‹ Goethe en ItalieChapitre 28 sur 32 · LA VIE AU RETOUR · texte numérisé non relu

LA VIE AU RETOUR

exagérer. Quant à Goethe, il ne semble pas en avoir jamais grandement souffert * . Il vivait heureux avec elle, s'était créé un petit intérieur aussi romain que possible et recevait chez lui le plus volontiers des amis tels que Moritz, qui n'avait pas tardé, lui aussi, à quitter Rome, ou le compositeur Reichardt, avec lequel il travaillait à Claudine de Villa- Bella. Aucun genre de vie ne pouvait mieux lui convenir, et il le savait bien. Ses semailles d'Italie germaient comme en serre chaude ; il se gardait de les compromettre par le contact glacé du dehors.

N'allez donc pas croire qu'il s'abandonnât à la mélancolie. Aussi bien il n'avait aucun droit de le falre^ Tous ses souhaits n'étaient-ils pas réalisés?

D'une part, vous vous rappelez ce double désir : ne plus occuper à la cour du duc de position officielle ; briser les liens qui l'attachaient à M'"^ de Stein. Ce double but, il l'avait atteint. Il continue à prendre intérêt aux affaires publiques, mais il est indépendant et ne fait plus partie essentielle du rouage administratif. Il continue à être l'ami intime* de Charles-Auguste, mais il en est le libre sujet et non plus le mentor presque responsable. Avec M"»® de Stein, la rupture fut bientôt complète, plus complète même qu'on

< M. BossERT juge fort bien les rapports de Gœthe et de Christiane dans son ouvrage sur Gœlhe et Schiller, p. 53.

* Cette intimité ne diminue pas, quoique M. H. Grimm semble^ penser le contraire. Voyez : Briefwechsel zwischen Karl August und Gœthe, éd. Vogel. (Vienne 1873.)

ne l'eût peut-être désiré*. Qu'importait d'ailleurs! Le point principal était de recouvrer l'indépendance. Il l'avait recouvrée. C'était bien.

D'autre part, la cause véritable de son voyage avait été cet invincible besoin de voir le Midi. Et là aussi il avait droit d'être satisfait. Sa soif ardente de la lumière, sa soif des beaux-arts était apaisée. S'il ne devait plus « passer un seul jour entièrement heureux, » depuis qu'il avait traversé, pour revenir, le Ponte » Molle*, » il ne devait pas non plus en passer d'entièrement malheureux ; il avait vu Rome et « celui qui » a bien vu l'Italie, et surtout Rome, ne saurait jamais » être tout à fait malheureux'. » Un délicieux souvenir lui tenait toujours compagnie. C'était un chaud et gai rayon de soleil, affaibli, il est vrai, par un verre grisâtre, mais qu'il pouvait faire luire quand il lui plaisait. Son voyage avait réussi au gré de ses désirs, SK^Sehnsucht était calmée; ce qu'il avait cherché, il l'avait trouvé.

§ III. L'influence de l'Italie.

Il avait trouvé beaucoup plus qu'il n'avait cherché. Et, « de même que le fils de Kiss, sortant à la recherche » des ânesses de son père, trouva un royaume*, »

< Briefe an Frau von Stein, 1 et 8 juin 1789. — Herder*8 Reise nach Italien, févr. et mars 1789.

* Unterhaltungen mit dem Kanzler Mûller, 30 mai 1814. 5 Gœthe'8 Verhàltniss zu Seidel, 13 janv. 1787.

* Gœthe lui-même emploie quelque part cette comparaison.

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lui il avait trouvé un monde, le monde des sens. M"« de Stein accusait le poète d'être revenu d'Italie sensuel, et Caroline Herder ne la contredisait pas*. Mais quelle sensualité? Une sensualité saine et forte. La sensualité d'un corps vigoureux enfermant une âme élevée. Une sensualité qui veut l'intime union de la beauté physique à la beauté morale. En Italie, Goethe a appris que, comme l'àme, le corps a sa noblesse, les sens leur harmonie. L'esprit, il ne l'abaisse pas, mais, artiste, il apprend à admirer la matière ; peintre et sculpteur, il lui rend son importance. Rien de bas, rien de vulgaire dans cette admiration; la beauté sensuelle n'est pas un masque qui doive servir, si tant il est qu'il le puisse, à cacher la laideur intime, la saleté du cœur. Goethe hait Heinse et son Ardinghello. parce que Heinse a ravalé l'art à n'être qu'un vernis pour de basses passions*.

