‹ Goethe et Frédérique BrionChapitre 34 sur 37 · Der junge Gœthe, I, p. 244 (Lettre à Frédérique Oeser · texte numérisé non relu

Der junge Gœthe, I, p. 244 (Lettre à Frédérique Oeser

Si l'on réfléchit que Clavigo, c'est Gœthe, et Marie Frédérique, on aperçoit l'importance d'un passage qu'aucun critique d'ordinaire ne souligne. Carlos déclare franchement à Clavigo que ses productions littéraires avaient quelque chose de plus jeune et de plus frais, un charme plus grand, lorsque Marie les inspirait, quand « l’aimable et vive jeune fille avait encore sur lui de l'influence ». N'est-il pas remarquable que Gœthe, par la bouche de Carlos, confirme en quelque sorte cette action bienfaisante de Frédérique que nous avons tenté d'analyser plus haut? Et même n'autorise-t-il pas un peu les critiques qui estiment que ses œuvres les plus personnelles, les plus géniales, où sa « marque » est la plus profonde, datent de la période bourgeoise, de Strasbourg à Wetzlar, avant qu'il mène la vie de cour et prenne contact avec l'Italie?

En 1776, Stella paraît pour la première fois, imprégnée encore du souvenir de Frédérique. Gœthe ne s’est pas pardonné. « Cœur, notre cœur, s'écrie Fernand, s’il est dans ta nature de sentir et d'agir ainsi, pourquoi n’as-tu pas encore la force de te pardonner ce que tu as fait? » Mais plus précisément que dans Clavigo, il plaide les circonstances atténuantes, tout en avouant la fragilité de ses explications, parce que

« les pourquoi sont autant de mensonges ». Si Fer-

nand à quitté Cécile, c'est qu'il avait besoin de secouer les entraves d’une vie trop étroite, de s'en aller au loin, par le vaste monde. Cécile, douce et bonne comme Frédérique, met l'abandon dont elle est la victime sur le compte de l'erreur qui aveugle également tous les hommes. « Dans les moments de passion, ils se trompent eux-mêmes, comment ne tromperaient-ils pas les femmes? » Et lorsqu'elle retrouve par hasard le volage, elle maitrise son émotion, elle n'a aux lèvres que des paroles d'indulgence, elle pardonne, elle fait mieux, elle comprend, et, presque, elle approuve : « Il m'aimait toujours, toujours! Mais il avait besoin de quelque chose de plus que mon amour. » Enfin, par un sublime désintéressement, au nom de son amour même, Cécile rend à Fernand la liberté dont il a tant besoin.

Mais ce n'est pas seulement Marie, de Gæœtz, Marie de Clavigo, Cécile de Stella, qui doivent à Frédérique un peu de leur vie. Frédérique est encore le prototype de la première figure vraiment allemande qui paraisse sur le théâtre d'outre-Rhin, de Marguerite.

La conception de Faust remonte à l'époque même où Frédérique tenait Gwthe sous son charme : cela résulte non seulement d'un passage 'de Dichtung und

1. « Je lui cachai (à Herder) surtout avec le plus grand soin l'intérêt que m'inspiraient certains sujets qui avaient pris racine

Wahrheit, mais aussi de la lettre bien connue que

Gœthe adressail, cinq jours avant sa mort, à Guillaume de Humboldt. Et s’il était besoin d'une autre confirmation, on la trouverait dans ce fait que la figure de Marguerite n’a guère subi de modifications, au cours du travail d'élaboration de la tragédie celle de Méphistophélès au contraire a varié plus d'une fois, parce que tour à tour Herder, Salzmann, Merck et d’autres ont fourni des éléments à Gœthe. Ce n'est donc pas tenter un rapprochement fantaisiste que de chercher sur le charmant visage de Marguerite les traits qui rappellent celui de Frédérique. Marguerite est d’une condition inférieure à Faust, comme Frédérique à Gœthe. Elle a sa gaieté sereine, sa simplicité, sa fraicheur d'âme, sa candeur et aussi ce je ne sais quoi d’espiègle et de mutin, de « schnippisch », qui caractérise la blonde fille du pasteur Brion. Pour mieux donner l'essor à ses pensées, elle chante à sa toilette, elle chante à son rouet. Elle chante comme chante Frédérique, poussée par cet instinct du peuple allemand, pour qui, à de certaines heures, chanter est moins un plaisir qu'un besoin, un besoin inné, traditionnel, séculaire, aussi impérieux que celui de respirer, un besoin de

chez moi et qui devaient se développer peu à peu en figures poétiques. C’étaient Gœtz de Berlichingen et Faust... » (L X).

s'élever, au-dessus de la lourde réalité, à des hauteurs que seule la musique rend accessibles aux simples. Mais quand elle ne chante plus, il lui semble qu'elle perd du coup le meilleur moyen qu'elle possédait de s'exprimer. Elle est toute confuse de son impuissance. Elle se rend compte que sa conversation est trop pauvre pour suffire à un homme aussi expérimenté que l’est Faust, et plus qu'elle intelligent.

Elle ne comprend pas ce qu'il peut trouver dans la simple et ignorante enfant qu'elle est. Elle passe comme Frédérique des larmes au sourire, avec la mobilité d'une âme sensible et tendre. Et Faust,

comme (Gœthe, ne peut consentir à l'oublier, il ne

e peut se résigner à la perdre.

Ich bin ihr nah, und wär ich noch so fern,

Ich kann sie nie vergessen, nie verlieren.…...

Vu et lu à la Faculté des lettres de l’Université de Caen le 24 février 1908.

Le Doyen,

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