‹ Goethe et BeethovenChapitre 5 sur 7 · Gœthc, von Ilcrman Grimra: Berlin. ibTi · texte numérisé non relu

Gœthc, von Ilcrman Grimra: Berlin. ibTi

LA GENÈSE d'uN CIIEF-d'œUVRE 51

tion d'un éminent critique à propos de ces éternels remaniements, de ces transpositions d'un art dans l'autre, — opéras et tableaux, — et de ces traductions, — supplice de Tantale, — toujours reprises, toujours revues et corrigées par leurs auteurs dans le sentiment de leur impuissance à rendre les beautés du texte.

Nous savons tous de quelle manière travaillait Goethe : « Poésie est délivrance, » disait-il, tout son secret est dans cette expression. Gœthe ne prétend instniire ni moraliser personne, son œuvre n'est jamais qu'un enfantement : il accouche de l'idée qu'il a conçue et qui probablement l'étoufferait s'il ne s'en délivrait. Il va de lui-même à ses personnages, et réciproquement ses personnages nous ramènent à lui. Gœthe a beaucoup écrit sur son propre compte, il s'est en quelque sorte inventorié jusque dans les menus détails de son existence dont certains éléments se retrouvent chez ses divers héros. Seulement la plupart ne nous présentent d'ordinaire qu'un seul côté de l'être si ondoyant et si compliqué du poète, celui que Gœthe se proposait d'étudier pour le moment : en quoi presque toutes ses figures d'hommes sont fragmentaires. Vous n'en voyez jamais qu'un aspect, il leur

52 GŒTIIE ET BlîlîTIIOVExN

manque le contoui*. Prenons Werther et Tasse, pour ne citer ici que deux exemples. Qu'étaientils? comment vivaient-ils avant la catastrophe à laquelle le roman et la tragédie nous font assister ? Pour les amener à l'incroyable état nerveux où nous les surprenons, à cette crise décisive, il a fallu bien des circonstances extraordinairement irritantes et douloureuses, et c'est ce qu'on ne nous dit pas, et voulussions-nous les regarder comme des incarnations de Goethe, nous n'en serions guère plus avancés, car Goethe, en son particulier, était un homme, un liomme d'énergie et de résolution, capable, entendons-nous de tenir tête à toutes les situations, d'atïronter tous les assauts de la destinée, un homme de solide et vaillante constitution, ayant bon œil, bon pied, bon appétit et le reste. Et si Werther comme Tasse ne nous montrent <iue des natures mal équilibrées c'est que ces personnages, tout en étant faits à la ressemblance de Gœthe, ne nous livrent de lui qu'un seul côté; Werther et Tasse n'ont de Gœthe qu'une moitié, celle que la lune éclaire d'un pâle rayon ; quant à l'autre, la moitié saine et agissante, ne la cherchez point en eux, Faust la leur a prise. Tasse, Werther, Egmont ne sont que simples

LA GENÈSE d'lN CMEF-d'œUVRE d3

silhouettes, Faust seul est l'image vraie, il asur toutes les créations du maître je ne sais quel indéniable droit d'aînesse. Gœthe, à force de le sentir là toujours présent, finira par avoir peur de lui. Des années entières s'écouleront pendant lesquelles le néeromant tiendra sa progéniture à l'écart; puis il y reviendra, mais non sans trouble et combattu, tiraillé, en même temps par ses tendresses de père et par le saint etïroi du surnaturel, devant ce rejeton étrange qui. sans cesse grandissant, serait déjà de taille à faire la leçon aux universités réunies d'Athènes, de Padoue et de Strasbourg :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante.

C'est une chose en effet très curieuse que cette espèce de déférence dont use Gœthe à l'égard de Faust. Quelque difficulté qu'il eût à se détacher de ses autres créations, encore finissaitil après des hésitations, des retouches sans nombre par les émanciper tôt ou tard ; vis-à-vis de Faust, rien de pareil. Impossible à lui de s'en séparer ; il s'effraie et recule à la seule idée de lui signer son exeat : toujours nouveaux délais, nouveaux prétextes; un moment, à l'époque du

