Voir page 395 et suiv
4. Des erreurs et de la vérité, t. I, p. 30. — Sur Gœthe et Saint-Martin, cf.,
notre éternité dépend essentiellement de la conscience que nous avons de Dieu, de nous et des choses'. Mais surtoüt Gœthe est ici d'accord avec lui-même. L'exemple d'Iphigénie nous persuade d’unir à l'énergie active et à la défense jalouse de notre individualité la claire connaissance de nous-mêmes qui met notre âme en parfaite harmonie avec le monde. C’est ce principe de la vraie vie qu'Iphigénie suscite chez Oreste : Tantale représente au contraire ce que condamne toute la philosophie du drame, et ce qui fait mourir. Ainsi Gœthe, en admettant le pardon de Tantale, aurait sans doute moins troublé le lecteur sensible, qui voit ici comme une damnation éternelle; mais en revanche la signification du drame eût été moins nette, et les idées du poète moins conséquentes.
Nous venons de voir les efforts de Gœthe pour maintenir une sorte d'équilibre entre l’idée d’un châtiment divin et ce que nous appellerions l'hérédité biologique ?. Cette conciliation d’une idée antique avec une conception toute moderne ne va pas sans difficulté. Lorsque Gœthe, dans un passage cité plus haut, dit « qu’il faut une suite de bons ou de méchants pour apporter au monde la joie ou l'épouvante », il ne fait que revêtir de poésie une idée scientifique, et Mübius retrouve dans ces vers la théorie de la « dégénérescence pro-
Wahle, Gœthes Briefe an Frau von Stein, 3° Aufl., Francfort, 1899, Bd. I, 583. Note sur la lettre du 7 avril 1787. ,
1. Ethique, 5° partie, notamment propositions XXXVIIL et XXXIX. « … La mort est d'autant moins nuisible que la connaissance claire et distincte de l’âme est plus grande, que l’âme aime Dieu davantage ». « Lorsque les corps humains sont propres à un grand nombre de fonctions, il n'y a aucun doute qu'ils puissent être d’une telle nature qu'ils correspondent à des âmes douées d’une grande connaissance d’elles-mêmes et de Dieu, et dont la plus grande partie ou la principale soit éternelle ; des âmes, par conséquent, qui n’aient presque rien à craindre de la mort. » (Trad. Saisset, If, p. 265-6.)
2. Dans son chapitre sur la Responsabilité collective dans la religion, Glotz (0. L., p. 580) montre comment « la théologie ancienne a tiré parti des phénomènes que la science moderne étudie sous le nom d’atavisme ».
gressive! ». Mais celte théorie s'accorde assez mal soit avec les détails de la légende, soit avec les données essentielles de la pièce. D'après la conception antique, Clytemnestre, en entrant dans la famille des Atrides, hérite la malédiction divine, et ses crimes s'expliquent par cela même. Ils ne sauraient s'expliquer d’après la conception moderne. Comment justifier encore la présence dans une telle race d’un être aussi pur qu'Iphigénie? Gœthe paraît sentir ce qu'il ÿ a là d’inexplicable lorsqu'il fait demander par Thoas à Iphigénie « par quel miracle elle est issue de cette race farouche ». Il n'y à point là de miracle si l’on s’en tient à la conception antique, car la sentence que les dieux prononcent contre toute une race peut-être rapportée ou suspendue à leur gré : le cas d'Iphigénie n’est un miracle qu'au regard d’une hérédité naturelle. À la question de Thoas il n'est pas fait de réponse directe, et Môbius dit « que Gœthe se détourne, parce qu'il n'aime pas à penser que l'antique et le moderne ne s'accordent pas ? ». Il faut dire cependant que Gœæthe ne voit pas ici une contradiction dont il soit impossible de sortir : les dieux, en transportant Iphigénie loin des siens, ont témoigné leur volonté de ne pas l'envelopper dans la malédiction de sa famille. Voilà pour la conception antique. Mais cette faveur divine ne suffit pas; c'est de sa volonté propre que dépend le salut moral d'Iphigénie; pour échapper à l'hérédité des crimes et pour être en état de purifier la demeure de Pélops, elle doit se préserver de toute souillure. Gœthe admet donc l’hérédité morale, mais avec la possibilité d’une évasion. C'est ainsi que la conception moderne coexiste dans son drame avec les idées antiques. Cette dualité se retrouve encore dans la conception de la divinité. Les légendes qui forment les antécédents de l’action nous représentent des dieux jaloux de leur supériorité, rigoureux dans leurs vengeances, faisant peser sur toute une race le crime d'un seul. Ces dieux ne sont pas d’ailleurs des maîtres souverains : Gœthe, qui se souvient d'Homère ?, les