entièrement rapprendre tant de choses. C'est » bien ! Maintenant je suis persuadé et complètement » résigné. Plus je me renie moi-même, plus je suis sa- » tisfait. Il en est de moi comme d'un architecte qui, » voulant construire une tour, a mal posé ses fonde- » ments. Il s'en aperçoit encore à temps et ne fait au-
» cune difficulté à renverser ce qui déjà sortait de terre ^ » Il s'efforce de donner à son plan plus de grandeur, » plus de noblesse et cherche à mieux s' assurer du sol » pour ses fondements. La stabilité plus certaine de la » construction future est déjà pour lui un sujet de joie. » Fasse le ciel que les conséquences morales, résul- » tats de cette vie dans un monde plus développé > » soient sensibles en moi, à mon retour. Oui, le sens > moral, aussi bien que le sens artistique, subit un » profond renouvellement * . » — Ces paroles ont, dans la bouche de Goethe, une importance capitale. Le sentiment de la personnalité est chez lui plus vif que chez tout autre. Jamais encore il n'a été obligé de le faire plier aussi complètement; jamais il ne s'est senti si petit, si faible. «Rome est comme une mer qui de- • vient d'autant plus profonde que l'on pénètre plus » avant*.» Il faut avancer avec prudence, graduellement et rien ne sert de précipiter sa course. Celui qui en art veut faire des pas sûrs, doit les faire mesurés. Goethe le sait maintenant et il s'écrie avec satisfaction: «Je suis délivré d'une maladie, d'une pas- » sion insensée (ungeheuere Leidetischaft) , pour re- » naître à la jouissance de la vie, à la jouissance de » l'histoire, de la poésie et de l'antiquité .... Je ne » puis dire comment les écailles me tombent des yeux. » Celui qui est dans la nuit prend le crépuscule pour
* 20 déc. 1786. — Conf. Materialien zur Geschichte der Farbe'n^ lehre, Confession des Verf assers (Werke XV, p. 713). « 25 janv. 1787.
» le jour et un jour sombre pour un jour clair; » qu'est-ce donc quand le soleil se lève?* * — N'ajoutez donc pas grand'foi à ses paroles quand, dans cette même lettre, il se demande s'il ne devrait pas retourner à Weimar, par égard pour le duc, qui avait fait une chute de cheval assez grave. Il réclame les conseils de ses amis, mais il y a une manière de demander conseil qui dicte la réponse et tout cela n'est pas fort sérieux chez Goethe, au moment où Rome « lui devient plus légère, où la masse effrayante des » objets commence à se classer et la lumière à luire » dans les profondeurs.» Puis il ajoute: «J'ai vaincu » maintenant et je demeure ici chaque jour avec plus » de plaisir et de joie. *» Huit jours après, il écrit au duc qu'il pose à Rome la base d'un «solide conten- » tement**, et il hésite à se rendre en Sicile, tellement Rome le retient.
Oui, Gœthe était heureux, à la fin de ce premier séjour, et il avait le droit de l'être. Son esprit avait été bien souvent inquiet, agité, mécontent de luimême et mécontent de sa préparation, pendant ces quatre à cinq mois. Je ne sais si j'ai réussi à faire voir ces fréquentes hésitations, ces alternatives de joie et d'ennui, ce trouble intérieur, ces abattements, que nous avions prévus et qui devaient forcément succéder au premier moment de la possession. Gœthe
* 4 janv. 1787.
* Briefwechsel zwischen Karl August und Gœthe, 3 févr. 1787. 3 Ibideni, lettre du 13 févr. 1787.
en parle peu; il est contraire à sa nature de s'étendre sur ce qu'il estimait être une faiblesse, mais de temps en temps il n'a pu retenir un murmure de dépit. Aussi ses amis de Weimar constatent d'abord, chez lui, une véritable incertîtudç et l'accusent même de fréquentes contradictions. Maintenant c'est fini et bien fini. «Son contentement aune base solide.» Goethe dit vrai. Il a retrouvé la paix, le calme intérieur, parce qu'il s'est mis en harmonie avec les merveilles qui l'entourent. Le progrès est sensible ; tout le monde s'en aperçoit et Mademoiselle de Gôchhausen écrit à Merck, peu après le départ de Gœthe pour Naples: « A mon avis ses lettres deviennent d'autant meilleu- » res que toute cette grandeur et cette majesté, qui » s'étaient précipitées sur lui à la fois, commencent » à rasseoir tranquillement. Sa jouissance augmente » de jour en jour * . » Il était arrivé de Weimar avec une cargaison d'opinions toutes faites, d'idées préconçues et de rêves à réaliser. D'abord il lui a fallu reconnaître que tout ce bel échafaudage devait être détruit; cela reconnu, il a faUu le détruire: le vieil homme tué, il a fallu en former un nouveau. Alors tous ses efforts se sont concentrés sur cette nouvelle naissance. Au bout de ce premier séjour, le nouvel homme était né, mais il était encore faible. Ce n'est
* Voyez: Briefe an J. H. Merck (herausgg. von Wagper). Lettre de M»e de Gœchhausen du 2 mars 1787. Cette dame d'homieur de la duchesse-mère Amélie aimait fart à écrire et ses lettres contiennent souvent des choses dignes de remarque sur les idées et les hommes marquants de son époque.
qu'au milieu de la luxuriante végétation, sous le soleil chaud et vivifiant de Naples et de la Sicile, qu'il deviendra fort et vigoureux. Dans ces beaux pays la vie est trop douce, trop expansîve, pour que la lutte intérieure y soit possible. Au retour elle n'est plus possible: l'homme est formé.
Voilà les études et le développement de l'artiste. Fixons maintenant, pour quelques instants, notre attention sur le travail littéraire du poète, pendant ces quelques mois.
§ II. Les œuvres.
Certes, il ne viendrait à l'idée de personne de nier l'influence considérable du milieu sur un auteur, philosophe, historien, artiste ou poète. Mais rien n'est plus difficile que d'étudier cette influence dans le détail de la vie d'un homme. Ici, quelle que soit l'exactitude, la pédanterie même avec laquelle nous poussons nos recherches, forcément un grand nombre de faits nous échappent et nos conclusions ne peuvent jamais avoir qu'une .valeur relative. Appuyons-nous donc avant tout sur les faits principaux, sur la marche générale de l'esprit, telle qu'elle nous est donnée par la succession des œuvres, et gardons-nous de perdre un temps précieux en investigations toujours incomplètes, puériles et d'une utilité souvent illusoire. Ce n'est point à dire que, quand un détail in connu nous tombe sous les yeux, nous ne devions le noter avec le plus grand soin; aucun renseignement,
9i mifUme fût-il, ne doit être négl^é. mais c'est gaspiUer sa peine que d'en faire le but de ses recherches'. En outre, un fait capital étant reconnu, son influence étant évidente, usons-en avec perspicacité et prudence : étudions-le dans toutes ses particularités avec le plus grand soin, et cherchons le moment exact où il s'est produit et où il a commencé à exercer son action. N'oublions pas, d'un autre côté, que l'aliment ne profite qu'après avoir été digéré et non quand nous le prenons. L'effet peut ne pas suivre immédiatement la cause. Il ne se produit qu'aussitôt que les circonstances deviennent favorables et Goethe ne subit pas, dans ses œuvres, l'influence italienne dès son entrée en Italie.
