IPHIGÉNIE A DELPHES
Mais la solution en repose sur un fait tout à fait accidentel, tout extérieur aux personnages et rien n'est plus étranger à la manière de Goethe. Prenez tout son théâtre : Gœtz, Femand, Clavigo, Faust, Iphîgénie, et surtout Iphigénie, tous sont les artisans de leur propre destinée. Ne nous affligeons donc pas outre mesure de ce que Goethe n'a pas exécuté son plan. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il avait de bonnes raisons pour ne pas le faire. Son temps n'a jamais été perdu et, à la place, il nous a donné quelque autre œuvre, ou a travaillé à son propre développement.
A défaut de Goethe , deux * auteurs allemands ont essayé, avec plus ou moins de succès, de développer le plan du poète. Kcmnegiesser * écrivit en 1843 une tragédie sur Iphigénie à Delphes ', dans laquelle Viehoff « trouve une grande pénétration de » l'esprit de Goethe* ». Je doute fort que le consciencieux critique ait lu cette pièce immédiatement après V Iphigénie en Tawride, car il n'aurait certainement
* Je ne connais, du moins, que ces deux. U y en a peut-ôtre d'autres.
•Littérateur aUemand, né en 1781, depuis 1822 directeur du gymnase Frédéric à Breslau, quitta cette place en 1848 et se fixa à Berlin. Auteur de plusieurs traductions estimées (le Dante, Horace, les poésies des Troubadours) et de quelques ouvrages per-, sonnels : poésies et drames [le pauvre Henri], un poème épique : Télémaque et Nausicaa, etc., etc.
* Iphigenia in Delphi. Schauspiel in drei Acten mit einem Vor" spiele : Iphigenias Heimfahrt und einem Nachspiele : Iphigenia9 Tod, V. K. L. Eannegiesser. Leipzig, 1843.
-* H, Viehoff : Gœthes Leben III, chap. L
pas porté sur elle un jugement aussi favorable. La qualité dominante dans Iphigénie est Tamour de la vérité, la pureté des sentiments ; elle n'est pas mélancolique ou, tout au moins, sa mélancolie n'a rien de maladif. Chez Kannegiesser, au contraire, elle est devenue une pauvre petite allemande sentimentale, qui appelle de ses vœux le sommeil, et plus volontiers encore la mort, parce que, ne sachant aimer que d'amitié, elle ne peut répondre à l'amour de Pylade*. Elle exerce, elle aussi, autour d'elle une douce influence, mais à la manière d'une malade, dont tout l'ascendant repose sur la faiblesse, et non, comme pour l'héroïne de Goethe, sur la vigueur du caractère. Car Iphigénie est une âme forte, ses luttes intérieures le prouvent. Après avoii* sauvé son frère et ramené la paix dans la maison de Tantale, il lui restera à vivre et non à mourir. Quant à Electre, qui veut se suicider après avoir tué Iphigénie *, Kannegiesser a voulu, d'après le plan de Gœthe, faire contraster sa violence avec l'aménité d'Iphigénie. Mais, là aussi, la création est nulle, parce que la passion de l'héroïne ne naît que du cerveau et non du cœur, qu'elle sait crier sa colère et non la sentir.
* Voyez : Acte I, se. VI, où Médon, le prêtre, regarde la mort comme le suprême bonheur. — Acte III, se. II : Iphigénie s'écrie : ........ Der Freundschaft nur
Ist dièses Herz der Priesterin noch fâhig, kônnt' ich schlafen I Schlafen, wemi nicht sterben. — Voyez encore : Epilogue, se. II.
s Acte U, se. la