Lisez les œuvres du retour, tiou le Grand-Cophte, ni le Citoyen-gàiéral, il n'y a pas mis son âme, mais les Elégies romaines^, les Plaintes du matin, la Visite, ou bien les œuvres postérieures : le Dieu et

* DûNTZER : Herder*8 Reise nach Italien, 15 août 1788.

• Annalen, 1794. — Riemer : Mittheilungen, I, p. 71. — Pour réelle qu'elle soit, la distinction n'est pas toujours facile. Pour la faire, il faut un sens délicat. Cela est si vrai que même des amis du poète lui attribuèrent cet Ar dinghello, qu'il méprise si fort. (Briefw. zw. Gœthe und Schiller.)

' On pourrait me reprocher de ne pas avoir traité les Elégies romaines dans le corps de cette étude. On aurait tort. Je n'avais aucun droit de le faire, puisqu'elles datent de 1789 et 1790. Quelque fines que soient les remarques de M. Heller dans son intéressante étude sur les Elégies (Neue Jahrh. fiir Philologie und

bayadère, la Fiancée de Corinthe. Et pour les lire, oubliez vos préjugés, oubliez un instant vos convictions saines mais étroites, filles du christianisme. Redevenez païens, comme vous Têtes devant l'Apollon du Belvédère, devant la Junon Ludovisi; comme vous l'êtes quand vous tremblez aux tragédies de Sophocle, et quand votre cœur bat aux récits sublimes du chantre de Chios. Redevenez anciens I et si votre conviction ne se jjloie pas à cet effort, si vous ne pouvez admirer les Elégies, lisez Hermann et Dorothée, Alexis et Dora et, en les lisant, rappelez-vous Homère ; si vous avez été en Italie, pensez à Naples et à la Sicile! Vous verrez alors ce que Gœthe a rapporté de son voyage. Pendant ces vingt-deux mois au Midi, en plein soleil, il a appris ce que c'est que la forme et la couleur*. En art, il était élève, il a passé maître, et c'est lui qui inspire ces paroles, que Moritz adresse à M"»® Herder : « celui-là seul est poète, artiste, créa- » teur, qui sait donner à son œuvre une forme ache- » vée et une figure vivante*. »

Pàdagogik, 1863), elles ne reposent pas sur une base solide. Rien, dans toute la correspondance et le journal du poète, de 1786- 1788, ne permet de mettre en doute son témoignage, quand il affirme les avoir composées, à son retour d'Italie, en l'honneur de Christiane (Annaltn, 1790). Toute la correspondance de 1789 et 1790, au contraire, vient à l'appui de ce dire. — Comp. LiCH- TENBERGER .* Etude sur les poésies de Gœthe, chap. VIII. Remarquez aussi que la traduction des distiques d'Ovide ne prouve rien, puisqu'elle a été faite en 1829 seulement, et par Riemer. (DûNTZER : Anrtierkungeny p. 957.)

* Phôbus rufet, der Gott, Formen und Farben hervor.

[Elégie, VII.)

• DiiNTZER : Herder* s Reise nach /Malien, 19 déc. 1788. — Compa-

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Certes, ce n'est pas là un sentiment chrétien. Mais Gœthe n'est pas plus chrétien que ne l'étaient Michel- Ange et Raphaël, quand ils ont créé leurs chefs-d'œuvre de la chapelle du Vatican ou de la Farnésine * . Le christianisme tend à faire sortir l'âme du corps, pour la glorifier seule. Il n'admet point, comme Platon *, ce passage de la beauté physique, s'élevant graduellement à la beauté idéale. Il va droit au but et méprise les sens. • Il oppose hardiment l'amour di- » vin à l'amour terrestre *. » Voyez la peinture chrétienne : le GiottOy et surtout un Fra Angelico da Fiesole. Ces vierges et ces saints ne sont pas des corps, ce sont des âmes. L'être est nul, l'idée est tout. Mais aussi, fille de la foi, elle est admirable de pureté et d'élévation. Devant ces images on devient humble, on tombe à genoux; Tadmiration sort de l'âme, c'est une

rez à ces mots de Moritz ce que Gœthe, lui-même, écrit à H. Meyer le 27 avril 1789 : « Nach meiner Ueberzeugung, ist die hôchste Absicht der Kunst nienschliche Fornien zu zeigen, so sinnlich bedeutend und schôn als môglich ist Von sittlichen Gegenstànden soll sie nur diejenigen wàhlen, die mit dem Sinnlichen innigst verbunden sind und sich durch Gestalt und Geberde bezeichnen lassen. Die Zusammen'setzung ist keinen Regeln unterworfen. » (Riemer : Briefe von und an Gœthe,] — Gœthe aurait-il écrit ces lignes en 4786?

