‹ Goethe et DiderotChapitre 37 sur 37 · OTE · texte numérisé non relu

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nirs de ce ramasseur de mots du grand Gœthe est imprudente et dommageable à l'esprit du maître qu'il s'était donné.

Gœthe, en effet, cet habile, qui aurait le plus grand génie si le génie était jamais une résultante d'habileté ; Gœthe, ce savant metteur en œuvre, ce roué d'art, de moyens et de réussite, qui dans sa vie fut ce qu'il est toujours dans ses ouvrages : un homme d'effet calculé ; Gœthe, enfin, le puissant jeteur de poudre aux yeux, paraîtra, à ceux qu'il n'a pas tout à fait aveuglés, effroyablement diminué par les révélations d'Eckermann. Pour mon compte, je n'ai jamais cru à la grandeur divine de Gœthe. Je laisse cela aux gens qui ne croient pas au Dieu qui a fait ]e ciel et la terre. Je n'ai jamais admis non plus sa grandeur humaine.

La grandeur humaine, c'est toujours du caractère ou du génie. Or, le caractère de Gœthe a une clef dans le dos; c'est un caractère de chambellan. Et son génie, c'est le génie de Buffon : c'est de la patience. C'est le génie du comédien à froid de Diderot dans son Paradoxe du Corné-

dieu. Mais, si j'écarte la grandeur divine et humaine, j'ai très volontiers accepté Goethe comme un cerveau d'une certaine force, comme doué jusqu'à un certain point d'imagination, de réilexion et de goût. Il est pour moi une espèce d'Horace, dllorace moderne, avec le bénéfice des temps écoulés depuis Horace, qui auraient certainement élargi la tète du Romain. Et cela, mis ainsi à côté de l'Auguste lilliputien de la cour de Weimar, fait l'effet d'être gigantesque. Je l'acceptais surtout, Gœthe, comme ayant le sens anti-allemand, anti-enthousiaste, anti-niais, le sens sagace, suraigu, objectif! objectif! C'était son mot; il l'a tant répété qu'il l'était.

Certes ! je ne le reconnaissais pas, ainsi que M. Sainte-Beuve, l'entomologiste des riens, comme le plus grand critique qui ait jamais existé, parce qu'il n'a pas un principe de morale dans la tète et que sa critique, c'est de la description d'histoire naturelle. Mais j'admettais très largement qu'il avait de hautes facultés critiques et qu'il savait pénétrer profondément dans la pensée, la vie et les hommes. Eh bien,

tout cela que j'accordais était trop, et, le livre d'Eckermann à la main, je vais faire humblement contre moi la preuve que, même en accordant cela, je me trompais!

Le livre d'Eckermann atteste surtout Gœthe comme critique. Quand Eckermann le connut, Gœthe ne pouvait plus être que cela. Il ne produisait plus. L'artiste, en lui, était épuisé. Que Michel-Ange, qui ne l'était pas, lui, à quatrevingts ans, Teùt été, rien d'étonnant, avec la fougue de ce génie qui devait tarir la force humaine, comme le soleil boit une flaque d'eau. Mais que Gœthe le fût, c'est donc qu'on peut s'épuiser autant à lécher des œuvres qu'à en produire, car Gœthe, en art, est, avant tout et après tout, un lécheur. Il lèche comme Trublet compilait. Quoi qu'il en fût, du reste, quand Eckermann le connut Gœthe ne faisait plus ce

qu'il avait fait toute sa vie. Gomme il le dit, le temps l'avait rendu spectateur. Il était entré dans l'immobilité des dieux d'Epicure.

Du haut de cette immobilité empyréenne, il se jugeait, lui, ses ouvrages, le monde de l'art, de la science, de la politique; il jugeait tout : il était critique. Il était ce que nous avons tous le droit d'être quand nous avons la faculté de regarder et de comprendre. A table, en voiture, au coin du feu, sous les lilas, en feuilletant sa collection de gravures, Gœthe était critique, et critique en exercice perpétuel. C'est donc au critique qu'eut affaire Eckermann durant cette période dernière de la vie de Gœthe. L'oracle parlait très bien tout seul, comme l'Océan sur son rivage; mais, quand il se taisait et somnolait, Eckermann le réveillait et le provoquait, lui étalait sous les yeux quelque sujet de thèse, et le € Thomas^ quid dicis? » était posé, non par le grand Diafoirus au petit, — car il y a du docteur Diafoirus, c'est-à-dire du pédant, dans ce majestueux Gœthe, — mais par le petit Diafoirus au grand. C'est là ce que le petit appelle les Entre-

tiens de Gœthe et cïEchermann. Le mot est familier.