GŒTiin: ET b::etiiovex

voyage en Italie et d'une première publication d'œuvres complètes, on dirait qu'il va se faire violence; il rajuste son manuscrit, met tout en ordre et presque aussitôt se ravise. D'année en année, sa crainte augmente. L'édition de 1790, toute fragmentaire, devait pourtant marquer, ne fût-ce qu'à titre de ballon d'essai. Vainement Schiller, à cette occasion, redouble d'instances, vainement il joint la remontrance aux prières ; Goethe, après s'être laissé toucher, reprend ses doutes; l'édition de 1808, qui fut pour le public du temps une révélation, ne contenait elle-même aux yeux de Gœthe que des fragments. Ainsi , peu à peu, s'implanta chez lui cette idée dun travail à la Pénélope dont l'achèvement serait différé jusqu'à la mort. Car il est à supposer que, si Gœthe eût vécu d'avantage, l'œuvre posthume que nous possédons aurait encore subi bien des modifications. Quoi qu'il en soit, le poème nous apparaît aujourd'hui en toute harmonie et grandeur, et tel que nous le voyons se pondérer, se compléter avec sa première et sa seconde partie, son prologue et son épilogue, teU'imagination de Gœthe le conçut dès la première lieure.

Une lettre à Guillaume de Humboldi nous

1< va

L\ GENESE D US CIir.F-D ŒUVRE 00

fournit là-dessus des explications d'autant plus intéressantes qu'elle fut écrite par Goethe cinq jours avant sa mort (17 mars 1832) et peut ainsi passer pour une sorte de testament philosophique et littéraire. Rien de plus simple à la fois et de plus élevé que cette confession suprême où vous respirez par moment ce solennel religieux dont le langage de Gœthe aime à s'envelopper. Vous croyez entendre la voix non d'un mourant, mais d'un être ayant déjà quitté ce monde et ne reprenant la parole que pour rendre un dernier compte de ses visées terrestres. Ajoutons que Guillaume de Humboldt était ici bien l'iiomme qu'il fallait. Les confidences ou les confessions de ce genre empruntent d'ordinaire beaucoup de leur gravité au caractère du personnage à qui elles sont faites. Qu'étaitce en quatre mots que Guillaume de Humboldt? Le prince de la critique allemande au temps de Schiller et de Gœthe, un philologue, un savant, un poète, un de ces esprits possédant des clartés de tout et qui, sans créer euxmêmes, ont mission de pousser et de maintenir dans la bonne voie les esprits créateurs et le public. Si les jugements fantasques de Schlegel, le beau phraseur de cette période, n'ont pas

56 GŒTIIE ET BEETHOVEN

prévalu et, si d'autre part Schiller et Gœtlie sont allés jusqu'au bout de leur style, c'est à Guillaume de Humboldt qu'on le doit. Cela dit^ voyons cette lettre du 17 mars 1832.

Gœthe s'examinant, s'analysant, étudie son propre" développement d'après la méthode dî'Aristote: « Les anciens, écrit-il, prétendaient que les animaux sont instruits par leurs orgames ; j'estime, moi, que le précepte s'applique également aux hommes, lesquels ont en outre cette supériorité de pouvoir à leur tour instruire leurs organes. Toute faculté d'agir et, par conséquent, tout talent implique une force instinctive agissant dans l'inconscience et dans rignorance des règles dont le principe est pourtant en elle. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au développement régulier de ses facultés naturelles et plus cet homme est heureux. Ce qui lui vient du dehors, ce qu'il acquiert, ne saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout qui sait tout s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent les divers rapports entre la conscience et l'incon-

LA GENÈSE d'uN CIIF.F-d'œUVRE 57

science. Les organes de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion persistante et continue, par les résultats obtenus, — heureux ou malheureux, — les mouvements rétroactifs d'appel et de résistance, nos organes amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette combinaison, de cette chimie, à la fois inconsciente et consciente, il résulte finalement un ensemble harmonique dont le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans ([ue la conception de Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de succession ; le plan depuis ce jour ne m'a plus quitté et, vivant avec cette idée, j e la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage, de telle sorte que quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force de volonté ce qui ne s'obtient à vrai dire que par acte spontané de la nature. Mais ce serait bien tel dommage, si toute une longue existence d'activité et de réflexion ne devait point aider au succès

u8 GŒTHE ET BEETHOVEN

d'une pareille opération. Pour moi. je n'éprouve aucune crainte à ce sujet, et c'est avec une entière confiance que j'aborde la postérité, comptant bien que ceux qui me liront alors ne sauront pas faire de distinction entre l'ancien et le nouveau, entre ce qui fut l'inspiration, l'élément des premiers jours et ce qui fut le produit du travail et de la volonté. »

