‹ Goethe et Frédérique BrionChapitre 33 sur 37 · Der junge Gœthe, I, p · texte numérisé non relu

Der junge Gœthe, I, p

d'Alsace au milieu de laquelle il vit; et ce rare concert aboutit à un chef-d'œuvre de la littérature allemande.

Il n’y a pas, dans l’histoire de Gœthe, de plus grande merveille que cet éveil de son jeune génie par son premier amour.

Mais l'action de Frédérique persiste bien au delà de la rupture. Gœthe a conscience du mal qu'il lui a fait en l'abandonnant. Les années passent sans que s'efface de son âme un remords ou un regret. En 1817, c'est-à-dire près d'un demi-siècle après les événements de Sessenheim, Gæœthe obéit encore, en publiant la Nouvelle Mélusine, au besoin d'expliquer, sinon de justifier sa conduite. Et lorsqu'il dicte à son secrétaire Kräuter les pages de Dichtung und Wahrheit que nous avons analvsées, il est, à certains moments, obligé de s’interrompre, tant l'émotion l’étreint à la gorge. Puis il reprend l'entretien plus doucement, « im leiseren Tone », avec une sorte de déférence, comme s'il craignait de troubler les frêles parfums du passé.

Gæthe ne se libère de cette obsession qu’en lui donnant une forme poétique, qu’en recourant à une expiation littéraire de sa faute. Il ranime une figure traditionnelle dans la littérature allemande, celle de l'homme traître à la femme qui l'aime, puis repen-

fant. D'abord, il ne touche à sa propre image que

pour la noircir. Témoin Weislingen, de Gœtz von Berlichingen. Gæthe laisse entendre que Weislingen, c'est lui-même, non seulement dans un passage bien connu de Dichtung und Wahrheit *, mais encore dans une lettre à Salzmann, où il exprime l'espoir que l'empoisonnement de l’infidèle consolera « dans une certaine mesure » « la pauvre Frédérique? ». Quant à Marie, l'exquise Marie, elle est bien la sœur de Frédérique. Sa douce âme se reflète aussi dans ses yeux bleus. Faite comme elle d’innocence ct d'amour, elle conduit le cœur de son amant au repos et à la félicité. Et Gœthe lui consacre les traits et parfois les termes qu'il emploiera plus tard, dans ses Mémoires, pour Frédérique. Par contre, toutes les angoisses que connut Gœthe, Weislingen les revit, telles qu'Élisabeth les exprime lorsqu'elle montre ce qu'a « d'irrésistiblement poignant l'aspect misérable des êtres à qui nous avons fait mal » : n'est-ce pas là le « schiefes Ansehn » dont se plaint tant Gœthe, écrivant à Salzmann de Sessenheim, vers le mois de

juin 17711°? Mais déjà, au sombre horizon, voici

AL. XIT,

2. Der junge Gœtle, 1, p. 385. C’est au mois de novembre 1771 presque immédiatement par conséquent après la rupture, que Gœthe commence à « dramatiser l’histoire d’un des plus nobles entre les Allemands ». (Der junge Gœlhe, 1, p. 301.)

poindre la première lueur de pardon. Gœæthe trouvait plus de douceur encore à recevoir un pardon qu'à mériter un remerciement’. Devant Weislingen, aiguisé par les affres de la mort, Marie n'éprouve qu'un sentiment de pitié : « Il avait tout mon amour, dit-elle, il a toute ma compassion ».

Avec Clavigo, Gæthe tempère l’aveu de ses torts par l’approbation persuasive de Carlos. Clavigo ne peut se débarrasser de cette pensée qu'il a trahi Marie, sa bien-aimée. Il s'accuse devant Carlos. Mais Carlos combat avec véhémence les scrupules excessifs de son ami, lui montre quelle folie il y a à se marier, c'est-à-dire à se claquemurer, à l’âge où la vie doit prendre tout son essor. Finalement, l'amour de Clavigo l'emporte sur la raison ou plutôt le raisonnement de Carlos. Ce n’est point par la seule contrainte de Beaumarchais que Clavigo certifie avoir abandonné Marie « sans qu'aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu servir de prétexte ou d'excuse à ce manque de foi ». Et devant le cercueil de Marie, qu'il compare à une fleur brisée, prêt lui-même à rendre-le dernier souffle, Clavigo invoque la bénédiction, il a besoin encore du pardon de celle qu'il a tuée par son lâche abandon.

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