Goethe ne s'entretenait point avec Eckermann, m;iis il entretenait Eckermann cle lui-même. Gœthe, ce poseur simple (mademoiselle Mars, en jouant la comédie, n'était-elle pas arrivée au simple, que les sots prennent pour le naturel?), Gœthe posait devant Eckermann, qu'il prenait pour la postérité, sachant qu'il en était le sténographe et le photographe de bonne volonté. Gœthe, ce préparateur de conversation, comme on est préparateur de chimie, qui avait toujours préparé les siennes, ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste, si ce n'est en vue des futurs souvenirs d'Eckermann et des Entretiens que ce dernier ne manquerait pas d'écrire.

Il était donc, même en robe de chambre et en pantoufles, toujours en représentation et en cérémonie, toujours en position d'oracle sur son trépied éternel, ce petit banc qu'Eckermann lui portait partout. Si donc on recherche avidement, et avec raison, tout ce qui peut nous donner une idée vraie de la spontanéité d'un

homme de génie, si on tient à le voir clans le négligé pour surprendre en lui le secret de sa source, il n'y a rien de pareil à chercher ici. Gœlhe ne se néglige point. Il ne se détend point. Il n'a pas un mouvement d'oubli avec ce pauvre diable d'Eckermann, que comme homme il peut mépriser, mais dont il se sert comme de la boîte aux lettres de la postérité et dans les oreilles idolâtres duquel il jette ses |)ensées, laborieusement rédigées, pour qu'elle les entende. Ce sont les pensées que voici.

Or, il est certain que si elles sont vagues, pédantesques et vulgaires (le triple caractère du livre d'Eckermann), la faute n'en est à aucune distraction du grand homme, qui se permet çà et là d'être homme. Il est certain qu'elles sont du Gœlhe, du vrai Gœthe, préparé, disponible, avec toutes ses forces ramassées. Par conséquent, si elles ratent, ce n'est ni à Eckermann, ni à ceci ni à cela, qu'il faut s'en prendre, mais au métal même de l'esprit de Gœthe, qui a fait vent par la culasse et auquel il faut le reprocher.

Et c'est la question, et pas une autre. Dans

les Entretiens d'Eckermann^ Gœthe, le grand critique, est montré tour à tour comme métaphysicien, historien, littérateur, appréciateur d'œuvres et d'hommes, depuis Shakespeare jusqu'à Béranger. Il parcourt à dix reprises le clavier de faits ou d'idées qui se trouve sous toutes les mains intelligentes du xix^ siècle. Eh bien, quels sons nouveaux et puissants nous fait-il entendre? Je me moque, moi, des éloges adressés au Globe, dont je n'étais pas, et dont Gœthe ne pouvait, dit-il, se passer ! Je ne suis pas M. Sainte-Beuve pour avoir cette reconnaissance. Mais je cherche des jugements qui vont à fond et des idées qui me disent que je suis devant le dieu Gœthe, puisque c'est ainsi qu'on l'appelle.

En métaphysique, je trouve simplement ici un athée qui a peur de se compromettre et qui se roule dans cette toile d'araignée pour se cacher : « Je crois — dit-il, page 191, — Dieu incompré- « hensible, et l'homme ne peut avoir de lui qu'une « idée vague, une idée approximative... » Pour la question pendante sur tout cerveau humain

comme un glaive, la ([uestion de notre immortalité : « Je crois — dit-il avec une impertinence € nonchalante — quil faut y croire^ mais qu il € ne faut pas y penser (page 34). Cela trouble les « idées (quelles idées?). Il faut laisser cette préoc- « cupation aux dames qui n'ont rien à faire ; € mais un homme de quelque valeur, qui songe € à jouer ici-bas un rôle convenable (jouer des « rôles, c'est toujours pour lui la grande affaire!), « et qui par conséquent est astreint à travailler, € abandonne le monde futur à son sort et dans « celui-ci travaille à se rendre utile... » Certes! ne voilà-t-il pas une grande parole! Pensez-vous qu'on ait jamais vu un utilitarisme plus écervelé que celui de Gœthe, si vraiment il croit à l'immortalité et si sa réserve n'est pas la précaution d'un lâche? Franchement, au point de vue de la grandeur et de la poésie, j'aime mieux Pascal. Je le trouve plus fort... Matérialiste raffiné, qui raffine parce qu'il a l'anxiété de ne pas faire sou chemin dans le monde ou de n'être pas tranquille une fois qu'il l'a fait, qui sans cela ne raffinerait point et serait matérialiste sans hypocrisie,

Goethe prise peu la dialectique et n'aime que l'étude de l'objet. Aussi comprend-on qu'il soit faible en idées générales ; mais les Entretiens d Eckermann dépassent tout ce qu'on pouvait penser de cette incroyable débilité. Même en critique littéraire, qui est son métier et dont on voudrait faire sa gloire, ses idées générales, quand il en ose, sont de ces platitudes ineffables que le premier venu rencontrerait.