Au résumé, ce testament contient deux points: le premier, absolument incontestable, à savoir : que Faust est, dans l'œuvre de Gœthe comme dans sa vie, le fait capital ; le second : que ce poème, objet et terme d'une des plus grandes vocations intellectuelles qu'il y ait eu, doit être envisagé m globo, l'auteur condamnant d'avance toute espèce de critique par fractionnement et classification chronologique. Ce document nous renseigne aussi sur l'état civil du héros. « Voici plus de soixante ans » écrivait Gœthe en 183*2 ; faites le compte et vous remontez à 11T2, date irrévocablement fixée et qui correspond à la dernière période de sa vie d'étudiant. Gœthe avait donc vingt-trois ans et venait de recevoir le doctorat, lorsque cette conception de Fatist lui apparut à Strasbourg et qu'il mesura du premier coup d'œil toute l'architecture du poème.

LA GEiNKSE d'uX CHEF-d'œUVRE 59

Laissons à d'autres le soin de compulser, de comparer les vieux papiers; de rechercher en quoi l'édition de 1790 diffère du manuscrit de 1772 ; négligeons ces lacunes dont parle la lettre à Guillaume de Humboldt et voyons tout de suite où le Goethe de 1772 en était au moment de cette conception, quels étaient son état psychologique, ses horizons, et de quels éléments se composait ce que nous appellerions son matériel intellectuel.

Ses cheveux en natte tressés, Elle descend, les yeux baissés,

Du saint portique ; Simplicité, grâce, candeur; Adorable dans sa raideur

Un peu gothique !

Marguerite passe, accostons-la.

Pendant la dernière période du séjour à Strasbourg, Gœthe avait eu un grave reproche à se faire : cette humble et douce enfant égarée par lui et délaissée. Entre l'héroïne du drame et la fille du pasteur de Sessenheim les rapports

60 gœthf: et df.etiiovkn

vous sautent aux yeux. La séduction, pour n'avoir point causé de scandale, n'en fut pas moins consommée moralement, et Gœthe, en abandonnant Frédérique, ne pouvait ignorer qu'il en faisait une veuve. Il savait à n'en point douter et ce qu'il emportait d'elle et ce qu'il lui laissait. Après s'être implanté au cœur de la pauvre fille, après l'avoir émue d'un sentiment qu'elle avait le droit de croire éternel, il quittait simplement la place : adieu, ma mie, en voilà assez de cette idylle ! Arrange-toi maintenant comme tu pourras!... Cruauté féroce qui par le temps et la réflexion ne devait point tarder à devenir symbole! Aux heures de poésie, allaient en effet se dégager les extrêmes conséquences, et l'anecdote librement donner tout ce que dans la réalité courante elle eût été capable de produire. Faust aussi commence par conter fleurette à Marguerite, puis la plante là, et cette petite atfaire de galanterie coûte à Marguerite la vie do sa mère, de son frère, de son enfant et sa propre vie à elle en dernier lieu; on le voit : simple badinage, histoire de s'amuser et de rire un peu! Dans cette navrante églogue de Sesenheim, l'infanticide était contenu, et Gœthe u'a qu'à lâcher la bride à son imagination pour

LA GL:^ÈSE d'un chef-d'œuvre G1

brûler le chemin qui va le conduire de Frédérique à Marguerite. Quitter Frédérique, il n'avait pas même besoin de pousser les choses jusque-là, un pressentiment l'eût averti de ce qui adviendrait, eût évoqué devant ses yeux la douce amie de l'heure présente transformée en cette Gretchen, physiquement tournée à la ressemblance de Frédérique. Mêmes airs de visage, même complexion morale, même naturel confiant, avec des réveils de mutinerie charmante. La Marguerite des fragments publiés en 1790 est déjà pour l'idée et le contour une figure aussi parfaite que celle de l'édition de 1808, et notez que cette Marguerite des fragments est celle du premier manuscrit. Quant à la Marguerite bienheureuse (una pœnitentium) transportée après sa mort au sein des nuages, et rencontrant Faust parmi les phalanges célestes, c'est là une invention attribuée au travail des dernières années, et cependant, étant donné le caractère de Goethe si bizarre et par moment si énigmatique, rien n'empêcherait que cette scène fût issue elle aussi du premier mouvement. Gœthe eut toujours un fond de mysticisme, et cette disposition d'esprit, déjà très accentuée dans sa jeunesse, prit avec l'âge couleur de superstition.

