‹ Goethe et DiderotChapitre 33 sur 37 · LA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE

Enfin, après avoir tant attendu, la voici, cette Correspondance qui doit terminer les œuvres complètes de Diderot. Depuis le XII*^ volume, qui, selon moi, fermait ses œuvres /?er5o;z/ie//e.ç, les éditeurs ont pu écouler en six volumes de plus les divers travaux de Diderot à l'Encyclopédie, cette œuvre collective d'une érudition maintenant débordée, qui n'atteste, d'ailleurs, en Diderot, nulles autres facultés que celles qu'on lui connaît, et encore qui n'attestent pas toutes celles dont on sent la présence ou la pré-

tention dans ses autres ouvrages. C'est Diderot encore, je le veux bien, mais diminué, — enrégimenté, — discipliné, — dans le rang; c'est Diderot ouvrier dans un travail d'ensemble qui est la pensée de son siècle bien plus que la sienne. Diderot, en effet, n'est plus ici qu'un des tailleurs de pierre d'un monument que le xix' siècle ne regarde déjà plus. L'Encyclopédie est, dans Tordre de la pensée et de l'érudition philosophiques, ce que furent, dans l'ordre de l'art, les cathédrales du moyen âge, — mais avec cette formidable différence que le sentiment qui animait les srrands artistes du moven às^e a eu beau perdre de son énergie, de sa profondeur et de sa beauté dans le cœur des nations modernes, les magnifiques chefs-d'œuvre qu'on leur doit n'en existent pas moins à l'état de chefs-d'œuvre, enlevant d'admiration ceux qui les contemplent, tandis que l'Encyclopédie, dont on croyait faire quelque chose comme une cathédrale de Cologne ou de Strasbourg de l'impiété, ne fait plus guères l'effet que d'une masse informe, incohérente, sans grandeur réelle, dont se détournent égale-

meiil à cette heure l'iinagination et la raison des hommes. Les monuments d'art rehgieux du moyen âge correspondent à des sentiments immortels. Les monuments d'une science incrédule comme le fut l'Encyclopédie au xviii'^ siècle ne répondent, eux, qu'à- des besoins de destruction qui ne peuvent pas être éternels : autrement le monde Unirait.

J'ai marché, a dit l'Erreur, et la face de la terre a été renouvelée. Oui ! elle a été renouvelée. Mais, ingratitude des siècles qui se piquent d'être progressifs, les erreurs du xix^ siècle ne peuvent pas avoir beaucoup de respect pour les erreurs dont elles sont les filles. Elles doivent mépriser leurs mères comme les bâtardes méprisent les leurs. Je m'imagine que l'athéisme de Littré, par exemple, l'athéisme scientifique, positif, absolu, de ces derniers temps, ne se découvre pas le front, comme faisait Newton quand il prononçait le nom de Dieu, devant le matérialisme lyrique de Diderot, ivre de matière et qui parlait avec tant d'inconséquence de Y Eternel... D'un autre cùté, TEncyclopédie n'eut pas non plus,

pour son exécution, des ouvriers de la force de ces sublimes anonymes du moyen âge, qui ne se souciaient que de la gloire de Dieu et ne pensaient pas à la leur en élevant vers lui leurs merveilleux édifices. Les ouvriers de l'Encyclopédie, dont Diderot et d'Alembert furent les premiers par le talent, ne s'oublièrent pas dans la gloire coupable de leurs doctrines. Même les plus indignes petits grimauds qui mirent la main à ce torchis de l'Encyclopédie, qui se donnait les airs superbes d'une tour de Babel, signaient orgueilleusement leurs travaux. Qu'y ont-ils gagné? Et Diderot et d'Alembert eux-mêmes, les chefs de cette mise en train infernale de l'Encyclopédie, qui avaient une personnalité d'esprit, l'y absorbèrent, Diderot surtout, Diderot, le truculent déclamateur qui s'enfla toute sa vie pour prendre plus d'espace et paraître plus grand, Diderot, bien plus que d'Alembert, effacé dans l'abstraction de sa géométrie. L'Encyclopédie fut pour Diderot le rocher de Leucade. Il se jeta dans cette mer de matérialisme comme Sapho dans une mer plus pure, et, comme elle, il y

perdit sa lyre et s'y noya. Mais j'aime mieux Sapho et je la regrette davantage!

