‹ Goethe et DiderotChapitre 34 sur 37 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

RESU.Mi; DIDEROT ET GŒTIIE

Eh bien, c'est fini! Pour le coup, c'est fini! Le dernier volume de Diderot a paru. Et c'est bien le dernier du Diderot, par Diderot, — mais ce ne devait pas être le dernier du Diderot par les frères Garnier, les éditeurs. Il devait y en avoir encore un autre, mais qui ne paraîtra pas. Vous n'avez pas oublié M. iVssézat, ce fameux, et mystérieux et vaporeux M. Assézat, car il s'est évaporé... Il devait nous faire, parbleu! tout un volume sur Diderot et le xv!!!*"- siècle. On l'avait annoncé sur la couverture de chaque volume, et il nous faisait faux bond à chaque

volume. On l'avait annoncé, gros comme le bras, et on n'en voyait pas le bout du doigt. Gela m'avait impatienté. Mis en demeure par moi, qui l'attendais sous Vorme, de déclarer qu'il n'était pas un mythe, un animal héraldique et fabuleux, une licorne, un farfadet, il eut la bonté de m'avertir, sous seing privé, qu'il existait réellement en chair, en os et en esprit, mais que, pour des raisons — à lui connues — il avait, contrairement à tout usage, renvoyé à la queue de l'édition ce qui devait être mis à la tête... Je ne sais pas ce que ruminait, pour plus tard, cet honnête bœuf de M.Assézat; mais c'était là un commencement d'originalité. Malheureusement ses raisons pour ne paraître qu'après Diderot, devant lequel il aurait dû porter sa petite lanterne, comme Flipote devant madame Pernelle, — une bavarde aussi, comme Diderot, — ses raisons — à lui connues — sont restées inconnues. M. Assézat est mort tout à coup pendant que les frères Garnier, les forts portefaix de l'édition, empilaient Diderot.

Est-il mort sous la pile?... Est-il mort de

Diderot?... S'il en était mort, cela prouverait qu'il n'était hœul" que par la lenteur et non par la force, ce pauvre tardigrade d'Assézat î et que c'était, au contraire, une jolie et délicate organisation, qui n'a pu, jusqu'au bout, supporter cette masse indigeste de Diderot. Ah! ceci me toucherait et recommanderait sa mémoire. Et d autant plus que, quand il aurait eu l'esprit du diable, Assézat, et peut-être ne l'avait-il pas, il n'aurait pas pu dire grand'chose sur Diderot pour paraître neuf... Il aurait enfilé la venelle à la suite de tous les autres. Il aurait marché bovinement dans le vieux sillon. Je ne me figure pas qu'il eût poussé l'originalité jusqu'à dire du mal de son auteur. Il n'avait pas été mis à la tête, ou plutôt à la queue de l'édition des frères Garnier, pour juger Diderot avec la fiére impartialité d'un critique qui se sent du sang dans les veines, mais pour tintinnabuler à pleines volées en l'honneur du xviii^ siècle et de l'homme dont ils publiaient les Œuvres complètes pour la première fois. Et qu'est-ce que cela nous aurait appris?...

Tous les refrains à sa gloire ont été chantés sur Diderot. Aux premières pages de ce travail, auquel nous a forcés cette édition, j'ai parlé de l'importance donnée par la Critique du xix*^ siècle au grand brouillon du xviii^ En dehors de la France, Gœthe, qui se reconnaissait en Diderot, — et c'était une fatuité, car il n'en avait pas la flamme, — Gœthe l'avait présenté à l'Allemagne comme un Français digne d'être Allemand, et, de fait, il l'était. Et c'est pourquoi madame de Staël, qui s'appelait (( Germaine » (un nom fatidique!), et qui était germanisée par Schlegel, madame de Staël, admiratrice de Gœthe, hélas ! admira ce que Gœthe admirait. En France, pendant la Révolution, Diderot fut oublié, en conséquence de cette loi : l'action fait oublier la pensée. Dans ce temps-là, le vociférateur Danton l'emportait sur le vociférateur Diderot. Sous l'Empire, ce fut autre chose. Dieu revenait. Son négateur disparut dans sa lumière. On n'y voyait plus que Chateaubriand. Il fallut