* Sur le panthéisme païen de Gœthe, lisez : Caro, Philosophie de Gœthe. (Rev. des Deux- Mondes, 15 nov. 1865 et 15 mars 1866.)

* Platon : Le Banquet, chap. 29, conclusion du discours de Diotime.

3 Saint-Marc-Girardin : Cours de littérature dramatique, II. — G. de Humboldt dit de même : « Man spaltete seine (des Menschen) Natur, setzte der Sinnlichkeit eine reine Geistigkeit entgegen. — Gœthe*s Briefe mit den Gebrûdern Humboldt, 23 août 1804.)

prière, et les sens n'y ont aucune part*. Le paganisme, lui, et à sa suite la Renaissance, veulent que le corps soit digne de Tâme, comme il en est, sur terre, le compagnon inséparable. Plus l'idée sera élevée, plus la demeure sera belle. On glorifie l'une en glorifiant l'autre. Pour atteindre le dedans, il faut traverser l'enveloppe extérieure et commencer par en être épris. Raphaël et Michel- Ange, après avoir étudié tous les muscles, tous les mouvements du corps, étudient tous les ressorts et toutes les agitations de l'âme. Les deux études s'éclairent réciproquement.

A Rome, au contact de cette antiquité, qu'il n'avait jusqu'alors connueque par la pensée mais qu'aujourd'hui il voit et touche, Gœthe aussi naît de nouveau. Il a sa renaissance, comme l'a eue le XV* siècle. Et lui, qui a toujours été un artiste jusqu'au fond de l'âme, il veut maintenant préciser son art, lui donner un corps ; être à son passé ce que Michel- Ange a été au Giotto. Pour cela, il prend des couleurs et des pinceaux, il peint; il prend de la glaise, il modèle. Pour exercer son âme poétique, il exerce ses mains et son œil. A peine de retour à Weimar, il s'entoure de statues, il court à léna et y suit les cours de dissection avec plus de zèle qu'aucun étudiant *.

Voilà les études, voilà l'école que Gœthe a faite pour arriver à écrire ses Elégies romaines^ « qui suf-

* Voyez Taine : Voyage en Italie, passim. — Ch. Clément : Artistes anciens et modernes, p. 411. (Paris, 1876.)

« DûNTZER : Herder's Reise nach Italien, 1788.

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» Tiraient à elles seules pour le mettre au premier » rang des poètes de TAllemagne*. »

Et en donnant corps à ses œuvres, en les rendant plastiques, il leur a communiqué une vie propre, il les a rendues majeures, indépendantes du poète. En leur donnant une chair et des couleurs, en les douant d'une beauté sensuelle et sensible, en acquérant ce que M. Taine appelle le « sentiment du nu, » il a acquis aussi ce qu'on a nommé le style*, et désormais seulement sa poésie est vraiment objective. Quoiqu'on en ait, VIphigénie a toujours quelque chftse d'un peu éthéré, d'un peu pâle ; elle est immobile *. C'est ainsi, qu'avec ses contemporains, le poète comprenait l'antiquité en 1786. Comment il la comprend deux ans plus tard, vous venez de l'apprendre; il a ajouté une lentille à sa lunette*.

Si vous voulez vous assurer d'une manière palpable de la différence entre les deux époques, comparez VIphigénie en Tamide, ce chef-d'œuvre d'avant

* Lewes : Gœthe's Lében. L. V, chap. VIII. — M. Grimm (Gœt/ie- Vorlesungen) déclare que le Tasse est inséparable des Elégies, J'avoue qu'il m'est impossible d'y trouver la même inspiration, ni surtout la même plasticité. Pour moi, le Tasse est le produit d'au moins deux influences : celle qui a précédé et celle qui a suivi l'Italie, et ne peut, par conséquent, comme ensemble, servir de preuve à aucune.

* Ueher Italien : Einfache Nachahmung der Natur, Manier, Stil. — Ed. Scherer : Etudes critiques de littérature (Paris 4876) p. 319. — H. Grimm : Gœthe- Vorlesungen. (Berlin 1880.)