Ces remarques n'étaient pas sans importance au moment de nous occuper d'une des pièces de Gœthe, dont on s'est le plus volontiers servi pour montrer l'influence de la vie extérieure. De grands critiques,
* Nulle i)art, peut-être, la critique n*a fouillé avec plus de minutie que dans la vie de Goethe. Elle Ta fait jusqu'à un point» qu'on me passe l'expression, parfaitement ridicule. Je renvoie le lecteur qui en douterait aux études de M. Dûntzer. J'ai garde de calomnier un homme qui a rendu les plus grands services à la littérature gœthéenne, mais, franchement, il faut reconnaître qu'il a été beaucoup trop loin. Son dernier ouvrage : La vie de Gœthe (Gœthes Leben 1880) est d'une aridité désespérante. On aime et admire Gœthe après avoir lu sa vie par l'Anglais Lewes. Après DÛNTZER il n'y a plus rien à aimer ni à admirer. Nous savons que le poète avait un frac galonné le 1*^ janvier 1775, nous savons presque ce qu'il mangeait et buvait à chaque repas, mais les détaUs de la vie journalière ont étoufTé la poésie. Nous connaissons ses faits et gestes aussi bien peut-être que pouvait les connaître son valet, mais nous avons tué le grand homme.
tels que M. Taine*, s'y sont trompés et plusieurs même, d'entre ceux qui n'ignoraient pas jusqu'à quel point la tragédie était avancée avant le voyage en Italie, ont vu une influence du milieu dans la transcription de la prose primitive en vers ïambiques. Même ce point ne peut être accordé. On s'est appuyé sur ce que cette transformation s'était presque entièrement faite en Italie, ce qui est vrai, mais non suffisant pour prouver que ce pays y soit pour quelque chose. Avant tout il aurait fallu se demander quel était l'état d'esprit de Gœthe pendant ce travail, et jusqu'à quel point il s'était mis en harmonie avec le monde qui l'entourait, quand il l'eut achevé. Reprenons donc rapidement l'histoire de VIphigéme en
Gœthe en parle, à M"»® de Stein, dès le commencement de l'année 1779. Il y travaille activement et le 6 avril déjà la première répétition put avoir
^ Taine : Voyage en Italie, vol. I. La peinture. — M. W. Sche- RER appelle VIphigénie « le premier fruit sensible du séjour en Italie » (Westermanns Mon.-Hefte 1879, vol. 46 p. 73). — M. Ed. SCHERER (Etudes critiques de littérature. Paris, 1876) dit que VIphigénie porte profondément l'empreinte du changement que le séjour de l'Italie avait produit.
* Consultez sur cette pièce: Dûntzer: Gœthes Iphigenie. — Stahr: Frauengestalten. — 0. Jahn: Gœthes Iphigenie auf Tauris. — Legrelle: Iphigenie en Tauride, traduite en vers français (Conf. Revue contemporaine 1870). — Je n'ai pas pu me procurer Dûntzer: Die drei àltesten Bearbeitungen von Gœthes Iphigenie. ^ L'article de M. Saint-Marg-Girardin dans son Cours de litt. dramat. est très spirituel, comme tout ce qu'a écrit cet auteur, mais je ne puis le trouver équitable.
lieu*. La même année encore, ou au commencement de l'année suivante, il lui fit subir une première transformation, l'écrivit en vers d'inégales longueurs * , mais revint bientôt à son plan primitif, la rédigea en prose une seconde fois et ne la remania plus jusqu'en 1786. C'est cette forme de 1781 qui devait lui servir de base pour sa rédaction finale en pentamètres ïambiques. Le style en était déjà fort harmonieux et Wieland écrivait, en 1784, à un jeune poète, que Tlphigénie de Goethe était un drame en ïambes*. Et, en effet, cette rédaction, qui a été comprise dans l'édition générale des œuvres du poète*, compte non seulement un très grand nombre de vers ïambiques de diverses longueurs, mais plusieurs pentamètres déjà tout formés. En 1786, à Carlsbad, Goethe entreprit avec ardeur une nouvelle transcription en vers. Le 23 août, dix jours avant son départ pour l'Italie , il écrit à M"« de Stein : « Hier soir j'ai lu mon Iphigénie qui » a été bien sentie. Elle a fait au duc une impression » toute particulière. Maintenant qu'elle est coupée en * vers elle me cause un nouveau plaisir ; ce qui a en-
< RiEiiER: Mittheil. II, pu 83.
* DiEZMANN (Gœthe und die lustige Zeit in Weimar) donne quelques vers de ce remaniement. — Comparez: Armhrusters Schwab. Mag. I, année 1785 et Ephemerid. der Lit. und des Theat., Berlin, 1786. — Briefe von Gœthe an Lavater, 13 oct. 1780.
' Gœthe in den Zeugnissen der Mitlebenden, p. 122. La pièce n'était pas encore imprimée.— Comp. le jugement identique qu'en porte Schiller quelques années plus tard. (Schiller, Briefw. mit Kôrner 1, 1^ oct. 1787.)
* Werke VI.
IPHIGBNIB EN TAURIDE 77
» core besoin de correction, apparidt aussi plus claire- » ment. J'y travaille et j'espère finir demain S» — Ce n'était là cependant qu'une transcription encore imparfaite et Goethe, poussé par Herder, se décida à soumettre encore sa tragédie, d'un bout à l'autre, à une sérieuse révision. Il l'emporta donc en Italie et la retoucha, nous l'avons vu, pendant tout le voyage, sans avancer cependant autant qu'il l'aurait désiré. Ce n'est que le 18 janvier 1787 qu'il put l'envoyer à ses amis*. A Rome, il y avait travaillé chaque matin jusqu'à neuf heures, aidé parfois, mais certainement moins qu'il ne veut bien le dire, des conseils de Moritz, occupé alors à son traité de prosodie allemande. De 1781 à 1786, vous vous y attendez, la différence doit être considérable. C'est vrai et c'est faux. Traduisez les deux rédactions en prose française, vous y trouverez quelques divergences, mais si minimes que vous ne sauriez leur donner une valeur capitale. Et pourquoi? C'est qu'en 1781 déjà, etmême en 1779, comme nous l'avons dit au commencement de cette étude, Gœthe était arrivé à la conception classique de la poésie. Déjà alors il s'efforçait de donner à ses œuvres le caractère d'universalité, si éminenmient antique. Il ne recherche plus, comme dans Gœtz, Werther ou Stella, des passions extraordinaires, des passions d'exception, des bizarreries, qui peuvent inté-
* Briefe an Frau von Stein IH, p. 287.