Quoi qu'il en soit, les scènes de l'édition de 1808, où la figure de Marguerite se dessine dans toute sa grâce, composent ce que Goethe a jamais écrit de plus achevé ; il y a là une émotion, un souffle de vie, qui vous pénètrent. Le sentiment, les beaux vers pleins de lumière, pleins de flamme, y surabondent, et l'efïet est toujours immédiat.

Nous avons remarqué plus haut que Gœthe avait créé Marguerite à l'image de Frédérique; ne pourrait-il pas se faire aussi qu'il eût mis dans cette adorable Frédérique des Mémoires quelque chose de sa Marguerite? Arrêtons-nous un moment pour bien fixer les points. Lorsque Gœthe écrivit son volume de Poésie et Vérité, où l'idylle de Sesenheim est racontée, Marguerite était depuis longtemps venue au monde, elle existait à l'état de type pour le poète qui, les illusions du récit aidant, pouvait, en nous racontant Frédérique, se souvenir alors de Marguerite, tout comme, en évoquant jadis Marguerite, il s'était souvenu de Frédérique. La Frédérique des Mémoires n'est point tant qu'on se l'imagine un portrait peint d'après nature et j'y verrais plutôt aujourd'hui un être de fantaisie évoqué par les souvenirs du passé et que

LA GENÈSE d'un CIIEF-d'œUVRE 63

Gœthe s'est complu à revêtir de divers traits particuliers à son amie. Donner aux inventions de notre esprit les apparences de la réalité, n'est-ce point là le but suprême, et l'artiste n'at-il pas rempli toute sa vocation lorsqu'il est parvenu à persuader au public que c'est des mains mêmes de la nature que l'œuvre est sortie et qu'il n'a fait lui, poète, peintre ou statuaire, que fidèlement copier le type? En ce qui regarde Frédérique Brion, l'impression que nous donne Gœthe est vivante; nous reconnaissons à son visage, à sa tournure, à son sourire, la fille du pasteur de Seseiiheim. C'est elle, encore un peu et nous serions tentés de la déclarer plus aimable et plus accomplie qu'on ne nous la décrit, nous en voulons presque au poète de ne pas nous en dire davantage et c'est là dans les œuvres d'art, une nouvelle et décisive marque de perfection. Chacun, en voyant le modèle, se figure être mieux informé sur son compte que l'auteur lui-même, les créations du génie humain en arrivent avec le temps à ce point d'indépendance vis-à-vis de leur propre créateur, que le premier passant venu semble leur toucher de plus près. Tel commentateur d'Hamlet s'imagine connaître le prince de Da-

Cl GŒÏIIE ET BEETHOVEN

iiemark au moins aussi bien que Shakespeare, tel autre, Dumas le vieux, par exemple, croit le connaître mieux et lui fait la leçon en l'exhortant par la voix du spectre à prendre le gouvernement. N'avez-vou3 jamais entendu de fort honnêtes gens récriminer contre Shakespeare à l'occasion du trépas de Roméo, de Juliette et de J)esdemona on s'écriant : <( 11 n'avait pas le droit de les tuer ! » Inutile d'ajouter qu'un pareil cri .serait pour Shakespeare le plus beau triomphe, s'il pouvait le percevoir, car il en conclurait que pour provoquer tant de pitié, il faut décidément que les conceptions de son cerveau soient des êtres bien vivants. Et ce reproche d'avoir abandonné Frédérique, Gœthe, qui peut-être comme homme ne l'avait point tant mérité, s'est arrangé dans ses Mémoires de manière à le justifier complètement comme auteur, ayant par là obtenu l'effet qu'il voulait produire. De tout ceci un seul fait est à retenir : savoir que ce personnage de Marguerite, créé de premier jet, est resté identiquement le même à travers les diverses phases du poème. On n'en peut dire autant des autres, à commencer par Méphistol»hélès.