* Schiller écrit à Kômer en 1802 (21 janv.) : « Dièse Iphigenie ist ganz nur sittlich; aber die sinnliche Kraft, die Bewegung.... geht ihr sehr ab. »

* Voyez : Chap. II, p. 93.

l'Italie, aux Elégies, aux Ballades, à Hermann et Dorothée\ Et pour mieux voir, éclairez votre comparaison d'un parallèle entre Gœthe et Raphaël, ces. deux hommes dont la vie, le développement de l'esprit et les aspirations ont tant d'analogie. Tous deux ont eu une facile enfance ; il n'ont jamais senti l'âpre morsure de la pauvreté ou du dédain. Tous deux sont arrivés du premier coup aux plus grands honneura et ont eu la rare fortune de rencontrer des hommes, qui ont cru s'honorer en protégeant leur talent et en permettant à leur génie de se développer sans souci et selon sa voie. La chaste Iphigénie n'est-elle pas. sœur de ces vierges du Couronnement ou du SposaUr zio* peintes dans la première manière de l'Urbinate, en 1504? N'est-ce pas encore ici l'âme, l'idée, qui l'emportent chez tous deux ? Leurs jeunes filles pensent plus qu'elles ne sentent. Vis-à-vis d'elles on éprouve comme un besoin d'adorer. Notre admiration est tout intime. Et, en réalité, ce que nous admirons, ne serait-ce point les sentiments encore purs, enfouis, dans notre cœur, et que ces nobles vierges ont le pouvoir d'évoquer? Phis tard qu'arrive-t-il? Raphaël, sorti de Pérouse, traverse l'école de Florence, vient à Rome, s'éprend de l'art antique et en nourrit son esprit. L'importance de la forme augmente. Il peint

< G. de Humboldt dit de ce dernier poème : a Wir sehen hier eine hôhere Stufe der Objectivitât; wir erblicken die reinen Fornién sinnlicher Gegenstànde. » (Gesanwielte Werke, IV. Bd.)

• Le premier de ces tableaux est au musée du Vatican, le second à la Brera, à Milan.

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les Noces de Roxane, la Galatée^ et fait les dessins de V Amour et Psyché. Gœthe, lui, subissant la même influence, compose sa riante Nausicaa, Alexis et Dora. Le peintre s'immortalise par les fresques de la Farnésine, le ppète écrit ses Elégies.

Quelles que soient les transformations du goût, ces <EU7res-là resteront éternellement belles, éternellement jeunes. Existant par elles-mêmes, elles seront toujours comprises comme le sont les œuvres des modèles et des grands devanciers de Raphaël et de Gœthe : les Grecs. Le mode de travail est le même, le résultat l'est aussi. Et c'est en grande partie à ce voyage, qui complète la préparation de Weimar, que Gœthe doit d'y être arrivé. La Sicile a fait tomber le bandeau qui recouvrait ses yeux, il a vu Homère ; Rome l'a fait pénétrer au fond même de l'âme antique, il a vu la /orme. Et maintenant il peut justement s'écrier : « Je vois d'un œil qui touche, je touche » d'un œil qui voit * » .

Ce changement ne vous paraît-il pas aussi naturel que considérable ? — Plus vous le comprendrez, mieux vous goûterez les chefs-d'œuvres plastiques du grand poète.

Cette vie de Gœthe elle-même est admirable de plasticité. Vous n'en avez étudié que deux années, vous l'avez étudiée tout entière. Jamais, en effet,

* Sehe mit fûhlendem Aug\ fùhle mit sehender Hand.

(Elégie, V.)

rhomme ne se révèle mieux qu'en voyage. Seul, jeté au milieu d'inconnus, sur un sol étranger, dépouillé, pour ainsi dire, de l'enveloppe que lui font ses amis et ses habitudes journalières, mis à nu, il trahit tous ses défauts et montre toutes ses qualités. Pour Gœthe rien de plus vrai. Et puis, comme le remarque judicieusement M. X. Marmier *, ce séjour est une image en petit de la vie du poète : la première période d'agitation, à Rome, vous rappelle les années qui précèdent Weimar, l'homme s'efforce de comprendre, il cherche sa voie. Plus tard, suivent le repos et la réflexion ; la voie trouvée, l'homme fait y marche d'un pas calme et assuré. Cette vie est logique : étudiez en une fraction, vous la connaissez entière. Et, en la contemplant, vous êtes tenté de répéter ces paroles de M. Taine, devant une statue antique : « C'est la sé- » rénité d'une belle vie, complète, équilibrée, où la cer- » velle avec ses agitations et ses lectures n'opprimait » pas le reste».