Eh bien, c'est cette personnalité de Diderot, noyée, perdue, et que je n'ai pas repêchée dans l'Encyclopédie, que je retrouve aujourd'hui dans Xd Correspondance! .., Certes! la personnalité de Diderot se verrait encore dans les récits de cet homme, qui a pourtant plus d'abondance que d'originalité. Sans qu'il fût nécessaire d'être un Lavater en critique, on pourrait très bien deviner l'homme que fut Diderot à travers l'écrivain qu'il est, car s'il y eut jamais un esprit indiscret, débordant, promptement répandu, se versant, se vidant, laissant toujours tout échapper, à propos de tout, comme une cruche cassée (la Cruche cassée de son ami Greuze), c'est bien cet incontinent de Diderot. Personne, pour être pénétré de part en part par la Critique, comme il faut que tout écrivain le soit, dans la triple personnalité de son talent, de son tempérament et de son caractère, n'eut besoin moins que

Diderot du mystère dévoilé et des cachets rompus d'une correspondance. Il est, dans l'histoire littéraire, des écrivains d'une étrange dissonance, qui masquent leur caractère par leur génie, et ceux-là, pour être compris, doivent laisser derrière eux une correspondance ou des mémoires qui renseignent sur ce qu'ils furent en dehors de leurs écrits, et qui nous donnent la réalité de leur vie après l'idéalité de leur pensée. Ainsi, par exemple, sans les Mémoires et les Lettres de lord Byron, qui aurait su que le sombre poète du Giaour cachait un dandy jaloux de Brummell et de ses gilets, et le terrible jacobin de la Visio7i du jugement et des vers atroces contre Castlereagh, le plus hautain des aristocrates?... Ainsi, dernièrement, la Correspondance de Balzac fraîchement ouverte a laissé s'élever au-dessus d'elle un Balzac qui y était contenu dont on n'avait vu jusque-là que la grandeur intellectuelle, et dont on ignorait la grandeur morale. Mais Diderot n'est pas de ces profonds. Il n'est pas compliqué d'un autre homme. Il n'est point de ceux qu'il faut dédoubler pour intégralement les aperce-

voir. Nul écrivain ne fut mieux d'un seul jet que cet écrivain, qui ne fut lui-même qu'un jet toute sa vie. Nulle substance ne fut jamais mieux de fond ce qu'elle était de superficie. Aussi toutes les lettres de la Correspondance de Diderot, n'importe à qui elles sont adressées, ne sont-elles que le refrain moins bien chanté de chansons déjà entendues. La Correspondance de Diderot, dans laquelle on chercherait vainement l'mco/z/zwe que le génie n'arrache pas toujours de son âme, répète seulement les notions données par ses livres ; mais elle les répète en les abaissant dans l'expression familière et les détails du tous-lesjours, et elle les frappe de vulgarité. Si, dans les Œuvres complètes de Diderot, rééditées aujourd'hui bien plus pour les bibliothèques que pour les lecteurs, il y a du gonflement et du tropplein, et si Ton pouvait sans inconvénient en retrancher au moins la moitié, on pourrait à plus forte raison supprimer toute la Correspondance, Je ne sais pas vraiment ce que Diderot y perdrait en talent, en idées ou en formes d'idées; mais je sais bien ce qu'en dignité il y gagnerait.

Mais c'est ici que vient se placer l'expiation des mauvaises doctrines. Dans ses livres nous avons vu Diderot, l'apôtre du matérialisme, enseignant la philosophie la plus abjecte du haut de ses ambitieuses théories et des grands mots sur lesquels il exhausse sa pensée, et dans la Correspondance nous le voyons de plain-pied, sans cothurne, — car ce païen en portait un dans ses écrits, — au coin du feu, en souliers plats ou en pantoufles, rabâchant, remâchant les idées de ses livres, sans leur plaquer le masque de ces grandes images qui ressemblaient au masque du comédien antique, lequel doublait l'effet qu'il produisait par sa figure agrandie. Eh bien, ce contraste et cette descente, voilà la punition! A bas de ses échasses, Diderot, le faux géant, n'est certainement pas un nain encore, mais, enfin, ce n'est plus qu'un homme de taille ordinaire, moins résistant que corpulent, et ramené à ces proportions justes que l'opinion et le préjugé lui avaient fait perdre. Pour ceux, en effet, que n'a pas rendus fous le vent qui souffle du xviii^ siècle, le Diderot de la Correspondance n'est pas essen-

tiellement plus petit que le Diderot desOEnvres, et le Diderot des OEuvres n'est pas plus grand que le Diderot de la Correspondance. C'est bien toujours, au fond, le même Diderot; mais ici moins empanaché.