L'opinion veut que Merck ait posé pour ce ca-

LA GENÈSE d'un CHEF-d'œUVHE Gj

ractère : « Il était long et maigre d'encolure, le nez pointu, perçant, ses yeux d'un bleu clair, plutôt gris, donnaient à son regard inquiet et toujours furetant quelque chose du tigre. Lavater, dans sa Physiognomonique, nous a conservé son profil. Son caractère n'était que désaccord; bon et brave garçon par nature, il avait pris le monde en amertume, et se laissait gouverner par son penchant humoristique au point de vouloir à toute force passer pour un farceur et pour un garnement. Sensé, tranquille, ouvert à certains moments, il allait à tel autre, comme Tescargot, vous tirer ses cornes, chagriner, offusquer les gens et jusqu'à leur nuire. Mais, comme on aime à jouer avec le danger dont on croit n'avoir rien à redouter, je n'en étais que davantage porté à me rapprocher de lui, à jouir de ses bonnes qualités, pénétré à fond de ce pressentiment que jamais ses mauvais instincts ne se retourneraient contre moi. » Gœthe se plaît ainsi à reconnaître l'influence qu'il laissa prendre à Merck, un homme auquel il refusait « tout élément positif )K Détail qu'il ne nous faudra point perdre de vue si nous voulons savoir au juste pour combien ce Merck est entré dans la confection de Méphistophélès. Les lignes que je

66 GŒTIIE ET BEETHOVEN

viens de citer sont extraites de ce livre intitulé Poésie et Vérité, livre admirable dont en France nous ignorons la valeur. Il y a là, une somme énorme de littérature, et pour peu que vous ayez le goût des beautés de la prose latine, vous céderiez à l'attrait de cette langue qui par instants semble être du Tacite. Nul peut-être plus que Gœthe n'eût été propre à écrire l'histoire ; il possédait la méthode et le style : deux qualités maîtresses ; il savait coordonner les faits et les reproduire comme il les voyait. L'idée un jour le préoccupa de composer dans ce genre une étude sur Bernard de Saxe-Weimar, cher à son cœur à double titre, et comme héros delà guerre de Trente ans, et comme grand ancêtre du prince qu'il aimait et qu'il servait. De ce travail, rien n'est resté que les préliminaires. Les matériaux rassemblés par Gœthe sont aux archives de Weimar, et ce beau livre de Poésie et Vérité porte témoignage delà langue qu'il comptait mettre en pratique à ce sujet. Maintenant, à la lecture des diverses traductions ayant cours chez nous, qui, je le demande, se douterait de tout cela? Ce livre, tel qu'on nous le donne ou plutôt tel qu'on nous le vend, ne représente à nos yeux que des mémoires plus ou moins ordi-

LA GEiNÈSE d'lN CIIEF-d'œUVRE 67

naires ; quant à l'art merveilleux qui s'y manifeste à chaque page, pas un traître mot ne le dénonce ; et voilà sur quels documents le public en général forme son opinion. C'est qu'on ne s'y prend point de la sorte pour faire passer de la langue allemande dans la nôtre l'œuvre en cyclopédique d'un Gœthe ; s'il est des traductions qui se peuvent brasser à coups de dictionnaire, il faut ici le sens et la main d'un artiste. Autant d'ouvrages, autant de tâches préposées à des activités, à des curiosités diverses, à des talents spécialement autorisés. Toute traduction de ce genre qui n'est pas une œuvre d'art est forcément une œuvre industrielle.

Nombre d'années devaient s'écouler avant que (iœthe ouvrit ses conversations avec Eckermann. Le souvenir de Merck était alors déjà sorti de la mémoire des hommes, et le vieux docteur sentait venir l'âge des patriarches. (^)u'est-ce qu'un bourgeois, un Philisler comme Eckermann, pouvait comprendre d'un caractère tel que Merck? Pour retourner à ce propos <le sa jeunesse, il fallait donc que Gœthe l'eût i nouveau ruminé et qu'il y eût là quelque énigme dont il cherchait l'explication : «Merck, disait-il, en 1830 à ce secrétaire bénévole de