^ Lettre à Seidel du 13 janv. : « Remets le paquet ci-joint à M. Herder, il contient Iphigénie,,.. » (Im neuen Reich, 1871, 1).
resser une fois mais qui, trop souvent répétées, fatiguent et deviennent monotones \ Goethe s'adresse à l'intelligence non aux sens. Il ne veut plus frapper par la curiosité, mais il veut, par l'art même, captiver rhomme de goût. Si la première lecture vous coûte quelque effort, la seconde est une jouissance*. Déjà alors, et c'est une conséquence forcée de ce qui précède, il n'emprunte plus à la vie le cadre nécessaire à son œuvre, mais la vie même, les sentiments; plus les faits, mais les mouvements de l'âme*. — - En 1778, Charlotte Buff est le modèle de la Lotte de Werther: modèle et situation ont été idéalisés, mais le point de départ est bien l'amour de Gœthe pour Lotte. En 1779, le procédé est tout autre. Le poète s'est formé wfi idéal d'après ses expériences, en jetant un regard en arrière sur sa vie et en étudiant les impressions reçues. Cet idéal, il faut lui donner un corps et c'est à quoi serviront maintenant les modèles. Ne cherchez donc point dans Iphigéme M"»« de Stein ou Co-
* Saint-Marg-Girardin : Cours de littérature dramatique I passim.
* N'est-ce point là, à peu d'exceptions près, un caractère propre à toute œuvre classique, en art comme en poésie? «Un chefd'œuvre, dit Lewes, n'éveille pas un enthousiasme spontané; nous devons l'étudier longtemps et avec soin, avant d'arriver à son entière intelligence; nous devons nous élever jusqu'à lui, car il ne descend pas usqu'à nous. L'influence d'une telle œuvre classique est moins immédiate que durable » (Lewes: Gœthes Lében: Faust). — Voyez aussi Taine: Voyage en Italie II, les pages sur Masaccio.
3 Comparez Werther et la tragédie qui nous occupe.
rona Schrœter*. Elles n'y sont ni Tune ni l'autre ou plutôt elles y sont toutes deux et d'autres avec elles. Toutes ont enrichi, pour le poète, le type de la femme, mais il n'a pris à chacune que ce qui était «néces- » saire pour donner vie et vérité à son objet*. » Gœthe, en un mot, n'idéalise plus un sujet spécial, mais il réalise ses conceptions générales, issues d'observations antérieures. En 1781 déjà, il a atteint un haut degré d'objectivité et VIpMgénie en prose vit pour soi, indépendamment du poète'.
Toutes ces qualités se retrouvent donc dans les deux rédactions de la tragédie et voilà pourquoi, traduites, la différence entre elles deux est presque nulle. Mais ce n'est pas traduites qu'il faut les lire. La meilleure traduction n'est jamais qu'une photographie. C'est dans l'original, et là vous verrez que la première n'est qu'une ébauche, tandis que la seconde est un chef-d'œuvre. La première est un plâtre, la seconde en est le marbre. Toutes deux sont beUes, mais l'une vivra éternellement, l'autre ne pouvait avoir qu'une durée passagère. Admirable importance de la formel La conception est la même, le vêtement
^ Quoique le poète dise, en parlant de cette dernière: « Elle l'est (Iphigénie) et la représente. » Auf Miedings Tod,
* Lisez ce que Gœthe dit de lui-même à M™» Herder: «Le poète ne prend d'un individu que ce qui est nécessaire pour donner vie et vérité à son objet. Le reste, il le prend de son propre fonds, de l'impression du monde vivant » (Herders Reise nach Italien, 13 févr. 1789, lettre de Caroline à son mari). — Voyez aussi Ecker- MANN III, 6 mai 1827.
' Grimm (Gœthe- Vorlesungen) appuie beaucoup sur l'influence de l'Italie dans ce changement.
80 CHAPITRE n
est autre; c'est là qu'est toute la différence. Enfermez une idée dans une phrase débile, quelle qu'en soit l'élévation, elle passera inaperçue ou s'effacera bientôt de votre souvenir. A belle idée il faut un beau corps. £t il y a réaction. La recherche d'une belle forme élève l'idée. La pensée exprimée noblement devient elle-même plus noble. Chaque mot important ressort en relief. Comparez les deux IpMgénie, celle en prose et celle en vers, vous en trouverez une preuve admirable. Parcourez-les, scène par scène, phrase par phrase. Notez les différences : le drame est le même, mais plusieurs pensées se sont étendues, se sont développées, d'autres, au contraire, se sont resserrées en peu de mots pour entrer dans le vers et, devenant plus concises, ont gagné en force. Ecoutez par exemple ces deux passages, choisis, il est vrai, parmi les plus remaniés :
(Pylade engage Iphigénie à fuir, (wec Or este et lui, en enlevant au roi la statue de Diane, dont elle est prêtresse. Iphigénie s'y refuse) :
Rédaction en prose \ — Pylade. « N'hésite pas, le » danger n'est que dans la crainte. >
IpmoÉNiE. « Ce n'est pas la crainte, c'est un plus » noble sentiment qui me fait trembler. Je trompe » et je vole le roi qui m'a reçue hospitalièrement. »
* (Acte IV, se. IV) : Pylades. Zage nicht, nur in der Furcht ist die Gefahr.
Iphigénie. Nicht Furcht, ein edler Gefuhl macht mir bange. Den Kônig, der mich gastfreundlich aufhahm, beraub' ich und betrûg ich.
IPHIGBNIE BN TAURIDE 81
PiLADB. « Tu voles celui qui t'a ordonné d'immo- » 1er ton frère. »
Iphigbnib. « Lui-même, c'est vrai; mais un bien- » fait n'est point effacé par une mauvaise action. »
Pylade. « Ce qu'exige la nécessité n'est pas de » l'ingratitude. »
Iphigénie. « C'est encore de l'ingratitude, mais la » nécessité la rend excusable. »
Pylade. « Eh bien! tu as la meilleure des ex- » cusesl »
IpfflGÉNiE. « Devant les autres, oui; pour moi, elle » ne me tranquillise pas. L'âme n'est tranquille que » quand elle est sans tache. »
Voici, d'après la traduction excellente et presque littérale de M. Legrelle, la même scène dans la rédaction en vers :
Pylade *.
Ne tremble pas : on court grand risque dès qu'on tremble. La peur et le danger toujours marchent ensemble.
Pylades. Den beraubst du, der deinen Bruder zu schlachten gebot.