Que ce soit Gœthe ou M. Barbanchu qui me dise : « L'imagination et le tempérament chez (( les femmes sont les deux plus grandes raisons « de leur pouvoir (page 2i5j », c'est absolument pour moi la même chose. Ou bien encore : (( Shakespeare est un grand psychologue, et (( l'on apprend dans ses pièces à connaître le (( cœur humain (page 89). » Quelle nouveauté et quel renseignement ! « Villemain — dit-il ailleurs (( — occupe dans la littérature française une « place très élevée, » et il s'imagine, et Eckermann aussi, et M. Sainte-Beuve aussi, que c'est un jugement ou une découverte !

Le livre d'Eckermann est plein de ces belles

choses, mais il contient plus encore de sagacité et de finesse. Ecoutez : « M. Victor Hugo — y « dit gravement Gœthe — est aussi considé- « 7'able que M. Casimir Delavigne... Ce qui fait « la supériorité de Déranger (de Béranger, le « chauviii, le chansonnier républicain, l'ennemi « des jésuites, etc.), c'est son indépendance des (( façons de voir de son temps,.. » Le jugement sur M. Guizot est d'un comique plus sérieux et que rien n'égale ; il est en harmonie avec le sérieux du sujet. Le voici : (( Guizot est un (( homme tel que je le veux; il est solide; il pos- « sède de profondes connaissances qui s'allient « à un libéralisme éclairé; s'élevant au-dessus (( des partis, il poursuit sa propre route. Je suis « curieux de voir le rôle qu'il jouera... (Hélas! (( nous l'avons vu, nous!) C'est un esprit clair- « voyant j calme, mais ferme, (le inais est-il de (( Goethe?), et qu'on ne saurait assez apprécier (( si on le compare à la mobilité française. C'est

« PRÉCISÉMENT l'iIOMME Qu'iL FAUT A LA

« nation! »

On n'est pas plus absolu dans l'oracle, et on

ne s'est jamais plus magistralement trompé. Quand il lisait les premières élucubrations du jeune Ampère, alors à la fleur de son printemps: <( Ampère, — dit-il page 158, — tellement supé- (( rieur que les préjugés nationaux, que les appré- (( hensions de l'esprit borné d'un grand nombre « de ses compatriotes sont bien loin derrière lui et (( que par so7i génie il est cosmopolite... » Il crut, à la force qu'il vit en ces élucubrations de M. Ampère sur son propre théâtre, à lui, Gœthe, qu'un tel critique devait être un homme dans la maturité de la vie, ayant toutes les expériences, et Eckermann ajoutait sa sagacité à celle de Gœthe pour conclure, bien entendu, comme Gœthe. Qui fut bien surpris? ce fut Gœthe, V objectif ^ qui vit à Weimar, quelque temps après, M. Ampère. Un charmant jeune homme, qui s'en revenait alors de jouer à la fossette et qui pouvait y retourner !

Ai-je montré assez de ces Enti^etiens dEckermann pour affirmer, comme je me permets de le faire, qu'il vaudrait mieux pour la gloire de Gœthe qu'ils n'eussent pas été publiés? Je n'ai point les raisons qu'a sans doute M. Sainte-Beuve pour faire trois articles, horrifiques de longueur, sur un piètre livre, et je me contenterai de ceci. Dans les Entretiens^ Gœthe n'est, d'ailleurs, à l'exception des choses que j'ai citées et qui me l'ont fait paraître nouveau, que le rabâcheur de sa pensée. Il remâche, dans la conversation, bien des idées qu'il a mieux dites dans ses ouvrages, et le livre dont j'ai parlé déjà, de M. Sigismond Sklower, est là pour le prouver.

Ce livre, qui n'est qu'un recueil de maximes, d'aperçus et de pensées de Gœthe, empruntés à ses œuvres complètes, donne une idée plus nette et plus riche de lui que les Entretiens d'Echer-

mann, et on le conçoit bien, pour peu qu'on se rappelle la nature spéciale de son esprit. On conçoit qu'étant un artiste réfléchi, savant, archaïque, qui s'assimilait bien plus les manières qu'il n'en créait, il eût moins de valeur sur place que dans ses livres. Madame de Staël, qui prêtait un peu trop ses qualités aux autres quand ces autres étaient des Allemands, l'a comparé, mais faussement selon moi, à Diderot. Ils monologuaient bien tous les deux au lieu de causer, mais leurs monologues ne se ressemblaient pas. Il y avait des différences.