encore quelques années pour que la littérature et la philosophie s'abattissent sur Diderot, retrouvé sous ses vingt volumes, qu'on se mit à soulever, comme tout un llerculanum sous sa cendre. Villemain (Fun des premiers), Lerminier, Sainte-Beuve, Janin, Damiron, et plus tard Bersot, Vinet, Barny et une foule d'autres, parlèrent de Diderot comme le xviii" siècle, qui n'avait la bouche pleine que de son Voltaire et de son Rousseau, n'en avait jamais parlé. Enfin, tout à fait dans ces derniers temps (187i, je crois), un professeur de littérature, M. Génin, ne se contenta pas de jaboter à son tour sur Diderot, mais publia deux volumes de ses Œuvres choisies^ coupés — mais avec des ciseaux prudents — dans l'énorme pièce que les frères Garnier nous déroulent aujourd'hui... Doctrinaire attardé et philosophe débordé maintenant par des philosophies que Diderot lui-même, avec son matérialisme, ne satisferait plus, M. Génin, critique renchéri et pincé, entreprit la tâche difficile qu'aucun de ceux qui avaient jusque-là parlé de Diderot, pour les différentes raisons philoso-

phiques ou littéraires chères à chacun d'eux, n'avait osée : — c'était de le laver, aux yeux des hommes, de son athéisme et de son immoralité.

Tous avaient pris Diderot avec ces deux taches ; ils l'avaient pris ruisselant de la houe dans laquelle il s'était vautré, et ils l'avaient admiré, nonobstant, comme un magnifique animal auquel la fange dont il est couvert n'enlève ni les belles proportions ni la vigueur des attitudes. M. Génin, qui n'est pas, lui, un monstrueux en philosophie, — qui n'en a guères qu'une toute petite, longue comme le pouce (la liberté de l'examen), se dévoua, pour l'honneur de cette philosophie, au travail monstre d'essuyer Diderot. Mais une telle besogne demandait une main plus forte que la sienne. Il n'était guères qu'un Sainte-Beuve desséché, à l'analyse microscopique, qui l'appliquait à l'homme le moins fait pour être regardé au microscope, et qui se contentait de fendre en quatre les cheveux de la perruque ébouriffée de Diderot pour nous prouver que ce n'étaient pas des serpents... On

ne bouchonne pas un hippopotame, sortant de sa vase, avec quelques grêles brins de paille, et je n'ai jamais vu de brins de paille aussi grêles que les grêles raisonnements du grêle M. Génin quand il veut nettoyer son hippopotame de Diderot I

Des esprits plus forts que le sien auraient dû l'avertir de la difiiculté de ce pansage. Il aurait pu, par exemple, e'couter Villemain, le maître, à tous, de ces professeurs qui se croient la fleur des pois de la littérature, et dont l'enseignement les a tous marqués sur la cervelle. Eh bien, Villemain, malgré son goût et son indulgence pour le xviii^ siècle, dans le jus duquel il a fait cuire, à doux feu, sa littérature, Yillemain, malgré ses petites entrailles oratoires, en sympathie naturelle avec les entrailles oratoires de Diderot, est étonnant de fermeté de tête quand il s'agit de juger et de caractériser la philosophie de Diderot et la moralité de ses œuvres ! Il ne bronche pas, Yillemain, sur cet athéisme qui gê7ie M. Génin,

sur l'immoralité encore plus gênante de Diderot et son absence complète de principes, car, dans ce chaos de la tète de Diderot, l'athéisme n'était pas plus un principe que l'immoralité : tout s'en allait à la dérive. Et ces trois choses terribles qui s'y agitaient ont été vues aussi nettement par Villemain que j'ai essayé moi-même de les montrer, en ce travail dont voilà la vérité appuyée par un esprit qui n'a pas la même manière de regarder, et qui voit pourtant la même chose que le mien. Pour moi, en effet, toutes les philosophies sont égales dans l'erreur dont elles sont sorties, comme la vapeur du Puits de l'Abîme, et que Diderot fût athée, ou panthéiste, ou matérialiste, ou déiste, ou simplement sceptique, cela m'est tout un. Il a haï l'Eglise, voilà pour moi son erreur et son crime. Il a haï l'Eglise d'une haine inexorable, — la seule chose qui ait eu de la durée et de la fixité dans le tourbillonnement de sa tête éperdue. Il l'a haïe et il l'a attaquée furieusement, opiniâtrement, toujours ; voilà l'erreur et le crime à mes yeux, qui n'est ni l'erreur ni le crime aux regards de M. Génin, ni à ceux

