‹ Goethe et DiderotChapitre 36 sur 37 · Hetzel et Denlu · texte numérisé non relu

Hetzel et Denlu

mes, les grandes qualités à travers lesquelles on est accoutumé de le voir. Cependant, bien loin d'affliger les admirateurs d'un homme qu'on appelle un grand homme, — que dis-je! le plus grand homme de l'Allemagne moderne, — que dis-je encore ! un Olympien, un dieu, un Jupiter, — ce livre va les exalter de plus belle, les faire titiller et danser plus fort la danse de Saint-Guy de leurs admirations. Il y a de ces méprises obstinées et de ces fortunes !

Déjà 31. Sainte-Beuve en est à son troisième article sur le livre d'Eckermann. Ce livre, dans lequel on a ramassé pieusement tout ce qui est sorti de la bouche sacrée du dieu Gœthe pendant les dernières années de son passage sur la terre, me fait, dès à présent, l'effet de ce fameux collier que les adorateurs du Grand Lama se roulaient autour du cou pour s'attester leur dieu, selon les histoires... Ils disaient que c'était là de l'ambre céleste ; et vous savez ce que c'était.

Traduit, mais non pas pour la première fois,

comme le dit imprudemment M. Charles dans le litre même de sa publication, ce livre, autour duquel on veut émoustiller la pensée publique dans un sens favorable à Gœtlie, était à peu près inconnu, mais avait paru en français. Un Allemand, qui écrit notre langue à nous faire croire qu'il est notre compatriote, M. Sigismond Sklower, avait, en 18 i2, publié sur Goethe un livre intéressant, à la fin duquel il traduisit avec beaucoup de vivacité Eckermann, qui a si grand besoin qu'on soit vif pour lui, le pauvre homme !

Eckermann, c'est le bedeau du dieu Gœthe. C'était un fort honnête Allemand, qui entra chez Gœthe, vers la fin de sa vie, comme garçon d'admiration : genre de domesticité dont Jean- Jacques Rousseau, domestique à coup sur moins honnête, avait l'idée, quand il disait de Fénelon : « J'aurais voulu être son laquais pour devenir son valet de chambre )). A proprement parler, Eckermann ne fut point, humainement^ le valet de chambre de Gœthe. Il ne lui passait pas la manche de son habit. Il ne lui apportait pas sa

casquette bleue quand le dieu, comme un simple mortel, allait promener en voiture sa divinité. Il n'abattait pas le marchepied devant les augustes babouches de Gœthe. Non! mais il était son demoisel de compagnie. 11 l'accompagnait partout et lui tendait (intellectuellement) le crachoir...

Tenir le crachoir, au physique, et parmi nous autres hommes, est une fonction assez servile et dégoûtante; mais quand il s'agit d'un immense génie, à expectorations surhumaines, qui a toujours craché de la lumière et créé des mondes d'idées à chaque mot, la chose dégoûtante et servile change d'aspect... Nous sommes trop heureux qu'il y ait de ces garçons d'admiration en service ordinaire auprès des grands hommes que nous n'avons pas connus :

Monsieur, je suis garçon de votre apothicaire !

M. Sainte-Beuve, l'adorateur de Gœthe, le Lama, s'attendrit beaucoup sur Eckermann. M. Sainte-Beuve, qui a des secrétaires qui le

jugent, — et, par ma foi î très bien! — trouve très douce et a l'air de beaucoup envier cette invention de garçons d'admiration à poste fixe auprès des personnes considérables. Il faudrait seulement que ces garçons d'honneur eussent l'admiration intelligente. 11 ne faudrait pas qu'ils fussent de très purs imbécilles, commettant, sur le grand homme qu'ils veulent faire admirer en toutes ses parties et paroles, la trahison des perroquets.

Car voilà ce qu'est Eckermann : un perroquet! Voilà ce que fut le Boswell de Johnson : un parrotl Des perroquets qui ne s'entendent point quand ils parlent. Macaulay, dont la critique est d'un homme et d'un Anglais qui a son mépris très libre pour les gens qu'il juge, trouve excellente la bêtise de Boswell, qui ne serait pas si intéressant s'il n'était pas si bête ; et il ne sentimentalise pas là-dessus. Mais M. Sainte-Beuve sentimentalise. M. Sainte-Beuve, sur Gœthe, est un béat. Et il l'est tellement qu'il ne s'aperçoit pas combien la bêtise d'Eckermann est compromettante, combien la fidélité naïve des souve-

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