GŒIIIE ET BEETHOVEN

ses commandements, s'il revenait au monde à cette heure, ne saurait plus être l'homme que nous avons connu. » Ce problème le préoccupait, qu'un individu tel que Merck, mêlé au mouvement des hommes et des choses, capable d'exercer personnellement une action puissante sur les autres et sur lui-même, Gœthe, eut en fin de compte vécu pour rien. Merck manquait absolument d'élévation, et nous savons quel sens Gœthe prêtait à ce mot : « Tout ce qui n'est point vers est prose » dit Molière, tout ce qui n'est point élevé est bas, Faust a comme Goethe l'îime élevée, Merck a de la bassesse. Et l'esprit de bassesse, de négation, c'est le diable, c'est Méphistophélès. Tout acte positif, créateur, lui sera refusé ; la force d'initiative sous quelque aspect qu'on «se la représente lui fera défaut. 11 n'existe et ne peut exister qu'à l'état de contradiction ; pour qu'il entre en phosphorescence, il lui faut Fantagonisme. Gœthe a pris soin de nous indiquer dans son journal que le seul homme au courant de sa vie quotidienne est Merck, et ce confident indispensable, il ne le recherche ni ne l'estime. Faust, lui non plus, ne saurait se passer de Méphistophélès; que deviendraient-ils l'un et l'autre sans leur

LA GFNÈSE d'uN CIIEF-d'œUVRE 69

miroir dont la transparence implacable réfléchit les choses comme elles sont? Comment sortiraient-il d'embarras, ces docteurs sublimes, s'ils n'avaient là sous la main, pour le feuilleter à toute heure, le livre aux renseignements, le vocabulaire universel où pas une idée n'est formulée, mais où sont catalogués tous les mots? Ici pourtant se dresse une objection : la conception de Faust remonte à l'époque du séjour à Strasbourg, tandis que les rapports avec Merck ne datent que d'une période beaucoup plus tardive; force est donc d'aller aussi nous renseigner ailleurs.

Goethe était venu à Strasbourg la tête pleine d'illusions et de présomption, en fils de famille souverainement sûr de son afl'aire et qui n'a besoin de personne pour trouver sa voie. Jurisprudence, théologie, physique, il allait tout savoir; c'était le docteur Faust en herbe, ses antécédents l'avaient accoutumé aux égards, à la déférence, et voilà qu'en débarquant il se heurte contre Herder. Celui-ci, du premier

70 GŒTIIE ET BKETHOVr-N

coup, le déconcerte. Il se sent en présence d'une force parfaitement maîtresse et consciente, d'une autorité qui ne fléchira point, d'une intelligence à laquelle il n'apporte rien. Herder bien au contraire, commence par dérouler aux yeux de Goethe des horizons qu'à lui seul le disciple n'eût point découverts, et tout cela, simplement, froidement, avec une nuance d'ironie pour répondre aux démonstrations gratulatoires d'un jeune monsieur qui jusqu'alors n'avait encore admis la supériorité de quiconque. Herder répandait ses idées à pleines mains, mais personne en les ramassant n'échappait aux amères boutades dont ce dispensateur de richesses accompagnait ses présents. Méphistophélès également connaît le fond des choses, révèle à Faust les secrets de l'être, le l)romène d'une sphère à l'autre, étale devant lui les jouissances et les trésors de cette pauvre humanité qu'il bafoue et dont il n'additionne les grandeurs et les misères qu'à cette fin de prouver que le bien et le mal sont identiques et qu'au total l'énorme somme donne zéro. Il va sans dire que la théorie de Herder, naturellement, essentiellement élevée dans son positivisme, n'allait point jusque-là ; mais rien

LA GE.NKSE d'un CHEF-dVuVRE 71

n*empêchait Gœthe de tirer à part lui les conséquences, et de ressentir quelque angoisse à voir ce diable d'homme remuer ainsi les idées comme des pièces d'or dont il avait les poches pleines, les faire tinter et reluire au soleil pour les rejeter finalement comme de vils charbons. Séduire, captiver les âmes, puis, quand elles se sont loyalement données, mettre à néant leur confiance, influence démoniaque que la critique impartiale, impitoyable de Herder exerçait sur Gœthe ! Comment s'aft'ranchir d'un compère dont le regard vous scrute, vous traverse et qui, sans la moindre idée d'en tirer profit pour lui-même, lit dans votre conscience le bien et le mal. Faust subit Tascendant de Méphisto, se soumet à première vue et signe le pacte avec son sang. Plus encore qu'à l'attrait des jouissances promises il cède à l'empire d'un esprit supérieur. Il se voit perdu s'il ne se livre. Mépliistophélès, de son côté, n'a qu'un but, affirmer cette domination ; dans tout ce qui se rattache au train de la vie, il se subordonne ; Faust sera le maître, Méphisto le ser. viteur; Faust aura les jouissances, Méphisto les lui procurera; tout ce que le démon se réserve, c'est de constater irrévocablement qu'en

72 GŒTIIt: ET BEETHOVEN

dernière analyse pas une de ces jouissances ne vaut le piix dont on l'achète.