(le Villemain, son maître. Ces messieurs sont des philosophes; mais, de ces deux philosophes, il y en a un qui pèse plus que l'autre, et celui qui pèse le plus pense comme moi sur Diderot. L'athée et l'immoral Diderot lui apparaît, comme à moi, indestructiblement ce qu'il est : — un criminel de lèse-majesté dans la pensée, le plus coupable des esprits d'un siècle coupable, qui épouvanterait, cet épouvantable bonhomme, — car il était bonhomme et on a assez insisté sur sa bonhomie! — si l'épouvante pouvait exister avec le ridicule et ne se perdait pas, grâce au sien, dans l'âpre gaîté du mépris.

Car il est ridicule au premier chef, ce Diderot, qu'ils n'osent pas dire sublime, mais auquel ils accordent des quarts d'heure de sublime. Il est ridicule, malgré le sérieux de son esprit et la majesté de son emphase. Il est ridicule, parce qu'il est inconséquent, et que l'inconséquence est le ridicule de l'intelligence comme elle en est la lâcheté ; — parce qu'il est trompé par ses facultés elles-mêmes comme un tuteur par ses pupilles, des filles perdues ! — parce qu'il est

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son Géronle et son Bartholo à lui-même, et que c'est son genre de génie qui est Géronte et Bartholo. Seulement, il a beau être pipé par ses facultés, qu'il n'a jamais su gouverner et qui lui jouent ce tour pendable d'être ridicule : il a beau être inconséquent d'organisation, sans aucun détraquement extérieur, comme un autre le serait d'une faiblesse de raisonnement et d'une rupture de principes, son inconséquence de nature ne lui fait pas une innocence. Et, d'ailleurs, M. Génin ne voudrait pas la mettre, cette innocence, dans une infirmité... Il est ridicule, mais il n'en est pas moins odieux, ce bonhomme qui exprima souvent (( des vceux atroces », ce pleurard romanesque qui mêle les larmes aux ordures, et, non content de ses porcheries des Bijoux indiscrets, de la Religieuse, du Rêve de d'AIemberf, les dogmatise en affirmant que la pudeur est « un préjugé », et l'inceste «; une « chose indifférente» î II est ridicule, mais il n'en est pas moins odieux, le déiste avec et chez Shaftesbury, qui dit ailleurs, cent fois, que c la « matière s est organisée d^ elle-même, et que tout

« l'ordre moral est soumis à la matière ». Vœux atroces, — pudeur, préjugé, — inceste, chose indifférente, — déisme et matière organisée delle-inême, — ce sont les propres expressions de Villemain, qui n'est pas catholique comme moi. M. Génin a prétendu que l'athéisme et Tinimoralité de Diderot étaient une affreuse invention de La Harpe, — de La Harpe qui s'était converti. Villemain ne s'est pas converti, que je sache, et le Diderot qu'il nous donne est celui de La Harpe et le mien. L'immoralité et l'athéisme, immobiles dans Diderot, ce derviche tourneur, qui tourne dans tous les sens pour revenir sur lui-même, sont à une telle profondeur en lui qu'il est impossible de les effacer de ses œuvres. Pour cela il faudrait arracher la peau à l'immonde hippopotame, — et encore, sous la peau, on retrouverait la boue dans l'écorché; on la retrouverait dans ses moelles. Ce qui fait que M. Génin, défrisé comme une blanchisseuse mystifiée, peut s'en retourner au lavoir, avec sa brosse et sa cuvette !

Il faut se résumer pourtant, puisque nous touchons à présent au terme de cette longue étude sur Diderot. Tout ce que nous en avons dit, tout ce que nous en avons montré, aboutit à cette conclusion, écrasante pour lui autant que pour ceux qui en font un homme de génie : c'est qu'il est un esprit sans unité, sans solidité, sans consistance, sans toutes les qualités premières et sacrées du génie. Les hommes de génie sont unitaires comme les grands gouvernements. Xe sont-ils pas de grands gouvernements à eux seuls?... Ils ne connaissent pas l'inconséquence, la déshonorante et ridicule inconséquence. Diderot ne fut qu'un grand cerveau anarchique. Il eut même les deux anarchies, celle du cerveau et celle du cœur. En effet, il aima sa femme et sa fille, et il eut des maîtresses, tout en les aimant... Si le génie était une anarchie intellectuelle, Diderot pourrait prétendre à être un génie. Jamais place publique envahie par une folle canaille n'a été plus ora-