Cette Correspondance^ que les admirateurs de Diderot ne seront pas très heureux de voir publier s'ils tiennent à ce qu'il garde son prestige, cette Correspondance qui le réduit à sa plus simple expression et nous le montre dans la stricte vérité de sa nature, ne s'étend pas de Diderot à beaucoup de personnes, mais se borne simplement à deux : Falconet et mademoiselle Volland. N'aurait-elle pas été si exclusivement concentrée, une correspondance de Diderot ne devait pas avoir par elle-même une importance que Diderot, de sa personne, n'avait et ne pouvait pas avoir. Une correspondance de Diderot ne pouvait pas avoir l'étendue, l'influence, l'immensité de rayonnement de celle de Voltaire, qui régna sur son temps aussi bien par ses lettres

que par ses autres écrits. Diderot n'était pas, il ne fut jamais comme Voltaire, qui écrivait à toute l'Europe de cette plume qui courait comme le feu sur la poudre, un chef d'opinion reconnu dans le vaste soulèvement, dans l'effroyable conspiration organisée au xviii*^ siècle contre l'ancienne société française et le christianisme qui l'avait faite. Diderot n'était, lui, qu'un soldat, et n avait que du zèle... Il n'était que le metteur en œuvre et en train de l'Encyclopédie. Et, d'ailleurs, il parlait trop pour beaucoup écrire. Les relations de ce hauteur de cafés ne furent jamais nombreuses, et il fallait la société du xviii^ siècle, cette vieille duchesse libertine qui dérogeait jusqu'aux laquais et qui finit par faire son idole de Jean-Jacques Rousseau, pour que le fils du coutelier de Langres et l'écrivailleur de la rue Taranne pût pénétrer dans quelques salons, qui s'ouvrirent devant lui comme tout s'ouvrait dans une société qui s'éventrait ellemême ; car Diderot n'avait pas en lui ce qui force les portes : le génie de la domination. Un homme du peuple, un porcher peuvent avoir ce je ne

sais quoi d'iiTési.<tible, mais enfin Diderot ne l'avait pas. Il était cuistre et gourd, malgré sa faconde, et bourgeois, radicalement bourgeois, et vous l'eussiez trempé dans la pourpre que vous l'eu eussiez retiré bourgeois... Nous l'avons vu, quand il s'est agi de ses Œuvres, timbrées pour l'éternité de ce cachet de bourgeoisisme qui est sa caractéristique, malgré la pompe de son expression. Et il y a plus : non seulement il était bourgeois, mais, comme la torpille qui engourdit tout ce qu'elle touche, Diderot avait la faculté déshonorante d'embourgeoiser jusqu'au génie. Nous l'avons dit ailleurs, dans ce long travail : il embourgeoisea Rabelais, Sterne et Voltaire, ces esprits de haute race, quand il voulut les imiter. Ses imitations eurent alors la gaucherie d'un parvenu qui fait le grand seigneur. Dans ses récits, il a essayé bien des fois, avec la faculté de se monter la tête qu'il tenait de sa double nature d'orateur et de comédien, d'échapper à ce hourgeoisisme fatal qui ne le lâchait pas, qui le reprenait, et que je retrouve aujourd'hui dans la Correspondance comme

la seule chose naturelle à cet esprit exagéré. Et quoi d'étonnant qu'il y soit si bien ! Quoi d'étonnant que le bout d'oreille du bourgeois, et même toute l'oreille, y soit davantage, puisque la peau de lion de l'écrivain y est moins ! Elle y est moins, surtout dans les lettres à mademoiselle Yolland, d'un autre ton que les lettres à Falconet et plus nombreuses. Falconet était un artiste avec lequel Diderot pouvait être autre chose que bourgeois. Falconet avait été choisi par l'impératrice Catherine de Russie pour exécuter à Saint-Pétersbourg la colossale statue en bronze de Pierre le Grand. Fonction qui le classait déjà. Diderot admirait Falconet, comme il admirait tout, quand il se mettait à admirer, ce gobe-montagne qui aurait avalé la statue de Pierre le Grand avant qu'elle ne fût faite. Or, il paraît que Falconet ne se payait pas de la même monnaie que Diderot. C'était un esprit âpre, hérissé, difficile, mécontent, un Alceste de la sculpture qui avait le mépris de la gloire, la traitant comme une bourde, ce qui paraissait monstrueux à Diderot, badaud effaré devant cette