Encore une fois, Herder n'allait point jusqu'à ces conclusions; mais, par sa critique, il y poussait Gœthe, et de même que Gretchen nous montre implacablement ce qui aurait pu advenir de Frédérique, Mépliistophélès nous indique où l'enseignement de Herder aurait pu mener Gœthe. Nous savons maintenant de qui notre poète tenait ce don fatal de faire intervenir la critique au plus intime d'une jouissance et de s'interrompre au sein de la passion pour réfléchir au désenchantement final. Herder ayant préparé les éléments du caractère, il restait à guetter au passage l'original dont on emprunterait le masque ; c'était chez Gœthe le procédé ordinaire quand il avait une conception dans sa tête d'attendre qu'une i encontre lui en offrît le vivant modèle. Merck paraît, et de ce jour, l'incarnation a lieu : Méphistophélès a trouvé sa langue, son geste et sa tournure. Un mot pourtant. Merck est un cynique, rien de plus ; il nie et ne sort point de là, impuissant à produire chose qui vaille ; Méphistopliélès, au contraire, et quoi que Gœthe luimême nous en dise, possède une sorte d'élé-

LA GENKSE d'uN CHEF- d'œUVRE 73

ment créateur ; serrez de près son style, méditez ses sentences, il y a dans cette négation bien du positif. Tel n'était point, nous le savons, le plan de Gœthe, mais la figure s'est agrandie au-delà des proportions voulues. Il n'est chose pratique en ce monde sur laquelle ce diable ne soit prêt à faire la leçon aux plus grands docteurs : il connaît les littératures, il a parcouru toutes les théories et les appliquerait au besoin. Retournez la scène de l'écolier, placez-le devant un conseil de membres de l'Institut qui l'interrogent sur les sciences exactes et les autres, il ne se contentera pas de se moquer d'eux, il leur répondra bel et bien de manière à les convaincre qu'il en sait plus long qu'eux tous à lui tout seul. Cette grande envergure du personnage, Merck ne l'eut jamais ; dans la formation successive de Méphistophélès, il n'entrerait donc tout au plus que pour moitié ; il a fourni le profil, Herder et son influence sont pour le reste. Ajoutons que toutes les acquisitions que Gœthe faisait en son particulier, à mesure qu'il avançait dans la vie, étaient portées au profit de Méphisto, son inséparable compagnon, Vallcr ego dans les questions de critique et de controverse. 11 le promenait avec

74 GŒTHE ET lŒETHOVEN

lui par le monde, l'avait pour confident et pour juge de ses observations, de ses expériences, et grâce à cette faculté, à ce don caractéristiques chez Gœthe d'acquérir toujours, maître Méphisto voyait se parachever son éducation et grandir son personnage. Que dis-je? Il se pliait même aux belles manières ; à force de fréquenter les honnêtes gens, il en prenait le ton et l'élégance, le Méphistophélès de 1772, ce cuistre en rupture de banc avait pris avec le temps je ne sais quel faux air de fonctionnaire ou d'académicien désenchanté dont la bile se donne cours : il a clarté sur tout sujet, et s'il faut parler politique, Gœthe au besoin va l'adopter pour son truchement. On comprend que ce côté <lu rôle ne pouvait être que le produit d'une formation postérieure, et que l'auteur en 1772 ne se doutait encore de rien de tout cela.

J'arrive à la figure principale : deux hommes vivaient en Goethe, l'un qui agissait, l'autre qui regardait agir et jugeait l'acte. Dès l'enfance, il s'étudie, s'analyse comme un objet indépendant de lui-même, et le jour devait venir, à Strasbourg, où cet aulo-criticisme amènerait le conflit. Il avait fini ses études, passé ses examens, et déjà, sa première jeunesse à peine

Page 1