geiise que la tète ou l'ànie Je Diderot. 11 y eut peut-être des jours où cette canaille ressembla à un peuple qui poussait quelques nobles cris ; mais ces jours-là même, ce peuple était plus fort que lui, le dominait et l'entraînait. Il s'intitulait— avec quel orgueil! — « pbilosophe », et il n'était qu'un enfant, un enfant robuste comme l'homme de Hobbes. Ses idées culbutaient son esprit, et ses idées n'étaient pas plus son esprit que les Tartares qui envahissent la Chine ne sont la Chine. En philosophie, nous avons vu qu'il eut celles de Bacon, de Spinoza et d'Epicure. Il parodia Bacon, dit avec mépris Yillemain, et il tomba jusqu'à cette honte de l'atomistique d'Epicure, jusqu'à cette vermine philosophique des atomes!... Mais les idées qui se bousculaient et pénétraient dans son esprit, ouvert à toutes les invasions, son esprit les corrompait encore, comme les Chinois corrompent les Tartares, leurs envahisseurs. Philosophiquement, il ne fut personne qu'une Messaline, toujours prête... et les Messalines sont infécondes. Il n'y a pas de disciples de Diderot, car une école, c'est encore

une unité, et Diderot n'en a d'aucune manière. Son Encyclopédie même, ce syncrétisme, n'eut d'unité que dans la haine du christianisme. Diderot eût été incapable d'en écrire la préface sévère, lui, ce carquois renversé! lui, ce tonneau défoncé de tous les systèmes, qui coulait làdedans et qui s'y noyait!!! Villemain, sous la plume modérée duquel j'aime à le placer pour le tuer mieux que la mienne, puisque c'est une plume de libre pensée, Villemain r.e reconnaît que deux mérites à cet homme, qui eut l'ambition de trente-six, et il fait main basse sur tout le reste. C'est le mérite du conteur et du critique, — mais le conteur — rare et bref chez Diderot — n'est ni de la 2:rande race ni de la s^rande manière de ceux qui furent les poètes épiques du conte : Richardson, Daniel de Foe, Fielding, et, plus tard, Walter Scott et Balzac. Et le critique? « Le critique, — dit Villemain, — supérieur de sensibilité, manquait de justesse. » Cruel revers de main dont Villemain n'a peut-être pas vu la portée, car il supprime, d'un trait, tout le critique, en l'affirmant. Opinion littéraire aussi

dure à sa façon que son opinion philosophique. A quoi réduit-elle cet immense Diderot, qui semblait avoir les fastueux trésors du roi Xerxès dans la pensée?... A n'être plus qu'un conteur à cadre étroit et un critique à illusions. Rien que cela, sous l'enjolivement des phrases, mais rien que cela... Si je voulais parler comme Diderot, je dirais que c'est l'obole dans le casque de Bélisaire. Seulement, ce n'est pas la pitié qui l'y jette, mais c'est la justice qui l'y met.

Voilà donc Diderot, Diderot intégral, et à part des affectations que ce grand affecté, qui a la contagion de son emphase, a communiquées à ceux qui ont parlé de lui. Ils en ont parlé comme si eux-mêmes eussent été Diderot.

Comme lui, exagérés et naturels. Ils avaient tout à la fois l'exagération et le naturel d'un sentiment qui n'a pas été emporté par le XVI ii« siècle : la seule chose qui nous reste de lui... Ils avaient la haine de l'Eglise, son exé-