IrmGENiE. Es ist eben der, und eine Wohlthat wird durch ûbles Bezeigen nicht ausgelôscht.
Pylades. Das ist nicht Undank, was die Noth heischt.
IpmGENiE. Es bleibt wohl Undank, nur die Noth entschuldigt's.
Pylades. Die gûltigste Entschulaigung hast du!
Iphigenie. Vor Andem wohl, doch mich beruhiget sie nicht. Ganz unbefleckt ist nur die Seele ruhig.
* Pylades. Fûrchte nicht!
Betrùglich schloss die Furcht mit der Gefahr Ein enges Bûndniss ; beide sind Gesellen.
82 chapitre ii
Iphigénie.
Oh! non, non, ce n*est pas un vulgaire souci Que celui qui me vient importuner ainsi, Au moment de quitter un roi, mon second përa, De lui ravir par fraude une affection chère !
Pylade.
Tu fuis rhomme par qui ton frère doit périr.
Iphigénie.
C'est le môme qui fut si bon à m'accueillir.
Pylade.
On cesse d'être ingrat dans un péril suprême.
Iphigénie.
Le péril sert d'excuse, on est ingrat quand même.
Pylade.
Devant le ciel et l'homme ici tout t'est permis.
IPmGÉNlE.
Ma conscience à moi n'est pas du même avis.
Pylade.
C'est presque de l'orgueil qu'avoir trop d'exigence.
Iphigénie.
Je ne raisonne pas, je m'écoute en silence.
ipmGENiE. Die Serge nenn' ich edel, die mich wamt, Den Kônig, der mein zweiter Yater ward, Nicht tûckisch zu betrûgen, zu berauben.
Pylades. Der deinen Brader schlachtet, dem entfliehst du.
IpmGENiE. Es ist derselbe, der mir Gutes that.
Pylades. Das ist nicht Undank, was die Noth gebeut.
Iphigénie. Es bleibt wohl Undank ; nur die Noth entschuldigt's.
Pylades. Vor Gôttem und vor Menschen dich gewiss.
IpmoENiE. Allein-mein eigen Herz ist nicht befriedigt.
Pylades. Zu strenge Fordrung ist verborgner Stolz.
Iphigénie. Ich untersuche nicht, ich fûhle nur.
iphigéme en tauride 88
Pylade.
Si tu t'écoutes bien, tu te dois vénérer.
Iphigénie.
Le cœur pour se goûter, ne doit pas s'égarer.
Notre second exemple est tiré de la lutte intérieure qui se passe dans Tâme dlphigénie après cet entretien avec Pylade :
Iphigénie (seule) * .
« 11 faut que je te suive, car je vois le grand danger » que courent les miens. Et pourtant je tremble sur » mon propre sort. C'est en vain que j'espérais, gar- » dée en paix auprès de ma déesse, étouffer l'ancienne
* malédiction qui repose sur notre race , et apaiser
* les Olympiens par les prières et la pureté. A peine » mon frère est-il guéri dans mes bras, à peine un » vaisseau, longtemps désiré, est-il là pour m 'emmener » dans les contrées de ma vivante patrie, que déjà un » double crime m'est imposé par Taveugle nécessité :
* dérober la statue sacrée et protectrice, qui m'est » confiée, et tromper le roi. Si je fonde sur la trom-
Pylades. Fûhlst du dich recht, so musst du dich verehren. Iphigénie. Ganz unbeileckt geniesst sich nur das Herz.
* (Acte IV, se. V) Iphigénie allein.
Folgen muss ich ihm, denn der Meinigen grosse Gefahr seh' ich vor Augen. Doch wiU mir's bange werden iiber mein eigen Schicksal. Vergebens hofft' ich, still verwahrt bei meiner Gôttin, den alten Fluch ûber unser Haus verklingen zu lassen und durch Gebet und Reinheit die Olympier zu versûhnen. Kaum wird mir in Ârmen ein Brader geheilt, kaum naht ein SchifT, ein langerflehtes , mich an die Stâtte der lebenden Vaterwelt zu leiten, wird mir ein ■doppelt Laster von der tauben Noth geboten : das heilige, mir anvertraute Schutzbild dièses Ufers wegzurauben und den Kônig
perie et le rapt, comment apporterai-je la bénédictioit et où en finirai-je ? Hélas! pourquoi l'ingratitude neme paraît-elle pas à moi, comme à mille autres, un. crime léger et insignifiant?
» Les Parques chantaient un chant terrible lorsque Tantale tomba du siège d'or. Les vieilles souffraient avec leur ami. Je l'ai souvent entendu ce chant. Dans mon enfance, une nourrice nous le chantait :
» Que la race humaine craigne les dieux I Ils ont la puissance et en font l'usage qui leur plaît. Que celui qu'ils élèvent craigne surtout. Leurt sièges sont placés sur des rochers abrupts, autour de la table d'or. S'il s'élève une querelle, l'hôte est précipité à jamais dans le royaume de la Nuit et, sans subir de jugement, il gît, lié dans les ténèbres. Autour de la table d'or, ils sont toujours heureux. Ils marchent de montagnes en montagnes et le râle étouffé du Titan les encense depuis la profondeur, comme la
zu hintergehn. Wenn ich mit Betrug und Raub beginne, wie will ich Segen bringen, und wo wiU ich enden? Ach, warum scheint der Undank mir, wie tausend Andem, nicht ein leichtes, unbedeutendes Vergehn!
Es sangen die Parzen ein grausend Lied, als Tantal fiel vom goldnen Stuhl; die Alten litten mit ihrem Freund. Ich hôrt* es oft I: in meiner Jugend sang's eine Amme mis Kindem vor.
Es fiirchte die Gôtter das Menschengeschlecht! sie haben Macht mid brauchen sie, wie's ihnen gefâUt: der fiirchte sie mehr, den sie erhebeni Auf schrofifen Klippen stehn ihre Stûhle um den goldnen Tisch. Ërhebt sich ein Zwist, so stûrzt der Gast miwiederbringlich ins Reich der Nacht, mid ohne Gericht liegt er gebunden in der Finstemiss. Sie aber lassen sich's ewig wohl sein am goldnen Tisch. Von Berg zu Bergen schreiten sie weg, imd aus der Tiefe dampft ihnen des Riesen erstickter Mund^
IPHIGBNIE EN TAURIDE 85
» légère fumée des autres sacrifices. Ils détournent de » races entières leurs regards qui portent la bénédic- » tion et haïssent, dans les neveux, les traits maudits » de l'aïeul autrefois aimé. »
» C'est ainsi que les vieilles chantaient et Tantale » les entend dans sa caverne. Il songe à ses enfants, * il songe à ses neveux et branle la tête. »
Comparez à ce qui précède la rédaction en vers * :
Iphigénie (seule).
Il me faut obéir à Tordre qu'il m'adresse.