bourde comme le porc de la Bible devant le vent. Ce mépris de la gloire, sincère ou non, de Falconet, avait monté l'instrument sonore qu'on appelait Diderot jusqu'à faire casser toutes ses cordes, et il éclata, dans des lettres qui sont des thèses, avec une furie d'arguments comme il en avait, ce paradoxeur toujours en haleine. Dans un sujet aussi déclamatoire, Diderot se donna, dos et ventre, de cette déclamation qui était son vice, et ici, comme cela devait être, le bourgeois fut primé par le déclamateur. Les lettres à Falconet ne sont donc qu'un livre de plus à mettre au compte de Diderot, et, paradoxe pour paradoxe, le paradoxe sur la gloire est très inférieur au paradoxe sur le comédien. Pour les lettres à mademoiselle Volland, c'est une autre affaire. Ces lettres-ci sont liien de véritables lettres, écrites, non plus pour le public ou pour entamer une tète de sculpteur aussi dure que ses marbres et rebelle aux beautés de la gloire. Ce sont des lettres sur les choses de la vie, du sentiment, de la société, qui sont l'ordinaire sujet de£ lettres de tous ceux qui nous en ont

donné de charmantes, — et même d'immortellement charmantes ; et nous allons voir ce que ces choses deviennent sous cette plume de Diderot, qui, si elle n'est pas une plume de paon lui passant, quand il écrit, par-dessus la tête, n'est plus qu'un tronçon dans sa main.

Les conditions étaient, du reste, ce qu'elles devaient être pour les faire ce qu'elles sont, ces lettres. Mademoiselle Yolland était aussi bourgeoise que Diderot. Il l'avait connue à quarantecinq ans, et elle était devenue son amie, — comme ils disaient au xviii'^ siècle, avec une pudeur sentimentale des plus comiques dans la bouche de ces impudiques, qui concubinaient tous régulièrement sur toute la ligne comme on n'avait peut-être jamais concubine. Au xviii^ siècle, tout le monde avait son amie. Tout le monde parlait, devant tout le monde, de son amie. 3Iadame d'Epinay était l'amie de Grimm. Madame d'Houdetot était Yamie de Saint-Lambert. Tous les hommes graves, occupés, vertueux, sages

et philosophes, avaient des amies (et nous rions des Anglaises!!). C'était le mot du temps pour ne pas dire maîtresses. Mademoiselle Volland le tut donc de Diderot. Elle n'était plus jeune, elle n'était pas jolie, elle était maigre et chaussait son nez de lunettes. Mais « il s'agit bien de cela (( à quarante-cinq ans », disait Diderot, qui avait fait de l'adultère public — de l'adultère ayant pignon sur rue — toute sa vie avec madame de Puisieux, sa première amie, et qui disait, avec l'indécence scientifique qu'il aimait, ce pédant malpropre, que « l'amour pour lui n'était plus (( les quelques gouttes d'un fluide versé volup- « tueusement ». Mademoiselle Yolland appartenait à une famille qui la circonvenait et qui, tout en approuvant sa position à'amie de Diderot, l'en séparait quelquefois, parce que cette famille habitait la campagne. Diderot, de son côté, occupé à Paris quand il y venait, se désoccupait aussi à la campagne, chez le baron d'Holbach, le Grésus philosophique du temps, chez qui on faisait journellement tronçon de chière lie^ de polissonnerie et d'impiété.

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C'est de là qu'il a écrit les lettres à mademoiselle Yolland du volume d'aujourd'hui, qui s'arrête à la date de 176U, car la correspondance qui reste encore à publier va jusqu'en 1774. Ces lettres, qu'on ne croirait jamais, en les lisant, écrites pour une femme aimée, sont — il faut bien le dire, puisque nous les avons là sous les yeux, — le plus nauséabond mélange de bouffissure et de platitude, de sentimentalité niaise et de grossièreté. Elles ne sont pas exclusivement des lettres d'amour. Diderot n'y parle pas seulement à celle qu'il aime du sentiment qu'elle lui inspire. Il y parle aussi, et beaucoup plus au long, de la vie qu'il mène éloigné d'elle et de la société qui l'entoure chez le l)aron d'Holbach; et, comme cette société est très spirituelle et très brillante, il semble qu'on ait le droit de s'attendre à tout autre chose qu'à ce qu'on trouve en ces lettres, parfaitement indignes de tout homme qui n'aurait pas été Diderot mais qui aurait eu ne fût-ce qu'une étincelle de ce qui fait le génie de cette chose à part qu'on appelle la correspondance. Certes ! quand on a lu