cration de plus en plus vivante, — mais qui, du reste, ne la fera pas mourir. Avertis par cette haine qui explique leur amour posthume pour Diderot, ils l'ont avisé, couché sous sa pierre de Sisyphe de V Encyclopédie et sous l'amas de ses autres ouvrages, et ils l'ont tiré de là-dessous. Ils l'ont déterré, non pas comme les Bleus déterrèrent Charette, pour le refusiller et le retuer, et pour s'assurer qu'il était bien mort, tant il leur faisait peur, cet homme terrible, mais, eux, pour l'applaudir et l'encenser encore, et s'assurer que ses idées, à lui, Diderot, toujours vivantes, pouvaient se ramer avec le boulet de sa gloire et s'envoyer à leurs ennemis... Mais c'est là une erreur. Une erreur de leur haine. Le triomphe d'outre-tombe de Diderot n'a pas à présent grand temps à durer. Son matérialisme, poétisé par une imagination qui jetait un réseau d'or sur sa fange, ne suffit plus aux besoins abjects des générations qui se sont appelées positives. Diderot, le pire, tombera par ce qu'il a de meilleur. Il ne tombera pas par l'horrible fatras qu'il traîne à ses pattes embourbées, mais

par celte poésie qui, de temps en temps, a soulevé ses ailes. Il tombera comme Chateaubriand. Partis des deux pôles opposés, ces deux condors, aux ailes trop longues pour un temps qui hait tous les aigles, rouleront dans la même chute, au fond du plus profond mépris, par la très singulière raison qu'ils avaient des ailes et que les hommes ne veulent plus que l'on ait des ailes. Les hommes ne veulent plus voir ce qui s'élève et plane. Ils n'ont de goût que pour ceux qui rampent. Littré retrouve dans l'homme un singe, et Victor Hugo a chanté le crapaud. Diderot, tout matérialiste qu*il fût, aurait vomi sur ces gens-là, et c'est eux qui vomiront sur lui. Voilà où nous en sommes. Diderot, que j'ai dit ressembler à Gœthe, et qui lui est supérieur par la flamme, durera moins que Gœthe le glaçon, parce qu'il vaut mieux que lui par la passion et par la vie, et parce que, dans cette dernière minute d'un monde fini et pourri dans sa glace, le mot de Machiavel, que «le monde appartient aux esprits froids », est plus que jamais une vérité.

Gœthe, en effet, plus vanté encore que Diderot, devait être, bien plus que Diderot, l'idole et l'idéal du xix^ siècle, et il l'est. Cela n'a pas manqué. C'est le grand serpent de ce sièclereptile. 11 a toutes les qualités prisées haut par les siècles bas. Il a la prudence du serpent que le monde appelle la sagesse; il a les inflexions, les retorsions, toutes les souplesses du serpent, et sa fascination aussi... sur les imbécilles, comme le serpent sur les oiseaux. Mais, ne vous y trompez pas! il en a surtout la froideur, et c'est par la froideur qu'il règne sur cette génération d'à moitié morts et d'un pied dans la tombe, sur ces Narcisses de l'épuisement qui viennent mirer leur pâleur blême dans le blême miroir de ses œuvres et qui la trouvent intéressante. Gœthe a fait de cette froideur une poésie. C'est lui qui a mis le calcul dans l'art, dans le succès et dans la vie. C'est un charlatan froid. Diderot n'était qu'un charlatan chaud, qui avait des abandons, des oublis de rôle, des imprudences d'une

grande beauté et d'une grande bèlise. Gœllie n'est jamais cette glorieuse bète-là. Cet homme qui a banni le cœur de ses œuvres et qui ne se l'est pas arraché pour cela, qui a écrit, dans un jargon insultant pour l'âme humaine, « cette <( maudite tendance morale qui déflore la pureté <( de l'art», passe à l'heure qu'il est pour un plus grand poète que Byron. Byron, cette àme d'un feu céleste, comme les étoiles et comme la foudre, paraît trop divinement brûlante à la race, difhcile en feu, de messieurs les pétroleurs actuels, qui ne veulent plus de feu divin... On l'éteint partout dans les œuvres. Tous les têtards de la poésie moderne grouillent dans le frai des théories de Gœthe, et Gautier, qui a cherché à le reproduire chez nous, est fait avec son albumine. Ceci bat à plate couture Diderot, qui n'aura pas de successeurs.

La salamandre qui s'appelait Diderot, et qui vivait dans le feu de l'esprit, dans le feu du cœur, dans le feu des sens, dans le feu de l'enthousiasme, dans le feu de la gaîté et dans le feu des larmes, dans tous les feux que l'homme,

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d'essence immortelle, puisse allumer sur la terre avec la torche sublime de ses facultés, s'y est consumée... Et Gœtlie, cette gélatine figée, vit toujours.

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