Car je ne vois que trop le danger qui nous presse. Hélas ! mon triste sort me fait toujours plus peur. Ne puis-je donc garder Tespoir qu'avait mon cœur? Doux espoir qui charma toiyours ma solitude ! Subirons-nous sans fin un destin aussi rude ? Un sourire d'en haut ne viendra-t-il jamais Rendre à notre maison malheureuse la paix?
n n'est rien cependant d'éternel sur la terre ! Le bonheur finit bien, pourquoi pas la misère ?
^leich andem Opfern ein leichter Rauch. Von ganzen Geschlechtem wenden sie weg ihr segnend Aug' und hassen im Enkel die ehmals geliebten und nun verworfenen Zûge des Almherrn.
Se sangen die Âlten und Tantal horcht' in seiner Hôhle, denkt seine Kinder und seine Enkel und schûttelt das Haupt.
* iPmGENiE allein.
Ich muss ihm folgen : denn die Meinigen Seh' ich in dringender Gefahr. Doch, ach!
Mein Schicksal macht mir bang und bânger.
soll ich nicht die stille Hoffnung retten, Die in der Einsamkeit ich schôn genâhrt?
Soll dieser Fluch denn ewig walten? Soll Nie diess Geschlecht mit einem neuen Segen Sich wieder heben? — Nimmt doch Ailes abl Das beste Gluck, des Lebens schônste Kraft Ermattet endlich! Warum nicht der Fluch?
Ainsi donc vainement j'avais compté, plus tard,
Loin des miens retenue et vieillie à Técart,
Pouvoir seule, d'un cœur, comme d'une main pure,
Au foyer paternel laver toute souillure!
A peine dans mes bras je presse un fîrère enfin
Guéri d'un mal obscur par un pouvoir divin,
A peine, désiré si longtemps, un navire
Est là pour m'emmener vers un port où j'aspire,
Que déjà le destin, impitoyable et souixl.
M'accable d'un fardeau pour moi deux fois trop lourd
Dérober la statue à mes soins confiée,
Et tromper l'homme à qui le devoir m'a liée.
Oh! pourvu qu'en mon sein les sentiments haineux
Des Titans n'aillent pas se réveiller, grands Dieux!
Pourvu que leur fureur ne vienne pas m'atteindre,
Et, telle qu'un vautour, en ses serres m'étreindre !
Oui, daignez m'épargner cet excès de douleur.
Et sauvez, par pitié, votre image en mon cœur !
So hoflft* ich denn vergebens, hier verwahrt,
Von meines Hauses Schicksal abgeschieden,
Dereinst mit reiner Hand und reinem Herzen
Die schwer befleckte Wohnung zu entsûhnen.
Kaum wird in meinen Armen mir ein Bruder
Vom grimm'gen Uebel wundervoll und schnell
Geheilt; kaum naht ein lang' erflehtes Schiff,
Mich in den Port der Vaterwelt zu leiten:
So legt die taube Noth ein doppelt Laster
Mit ehmer Hand mir auf : das heilige,
Mir anvertraute, viel verehrte Bild
Zu rauben und den Mann zu hintergehn,
Dem ich mein Leben und mein Schicksal danke.
dass in meinem Busen nicht zulezt
Ein Widerwille keime! der Titanen,
Der alten Gôtter tiefer Hass auf euch,
Olympier, nicht auch die zarte Brust
Mit Geierklauen fasse ! Rettet mich,
Und rettet euer Bild in meiner Seelel
Je crois l'entendre encor, ce chant de mon enfance, Dont j'avais, sans regret, perdu la souvenance. C'est celui qu'autrefois les Parques ont chanté Lorsque Tantale fut du ciel précipité.
Au sort d'un noble ami profondément sensibles, Lem* cœur fut attristé, leurs chants furent terribles. La nourrice souvent nous l'a redit jadis.
Quand nous étions enfants, et je l'ai d'elle appris.
Craignez, habitants de la terre.
Craignez les dieux et leur colère,
Car dans les impassibles mains
De ces étemels souverains
La toute-puissance réside,
Et leur caprice est leur seul guide.
Qu'il craigne surtout leurs fureurs, L'homme comblé de leurs faveurs !
Vor meinen Ohren tônt das alte Lied — Vergessen hatt' ich*s und vergass es gern — Bas Lied der Parzen, das sie grausend sangen, Als Tantalus vom goldnen Stuhle fiel:
Sie litten mit dem edlen Freunde; grimmig War ihre Brust, und furchtbar ihr Gesang.
In unsrer Jugend sang's die Amme mir Und den Geschwistem vor, ich merkt' es wohl.
Es fûrchte die Gôtter Bas Menschengeschlecht !
Sie halten die Herrschaft In ewigen Hânden Und kônnen sie brauchen, Wie's ihnen gefâllt.
Ber fûrchte sie doppelt, Ben je sie erheben!
Auf Klippen und Wolken Sind Stuhle bereitet Uni goldene Tische.
Au sein des espaces sublimes, Dans la nue, au bord des abîmes, Du festin se font les apprêts.
Et les sièges d'or sont tout prêts.
Mais qu*il 8*élève une dispute, Les hôtes chassés, dans leur chute Sont précipités jusqu'au fond De Tenfer, obscur et profond, Où, liés, dans un dur supplice.
Us attendent en vain justice.
Eux pouitant, près des tables d'or, A leurs festins restent encor.
Puis ils s'en vont, de cime en cime, Et vers eux monte, de l'abîme, Le râle étouffé des Titans, Nuage invisible d'encens.
Erhebet ein Zwist sich :
So stûrzen die Gâste, Geschmâht und gesch&ndet, In nâchtliche Tiefen Und harren vergebens, Im Finstem gebunden, Gerechten Gerichtes.
Sie aber, sie bleiben In ewigen Festen An goldenen Tischen.
Sie schreiten vom Berge Zu Bergen hinûber:
Aus Schlûnden der Tiefe Dampft ihnèn der Âthem Erstickter Titanen, Gleich Opfergerûchen, Ein leichtes Gewôlke.
IPHI6ENIK EN TAURIDE 89
Il est mainte race maudite, Qu'avec soin leur regard évite, De peur qu'un fils n'offre à leurs yeux Les traits connus de ses aïeux, Ces traits parlants d'un doux visage, Où revit encore leur image.
Ainsi les Parques ont chanté, Et dans la noire obscurité Qui remplit l'infernale voûte L'antique exilé les écoute, Et, songeant à tous ses neveux, Branle la tête, soucieux.