allenlivement Diderot, quand on sort de la cahotante lecture de se^ œuvres, on ne peut pas lui demander ce qu'il n'a pas ; on ne peut pas lui reprocher de n'avoir point mis dans ses lettres ce qu'il n'a pas mis dans ses livres : la grâce, l'élégance, la souplesse, la sveltesse, la délicatesse, la finesse, la distinction naturelle, l'émotion naïve, aucune enfin de ces qualités patriciennes inconnues à sa nature de bourgeois, aucun des mille charmes de ceux-là qui ont le talent de la lettre, qui n'est pas le talent des lettres, car ces deux talents peuvent être séparés comme ils peuvent être réunis. Mais on pourrait, sans exigence, demander à Diderot, dans ses lettres à mademoiselle Volland, de l'amour d'abord, de la passion éloquente et vraie, puisqu'il se vante d'en avoir et qu'après tout l'imagination ne manquait pas à cet homme d'images, ni la chaleur d'entrailles à cet enthousiaste si facilement inspiré... Et puisque aussi la Correspondance n'embrasse pas que les intérêts de son cœur, mais s'élargit autour des intérêts de son esprit, on pourrait lui demander encore, dans ses lettres,

tout ce que son genre d'esprit avait à nous donner, et nous a donné parfois ailleurs, à cet homme qu'on appelait et qui s'appelait luimême si fastueusement : « le philosophe », à cet inventeur qui avait écrit des romans et des drames, qui se targuait d'avoir des idées et qui se croyait le plus puissant des observateurs !

Mais ce serait en vain, ce serait inutile. Ne lui demandez rien, il ne vous donnerait pas. Le Diderot qui paraît possible ici en est absent. Il n'y a ici que le bourgeois. Il n'y a que les sentiments bourgeois, l'esprit bourgeois, la plaisanterie bourgeoise. Et ici plus de bourgeois comme en ses livres, où Diderot s'efforce de grandir le bourgeois dans l'emphase de son expression, et où il le retrouve quand il cherche à lui échapper. Plus de bourgeois rappelant par l'attitude de la phrase et de la pensée les bourgeois drapés, posés et idéalisés par David dans son serment du Jeu de Paume, dont, à coup sûr, Diderot eût fait partie s'il eût vécu jusqu'à la Révolution. Plus de bourgeois juvénilement et

vertueusement épris, comme il les créait dans ses drames. Mais un bourgeois qui n'a plus que l'amour bèta, plaintif et entêté d'un vieux élégiaque qui ne veut pas absolument renoncer à l'amour encore... Prudhomme anticipé, réduit à Platon. L'amour solennellement et mélancoliquement fidèle qui revient dans toutes les lettres de Diderot à mademoiselle Volland, comme le bruit d'un homme attendri qui se mouche, et malgré deux ou trois éructations déclamatoires dans lesquelles on reconnaît le déclamateur incorrigible, offrant son « sang à boire » à mademoiselle YoUand, — qui n'en a pas la moindre envie et qui n'est pas une bête... féroce, au moins, — cet amour n'a d'égal en bourgeoisisme que la gaîté de Diderot, quand il est en gaîté... et qu'il se débraille avec les dames. Car on s'y débraillait dégoûtamment, chez le baron d'Holbach. Et alors ce n'est plus le satyre effréné poursuivant la bacchante qu'il eut aimé à peindre dans ses livres, ce toqué de mythologie erotique, mais c'est le cynique à froid, qui se permet les anecdotes et les plaisanteries les plus abomina-

blement s^rasses d'un bourgeois en veine d'obscénité.

Tel il est pourtant, le Diderot de ce volume de Correspondance ^ dans lequel, du Diderot des Œuvres, il ne reste que le bourgeois sur lequel le Diderot des Œuvres est bâti. Le bourgeois, chez Diderot, est le fond et le tréfond de Ihomme ; et voilà pourquoi, même quand il a du talent, Diderot ne peut jamais être grand. De tous les volumes de l'édition publiée jusqu'ici c'est incontestablement le plus médiocre, parce qu'il y a dans ce volume le plus de bourgeois. Par places, même, ce livre est ignoble. N'est-ce pas, en effet, un spectacle révoltant qu'un vieil amant envoyant des paquets de polissonneries à sa maîtresse pour la consoler de son absence?... Dans ces lettres à mademoiselle Yolland j'ai bien cherché un mot profond, une page éclatante, une vue sur quoi que ce soit de ce que Diderot y regarde, et je n'ai rien trouvé qui puisse sauver du mépris ce volume de Correspondance,

qui n'est pas le dernier encore, et qui ne peut èlre pardonné parla Critique, serait-il suivi d'un chef-d'œuvre !

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