Diderot, le bouillonnant Diderot, était un volcan d'idées, vraies ou fausses, toujours en éruption : Gœthe, au contraire, une espèce de fleuve étendu de surface, mais froid, qui s'épandait en généralités limpides parfois, mais communes et souvent vaporeuses. Diderot avait fait l'Encyclopédie et était toujours prêt à la recommencer. Gœthe prétendait à V encyclopédisme ^ et il avait certainement une grande abondance de notions avec sa double aptitude scientifique et littéraire; mais il n'avait — il faut bien le dire, malgré les

préjugés contemporains, — ni l'originalilé réelle, ni la profondeur, ni même l'acuilé qui surprend par ce qu'elle a vu...

J'ai fait mes citations plus haut. Mais prenez à côté, je le veux bien, toutes celles que fait M. Sainte-Beuve. Prenez les jugements de celui qu'il appelle le plus fjrand des critiques sur lord Byron, Molière, Voltaire, Shakespeare, Diderot, etc., tous ces esprits éclairés de tant de côtés à la fois par leur propre gloire, et sur lesquels on est tenu, pour être un grand et le plus grand critique, de dire un mot qui n'a pas été dit, démontrer une qualité ou un défaut qu'on n'avait pas vu jusque-là, et demandez-vous si toutes ces gloses de Gœthe au bon Eckermann ne sont pas faites avec des idées qui sont dans la circulation, ou qui, si elles n'y étaient pas, pourraient y être mises par la première plume moyenne venue, la première plume honnête et modérée. Est-ce donc bien la peine de s'appeler Gœthe pour dire cela?

Non ! la véritable et la seule originalité de Gœthe, de cet Allemand qui, comme les autres Allemands, était idéaliste et poète, c'est d'avoir,

Ixion infidèle, quitté la nuée pour embrasser la terre; c'est d'avoir fait de la vie un art, bien plus qu'il n'a fait de l'art une vie; c'est de s'être préoccupé, jusqu'à nous en faire mal au cœur, de l'utilité et de la pratique; de jouer, enfin, au petit Machiavel, même littéraire, en n'étant qu'un petit Jérémie Bentham. Un jour de lueur, M. Sainte-Beuve appela Gœthe un Talleyrand littéraire, et il se repent maintenant de cette idée juste. La chassie de l'admiration a bouché ses yeux à tout éclair. Mais, alors, il avait raison. Oui ! un faux air de Talleyrand jusque dans la pensée, voilà le trait caractéristique de cette physionomie de Gœthe, lequel a eu plus de bonheur par ses défauts que par ses qualités, comme il arrive toujours, du reste.

Ainsi, parce qu'il était froid, on a dit qu'il était du marbre. Parce qu'il n'avait pas de principes moraux, on a dit qu'il était un critique impartial et désintéressé. Parce qu'il ajustait avant tout le succès, le rapport, la chose utile, immédiatement utile, on a dit qu'il était un grand génie positif, qu'il avait la science de la vie^ et tous

les serviles du succès se sont mis à genoux et l'ont reconnu pour leur maître. Enfin, parce qu'il était spinoziste et athée, — non pas comme Shelley, le poète, qui s'écrivait athée sur la cime du Mont-Blanc et voulait qu'on lui donnât ce titre sur l'adresse de ses lettres, mais discrètement, sans inconvénient, dans la pénombre, la main fermée, comme Fontenelle, sur la dangereuse vérité, — les athées Tartufes ont admiré ce gouvernement sur soi-même, cette domination sur sa pensée.

Il n'y a pas jusqu'à sa radicale indifférence à tout ce qui n'était pas son moi de dieu qu'on n'ait prise pour du stoïcisme recouvrant les plus hautes douleurs. Pour deux ou trois explications qu'il donne à Eckermann sur le loisir de sa pose quand l'Allemagne, levée contre la France qui l'envahissait, était en feu, pour la plainte vulgaire que tout homme attaqué exhale contre ceux qui l'attaquent, M. Sainte-Beuve, ému et tout en larmes, nous dit qu'il saignait sous sa pourpre^ cet homme qu'on croyait impassible, et le voilà, à si bon marché, un Epictète ! ! Bonheur inouï,

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n'est-il pas vrai? qui n'a pas fini avec la vie de Gœthe et qui'continue jusqu'après la tombe, jusqu'après même ce livre d'Eckermann, que je maintiens, moi, une ignorante et aveugle déposition contre Gœthe, et qu'on interprète en faveur de son génie et de sa gloire... Je me demande toujours pourquoi...

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