Quelques scènes cependant ont subi des modifications plus importantes. Ainsi la scène IV de l'acte IV a été simplifiée. Dans la rédaction primitive, Oreste, délivré des Furies, allume un bûcher pour signaler à ses compagnons, qui errent sur la mer, sa préprésence en Tauride. Ce détail invraisemblable, dans les circonstances où se trouvent les prisonniers, a été supprimé et le poète a supposé les compagnons d' Oreste
Es wenden die Herrscher Ihr segnendes Auge Von ganzen Geschlechtern Und meiden, im Enkel Die ehmals geliebten, Still redenden Zûge Des Ahnherm zu sehn.
Se sangen die Parzen; Es horcht der Verbannte In nâchtlichen Hôhlen, Der Alte, die Lieder, Denkt Kinder und Enkel Und schùttelt das Haupt.
cachés, près de la mer, dans une baie connue. Les deux dernières scènes de l'acte V ont été également fondues en une seule par la suppression, dans la dernière scène, des rôles d'Arcas et de Pylade, qui, du reste, y étaient muets.
Vous le voyez donc, au point de vue dramatique, les dijfférences sont nulles ou à peu près, mais, au point de vue poétique, au point de vue artistique, elles sont considérables. La pièce tout entière est devenue plus une, les angles se sont adoucis, elle s'est fondue en un tout d'une harmonie parfaite.
Certes, pour le critique, la tentation était grande. Ces changements s'accordent si bien avec l'influence d'un séjour en Italie, cette influence paraît si frappante, qu'on a peine à s'avouer que la patrie des arts n'y est pour rien. Le témoignage de Gœthe lui-même à propos de l'Agathe de Bologne, « de ne rien faire dire » à son héroïne que ne puisse dire la sainte, » perd toute son importance quand on compare la rédaction de 1781 à celle de 1786. Gœthe, ici, est semblable à un sculpteur qui, ayant achevé le modèle enterre d'une belle statue et rencontrant ensuite un type remarquable, se promettrait de ne point l'oublier en taillant son marbre et s'en tiendrait pourtant exactement à son premier modèle. Le caractère d'Iphigénie n'a pas changé; s'il par^t plus noble, plus délicat, c'est seulement grâce au vers. Pour le plaisir du théoricien, Gœthe a achevé son Iphigénie trop tôt. Mais la théorie, qui n'est que la servante des faits, doit se soumettre. Nous ve-
IPHI6ENIE EN TÂURIDE 91
nons de voir que Gœthe envoya son manuscrit à Weimar, le 13 janvier 1787. Or, à cette époque, il n'avait pas encore trouvé le repos, son esprit n'était pas encore tranquillisé. Jusque là l'influence de l'Italie avait été plus négative que positive. Gœthe avait détruit, non construit. Et c'est plutôt le travail intérieur, nécessité par l'Iphigénie, qui l'a aidé à comprendre «les » beautés harmonieuses de la vie antique* , » que cellesci ne l'ont inspiré dans sa tragédie. C'est autant de perdu pour l'influence de ce séjour, mais elle reste si considérable que nous n'aurons aucune peine à la prouver plus tard. Si vous tenez cependant absolument à trouver quelque chose d'italien dans Vlphigém^ cherchez-le dans le désir ardent de voir l'Italie, dans la «Sehusucht» qui consume le poète avant son départ, et seulement là. Du reste, remarquez combien cette tragédie est plus grecque que ne l'ont voulu la plupart des critiques et Gœthe lui-même*. L'importance attachée aux sentiments et leur élévation, la pureté de l'héroïne, qui l'a fait finement comparer par un critique à une madone grecque', son amour de la vérité, auquel elle sacrifie tout, le ressort de la tragédie placé dans l'âme des héros et non dans la fatalité des événements, tout cela est très chrétien, très moderne, mais non point étranger à l'antiquité. Pour vous en convaincre, ne
* Taine: Littérature anglaise: Introduction, § U, — Voyez aussi: Id.: Voyage en Italie: I. La peinture.
s Eckermann: Gespràche II, 21 mars 1830.
5 Gruppe: Lehen und Werke Deutscher Dichter, vol. IV.
comparez pas Ylphigéme allemande à la création &' Euripide maig relisez le divin Platon et surtout le Philoctète de Sophocle*. Je ne prétends pas que l'œuvre de Gœthe soit parfaitement antique ; nous verrons plus tard ce qui lui manque pour cela, mais j'affirme que peu de pièces de notre théâtre se rapprochent autant des anciens, parce qu'aucune pièce, peut-être, n'a aussi bien rendu la simplicité admirable, le développement lent et régulier, l'harmonie majestueuse de la vie antique *. Non point, je le reconnais, la vie antique telle que la vivaient les habitants d'Athènes ou de Rome, ce n'est pas chose possible, mais la vie antique telle que nous la voyons, à travers les siècles, à l'aide de l'histoire, des poètes, des monuments qu'elle nous a légués. Aucun grec, pas plus qu'il ne comprendrait les tragédies de Racine' , n'aui*ait compris la tragédie de Gœthe. Et il ne pourrait la comin^endre. En effet, nos regards se tournent vainement vers l'ave-
* Je dois reconnaître que c'est l'article de M. W. Scherer (Westermanns Mon.-Hefte 1879, vol. 46. Iph., p. 77) qui m'a amené à cette appréciation de VIphigénie.
< L'impression que fait cette tragédie, sur le théâtre, est semblable à celle de la tragédie antique. J'ai tu représenter, à Berlin, VIphigénie de Gœthe et VAntigone de Sophocle; dans les deux cas Timpression d'ensemble a été, malgré la différence des moyens, analogue : Repos, calme, apaisement et non crainte et excitation. — Voyez aussi à ce sujet l'opinion de G. Hubiboldt dans les: Briefe an Chr, Gottf, Kôrner, 21 déc. 1797 (Berlin, 4880).
5 Lisez ses préfaces, ceUe de Phèdre par exemple, pour voir combien Racine craint de s'écarter des Grecs. Comparez les deux poètes : Le Français, positif et du XVn siècle, veut d'abord être vrai dans les faits, le Germain, qui spécule volontiers et vit au XVIII siècle, veut retrouver l'esprit.
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nir. Nous le sondons au moyen d'une lunette dont les verres sontpresque opaques, et c'est à peine si nous apercevons une faible lueur quand une vive lumière éclate derrière notre objectif. Ce qui sera vrai demain, passe inaperçu autour de nous. Le pressentir, même vaguement, est chose rare ; c'est le propre des grands poètes, et tous ont prophétisé*. Le passé aussi ne nous apparaît qu'à travers une lunette, mais l'objectif n'en est glus opaque , il n'est que trouble. Il ne sera jamais tout à fait clair, mais chaque siècle, chaque travail sérieux ajoute une nouvelle lentille et renforce notre vue. Phiâ nous avançons, plus nous étudions, mieux nous connaissons le passé. Les faits nous sont d'abord apparus isolés; peu à peu nous avons découvert les fils légers qui les unissent, et ceux-ci deviendront de jour en jour plus distincts. Rechercher ces faits et ces fils d'un âge antérieur est la tâche de l'historien. Montrer la plus haute conception que peut avoir une époque des époques qui l'ont précédée, est le devoir du poète qui veut faire œuvre historique. C'est donc un très grand mérite de Gœthe, comme de Racine, que d'avoir su personnifier, pour ainsi dire, la conception de Tantiquité la plus parfaite qu'on se fît à leur époque*. Iphigénie et
• Lisez les Châtiments de Victor Hugo, et pensez à queUe époque ils ont été écrits.