Il y a plus. Cette vie, cette œuvre d'art si parfaitement harmonieuse, est une grande leçon. Partout, depuis la jeunesse jusqu'au séjour en Italie, après le retour, pendant la solitude, qu'interrompt une courte visite à Venise, pendant l'amour pour Schiller, ce regain de grande activité créatrice, au milieu des études scientifiques et littéraires, qui font appeler Gœthe par Sainte-Beuve : « notre maître en art et en critique*, »

*■ X. Marmier : Etudes sur Gœthe. (Paris 1835.) • Les cahiers de Sainte-Beuve (Paris 1876), p. 148.

partout, jusqu'au jour où le poète s'éteint en murmurant : « de la lumière, de la lumière I » vous retrouvez cette pensée fondamentale de la saine moralité : l'homme doit s'efforcer d'être heureux, se développer en tous sens et faire jouir la société de ses progrès. — Gœthe a beaucoup aimé et jamais reproche ne fut plus injuste que celui d'avoir manqué de cœur. Son cœur était soumis à sa raison *. Il doit l'être ; sinon ses œuvres sont inutiles, il n'est plus que faiblesse. « L'homme vit pour vivre * . Une vie inutile est une » mort prématurée^ ». Cette pensée est toujours présente à son esprit, et quand sa vie n'eût pas été aussi longue, il aurait encore beaucoup vécu. Oh I l'admirable précurseur de notre grand siècle, de cette fiévreuse et intelligente activité qui anime toutes les classes ! Philosophes et historiens, naturalistes et industriels, artistes et poètes, chacun fouille sa science ou son art ; tous concourent à l'œuvre commune, et chaque jour apporte une nouvelle connaissance, un nouveau fruit du travail individuel ou collectif.

« Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives

» Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi *. »

Ce colossal labeur aura-t-il une fin ? Arriveronsnous jamais à savoir ? Qu'importe, pourvu que nous

* M. Blaze de Bury dit excellemment : « Le cœur de Goethe se mire dans son cerveau. » (Revue des Deux- Mondes, 15 août 1839.)

* RiEMER : Briefe von und an Gœthe [an Meijer, 8 févr. 1796.)

* Ein unniitz Leben ist ein friiher Tod.

(Iphigenie, I, Se. IL)

* Y. Hugo : Les Voix intérieures. I. On voudrait pouvoir citer en entier cette admirable poésie du plus grand poète de la France.

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marchions ! Le chemin est beau et nous approchons de la vérité !

Sur ce chemin, ce poète et ce sage est un noble modèle. Nature pratique et élevée, il haïssait ce qui est inutile, il haïssait ce qui est ignoble et trivial, parce que c'est malsain. Il aimait la nature et l'aimait tout entière, avec la lumière et ses ombres. Trop réaliste pour s'en cacher les vices, il avait trop le sentiment de la dignité humaine pour les apercevoir seuls, et se complaire à leur peinture. Son cœur répugnait à ce qui avilit l'homme, il battait pour tout ce qui l'ennoblit.

« Si je nomme le mauvais, mauvais, dit-il à Ecker- » raann, le 24 février 1825, — quel profit en résulte- » t-il ? Mais si je nomme le bon, mauvais, il en ré- » suite un grand dommage I Celui qui veut exercer » une action salutaire, ne doit jamais dénigrer, ni » s'inquiéter de ce qui est pervers, mais doit toujours » faire le bien. Car il s'agit non de détruire mais de » construire quelque chose dont l'humanité puisse » ressentir une joie pure. » — Celui qui parle ainsi est un homme. Et il le reconnut bien cet autre homme : Napoléon premier, quand il s'écria, après avoir vu Gœthe pour la première fois : « Voilà un « homme I »

I. Vlphigénie m Tauride de Gœthe n'est en rien un fruit du séjour en Italie.

II. La supposition de M. W. Scherer, que Gœthe a conçu en Sicile deux plans de sa Namicoa, est dénuée de tout fondement.

III. Les fragments de lettre, insérés dans le Voyage m Italie sous la date du 3 avril, ne sont, en partie du moins, pas antérieurs au 7 avril.

IV. Le plan de la comédie du Grand- Cophte, telle que nous la possédons, est antérieur à la Révolution, ce dr^me n'est pas destiné, quoi qu'en dise Gœthe luimême, à faire pressentir le bouleversement social du siècle dernier.

V. Le langage et la littérature sont deux fruits de la société, qui se développent parallèlement et suivant certaines lois communes. Ils influent l'un sur l'autre,

mais chacun a son existence propre. La philologie, en tant que science de la langue pour la langue, a donc droit de vivre.

VI. Dans renseignement secondaire, la philologie est représentée surtout par T étude des langues mortes. Défendre la place qu'occupent ces langues dans cet enseignement au seul point de vue littéraire, est une erreur, puisque, en réalité, tout bachelier arriverait à bien mieux connaître les littératures grecque et latine, que ce n'est le cas aujourd'hui, en les étudiant dans des traductions, et en consacrant à cette étude tout le temps qu'il donne actuellement au grec et au latin.

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