H. Weil, Études sur le drame antique, p. 38-9 (en note
114 VERS L'ART ANTIQUISANT.
Maintenant deux! Oui, caresse ton cheval et, pour la dernière fois, donne de petits coups sur sa crinière pour Île remercier de son vaillant service‘... » « La description des mouvements d'Egmont, si simples en eux-mêmes — dit Weil — prend quelque chose de sinistre dans la bouche du duc d’Albe. Il décrit ce qu’il voit, il décrit aussi les visions qui se présentent à son. esprit exalté dans un moment si décisif. Il est prophète, mais naturellement : il prévoit ce qu'il a résolu en lui-même d'accomplir. » Le rapprochement est d'autant plus heureux que ces pressentiments, ces préparations sourdes, si frappantes dans les drames d'Eschyle, sont, d'une façon constante, l'élément tragique d'Egmont. A l'enthousiasme du peuple se mêlent des appréhensions que Jetter exprime fortement, à sa manière : le cou d'Egmont lui fait l'impression « d’un vrai régal de bourreau * ». La régente craint pour ce noble « qui porte la tête haute comme si la main du Roi n'était pas sur lui ». La lettre d'Oliva, les conseils de Guillaume d'Orange nous font bien sentir qu'Egmont marche sur un sol miné, et après l'apogée de bonheur que marque la fin du troisième acte, les plates réflexions de Vansen nous semblent une prophétie véritable.
Gœthe s'est donc heureusement servi de ces moyens, employés de façon si frappante dans l’Agamemnon et dans les Perses, et qui rendent plus intense l'émotion des grandes surprises tragiques. Mais Egmont n’est qu’ « une force qui va », et Gœthe ne le fait pas assez conscient de lui-même pour que sa destinée soit, à proprement parler, un drame. Il dit à Ferdinand, au cinquième acte : « L'homme croit conduire sa vie et se diriger lui-même, mais son être intime est irrésistiblement entraîné vers sa destinée * ». On voudrait justement qu'il eût tenté de se mesurer avec cette force qu'il dit irrésisble, mais nous savons quelles étaient les raisons personnelles de Gœthe pour ne pas faire son héros moins insouciant