* Gruppe : Leben und Werke Deutscher Dichter, vol. IV, p. 227. Article fort bien fait sur la manière dont Lessing, Winckelmann et leur école se représentaient la beauté classique. « Ils mettaient au premier plan la tranquiUité et la généralisation
Phèdre nous en apprennent plus là-dessus, que les lourds volumes d'un Bernard de Montfaucôn, de M»« Dacier ou d'un Auguste Wolf,
Depuis que Racine et Goethe ont écrit, nous avons fait des progrès et leurs tragédies ne répondent plus que partiellement à Tidée que nous nous formons de r antiquité. Mais Gœthe aussi fit des progrès en Italie, et à son retour à Weimar il ne voyait plus les anciens comme en 1786. Il avait ajouté une lentille à sa lunette. A la fin de ce premier séjour, VIphigéme répondait encore à ses rues, mis vous entendrez plus tard le poète déclarer, qu'il n'eûi jamais osé l'écrire s'il avait mieux su le grec* .
C'était sévère. Il est vrai qu*on ne l'avait guère habitué à entendre iûuer cet « enfant de douleur. • A Rome, les amis iatûnes trouvèrent la pièce étonnamment froide et seule Angélica sut l'apprécier. Qn s'attendait à quelque chose dans le goût de Gœtz ou de Werther, A Weimar, l'impression fut encore moins favorable. On était habitué à la première rédaction, on en avait étudié plusieurs rôles et toutes les différences semblaient être au désavantage de la tragédie
des formes et leur conception de Tidéal et de la beauté entraînait nécessairement le sacrifice de tout caractère et de tout mouvement. » — N'est-ce point là Tidéal de Gœthe quand il écrivit son Iphigénie? Le vigoureux caractère d'Iphigénie est la personnification d'une idée générale, non d'une idée individuelle. — Conf. : Briefe an Merck, 15 oct. 1782 (p. 362), l'opinion de Charles- Auguste sur Raphaël.
^ Gœthe n'était pas un helléniste, mais il lisait, depuis longtemps déjà, très couramment ses classiques.
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en vers. Ne nous étonnons pas de cet accueil glacial. Quand l'esprit s'est fait à une certaine forme, il est difficile de lui en faire adopter une autre, quelle que soit d'ailleurs la supériorité de cette dernière. Schiller, par contre, qui n'entendit la rédaction en prose que connaissant déjà VIpMgénie en vers, jugea celle -ci « de beaucoup plus parfaite*. » Plus tard, lorsqu'il se fut intimement lié avec le poète, il lui indiqua les défauts de sa pièce avec un tact admirable*. Et, en effet, tout€ belle que soit cette tragédie, on ne saurait nier, qu'au point de vue de la scène, elle ne présente des fautes, moins sensibles peut-être qu'on ne le croit généralement, mais très réelles. Avant tout, c'est un morceau de poésie d'une harmonie et d'une élévation de pensées admirables, la langue y a atteint une grâce et une souplesse inconnues jusqu'alors', mais, en l'écrivant, Gœthe a fait œuvre de grand poète , non de poète dramatique*.
* Schiller à Kôrner, 14 oct. 4787. H ajoute: « Parfois une particule a dû être sacrifiée au vers mais, par contre, celui-ci a entraîné des tournures et même quelquefois des images plus belles. »
^ Voyez la correspondance de Gœthe et de Schiller pendant Tannée 1802. Schiller s'occupait alors à monter VIphigénie pour le théâtre. — D'un autre côté Schiller écrivait à Kôrner : « Cette Iphigénie n'est absolument que morale, mais la force des sens (sinnliche Kraft), la vie, le mouvement et tout ce qui rend un ouvrage vraiment dramatique lui manque complètement » (vol. IV, 21 janv. 1802),
5 Comparez, comme élégance du vers, VIphigénie à Nathan der Weise de Lessing. .
-• MÉziÈRES : W. Gœthe, vol. I, chap. VI.
Il ne devait plus essayer de rivaliser avec les tragiques grecs, n songea, il est vrai, tout en achevant son IpMgéme, et au commencement même de ce voyage, à donner une suite à sa tragédie *. Il y renonça bientôt, soit que Faccueil fait à son IpMgéme m Tcmride Tait découragé, soit que Tinspiration ait été étouffée par ses autres travaux, soit enfin que le sujet, après l'avoir tenté un instant, lui ait paru peu conforme à son génie*.
Encore ici ce fut M"« de Stein qui, la première, reçut ses confidences. « J'ai eu. — lui écrit- il le » 18 octobre 1786, — de bonne heure, ce matin, en » venant de Cento ici et à demi sommeillant encore » (zwischen Schlaf mid Wachen) , le plaisir de trou- » ver le plan d'une IpMgéme à Delphes. Il y a un » cinquième acte et une reconnaissance, telle qu'on » n'en trouvé pas beaucoup. J'en ai pleuré moi-même » comme im enfant, et j'espère, qu'à la façon de traiter
• le sujet, on reconnaîtra l'influence de ce côté-ci des » monts (das Tramontcme) '. » Le lendemain, il en donne le plan tout entier à ses amis : « Sur la route » de Cento ici (Bologne), je voulais continuer à tra-
• vailler à VIpMgénie (en Taimde). mais qu'arriva-
• t-il? Mon esprit me suggéra le plan d'une Iphigénie
* Voyez la lettre de Zelter à Gœthe du 41 février 4817 (Briefwechsel zwischen Gœthe und Zelter, vol. II).
* Lisez, entre autres, sur cette Iphigénie à Delphes l'article très-intéressant de M. W. Scherer (Gœthes Iphigénie in Delphi, Westermanns Mon.-Hefte 1879, vol. 46, p. 73—78).
* Cité d'après M. Scherer qui Ta pris de Dûntzer : Die drei ait. Bearh. v. Gœthes Iphigénie, p. 153.
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à Delphes et je dus le combiner. Le voici, en aussi peu de mots que possible : Electre, dans l'espoir certain qu'Oreste apportera à Delphes la statue de Diane, enlevée en Tauride, parait dans le temple d'Apollon et consacre au dieu, comme offrande expiatoire et finale, la hache cruelle qui a causé tant de maux dans la maison de Pelops. Par malheur, un Grec s'approche d'elle et lui raconte qu'il a accompagné Oreste et Pylade en Tauride et s'est sauvé après avoir vu conduire à la mort les deux amis. La passionnée Electre ne se connaît plus ellemême et ne sait si elle doit tourner sa colère contre les dieux ou contre les hommes. Cependant Iphigénie, Oreste et Pylade sont arrivés également à Delphes. La sainte tranquillité d'Iphigénie fait un contraste remarquable avec la passion terrestre d'Electre, quand toutes deux se rencontrent sans se reconnaître. Le Grec fugitif voit Iphigénie, reconnaît en elle la prêtresse qui a sacrifié les amis et la dénonce à Electre. Une heureuse diversion arrête celle-ci au moment où, ayant repris la hache sur l'autel du dieu, elle se dispose à immoler Iphigénie et détourne des deux sœurs ce malheur horrible. Si cette scène réussit, il n'y en aura guère de plus grandiose ni de plus émouvante au théâtre * . »
Ce plan est tout ce que nous savons, par Gœthe, de son Iphigénie à Delphes. A Rome, il la mentionne
* 19 oct. 1786.
une êa deux fois, et se demande, le 16 février*, s'il ne ferait pas mieux de lui consacrer ses efforts < plu- » tôt que de se tourmenter avec les fantaisies du > Tasse (mit dm Grillen des'Tasso). » Mais Goethe ne tarda pas à apprendre que VIp/Ugéme en Tauride avait presque déplu à Weimar *• L'idée de lui donner une suite s^effaça bientôt de son esprit et le TMse remporta.
n ne serait peut-être pas sans quelque intérêt de se demander comment Gœtfae arriva à concevoir ce sujet; on aurait même quelques raisons de supposer que V Electre de Crébillon. qu'il entendit à Venise, lui en donna la première idée. Mais ce sont là des questions toujours fort délicates et rarement utiles. Ce qui nous intéresse davantage, c'est la source de son plan, et celle-là nous la connaissons. Le savant professeur Yahlen, de Berlin, dans un intéressant article sur Gœthe et Aristote *, a montré que le poète moderne avait utilisé, directement ou indirectement, un récit d'Hygin, mythologue latin du second siècle. Voici la fable d'après Hygin * :
* Conf. aussi : 6 janv. 1787.
* Sur le cas qu'il faisait de ropinion de ses amis voyez : 22 février 1787.
* Sitzungêherichte der philos.-histor. Classe der Wiener Acad, vol. 75, p. 222 (nov. 1873). — M. W. Scherer cite également cet article. — Viehoff : Gœthes Leben (1864) indique déjà la source de Gœthe.
* Ad Electram, Agamemnonis et Clytenmestrae filiam, sororem Orestis, nuntius falsus venit, fratrem cum Pylade in Tauricis Dianse esse immolâtes. Id Aletes, ciun rescisset, ex Atridarum génère neminem superesse, regnum Mycenis obtinere cœpit. At
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« Electre, fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, reçoit la fausse nouvelle que son frère et Pylade ont été immolés à Diane, en Tauride. Lorsqu'Aletes, fils d'Egisthe, eut appris qu'il ne survivait personne de la race des Atrides, il commença à exercer le gouvernement à Mycènes. Mais Electre se rendit à Delphes, pour consulter l'oracle au sujet de la mort de son frère. Le jour même de son arrivée y vinrent Iphigénie et Oreste. Le messager qui avait annoncé la mort d'Oreste dit à Electre qu'Iphigénie était la meurtrière de son frère. Lorsqu'Electre l'entendit, elle prit de l'autel un tison ardent et elle aurait crevé les yeux à sa sœur Iphigénie, qu'elle ne connaissait pas, si Oreste n'était intervenu. La reconnaissance faite, ils s'en vinrent à Mycènes, et Oreste tua Aletes, fils d'Egisthe. »
Ce récit est trop conforme au plan de Goethe pour qu'on en puisse nier Tinfluence*. La différence la plus importante réside dans la manière dont l'action est motivée. Chez Goethe, ce n'est point pour se renseigner sur le sort d'Oreste qu'Electre vient à Delphes, mais pour y offrir la hache « qui a déjà exercé
Electra de fratris nece Delphos sciscitatum est profecta. Quo cum venisset, eodem die Iphigenia cum Oreste venit eo. Idem nuntiuSy qui de Oreste dixerat, dixit, Iphigeniam fratris interfectricem esse. Electra ubi audivit id, truncum ardentem ex ara sustulit, yoluitque inscia sorori Iphigeniae oculos eruere, nisi Orestes intervenisset. Cognitione itaque facta, Mycenas venerunt et Aletes, iïlgisti filium Orestes interfecit, etc. (Hygini fabulœ, edidit Bemhardus Bunte : fabula CXXII : Aletes).
« Gœthe écrit le 29 août 1798 à Schiller : « Hygin m'a fait plaisir chaque fois que je Tai ouvert. » Gœthe- Schiller, Briefw. IL
» ses fureurs dans la maison de Tantale * . » Cette introduction relie intimement le drame au mythe grec et est, comme le remarque M. W. Scherer, tout à fait conforme au fatalisme de la tragédie antique. Elle prête au caractère d'Electre ime grandeur qu'on ne saurait méconnaître, mais lui enlève une partie de la beauté féminine ; ce n'est presque plus une femme, c'est une déesse de la justice. Quel pendant à Iphigénie I et quelle différence de conception entre les deux pièces I Remarquez-le : ici Tidée est tout autre. Ce n'est plus dans les personnages mêmes qu'il faut chercher le développement de l'action. Il repose tout entier sur les événements ou plutôt sur une suite d'erreurs. Electre, trompée par le Grec qui se trompe luimême, assouvira sa rage sur une innocente et tuera sa propre sœur, qu'elle ne connaît pas *, pour venger un frère qui n'est pas mort. Ce crime affreux n'est empêché que par la reconnaissance fortuite des deux sœurs. Il y a là une situation à grand effet, celle qu'Aristote estimait être la plus tragique de toutes '.
* Iphigénie en Tauride, acte IV, se. L
2 Iphigénie (en Tauride) ne connaît pas non plus son frère, mais, en aucun cas, elle ne le tuera pas.
3 II y a quatre procédés tragiques : Les personnages se connaissent ou non, se tuent ou non. 1) Se connaissent et ne se tuent pas, sans grande valeur tragique : Antigone, 2) Se connaissent, se tuent. 3) Ne se connaissent pas, se tuent. 4) Ne se connaissent pas, ne se tuent pas : Iphigénie en Tauride d'Euripide. Ce dernier procédé est le plus tragique des quatre (Aristote : Poétique, chap. XIV, le itddoc). Torelli, Majfei, Voltaire et Alfieri ont obtenu un grand efTet par un artifice semblable dans leurs tragédies de Mérope. La reine ne reconnaît son fils qu'au moment où eUe va le tuar.