Cf. Volbehr, o. L., p
142 VERS L'ART ANTIQUISANT.
marche du poète vers le classicisme, une étape plus importante que Clavigo, bien qu'on ait dit qu'à l'égard de la composition et de l'unité, le drame d'Egmont était « un pas en arrière !». Il est, assurément, aussi éloigné que possible du système français. La différence la plus nette (et que Tasso nous montrera plus sensible encore) est dans l'indication de certains motifs qui semblent être des amorces, et qui restent sans effet sur l’action. La pièce a un étrange caractère d'inertie : les sentiments n’y semblent plus être des raisons d'agir : l'inclination de Marguerite de Parme pour Egmont, l'enthousiasme et la colère du peuple, l'admiration de Ferdinand pour la victime de son père, demeurent sans aucun effet. Les personnages ont leur caractère marqué et leur volonté précise, mais cette volonté est engourdie et comme nouée. Un dramatiste français, pour qui chaque personnage est un ressort, peut constater avec étonnement que le fait essentiel, l'obstination d'Egmont à rester à Bruxelles, n’est nullement mis en rapport avec son amour pour Claire, et que par cela même cet amour — si belle qu’en soit la peinture — reste un épisode indépendant; le même dramatiste sera peut-être même scandalisé de voir que très aisément (nous ne disons pas sans dommage) le personnage de Brackenbourg pourrait être éliminé de la pièce.
Et cependant la réforme intellectuelle et morale dont le Journal de 1718? nous donnait le témoignage, ne se marque
1. Sic Hettner, t. IL, 1, p. 207. En ce qui concerne Clavigo, voir les opinions intéressantes recueillies par J. W. Braun : Gœthe im Urtheile seiner Zeitgenossen, t. I, p. 421. ,
Le critique du Magazin der deutschen Critik imagine les diverses exclamations des lecteurs : « Voilà donc enfin, dit l’un, une pièce pour le théâtre, quelque chose qui ne fourmille pas de fautes monstrueuses, où toutes les règles établies par les grands législateurs de France et d'Allemagne ne sont pas foulées aux pieds, comme dans le Gætz! » On compare la pièce à Emilia Galotti, mais des fanatiques des règles déplorent la violation des unités de lieu et de temps, « fautes plus insupportables que dans Gætz, car on voit ici que le poète ferait volontiers des pièces régulières, s’il le pouvait! »
2. Au témoignage de Gœthe, Egmont est commencé dans l'automne de 1776, mais la pièce n'avance guère pendant les deux premières années de Weimar : quelques morceaux en sont lus à la cour, et les gazettes dramatiques parlent d’une pièce manuscrite de Gœthe qu’on intitule, d’après la première scène :
pas seulement dans l'idée générale d'£gmont, mais dans sa composition même. Les faits historiques sont condensés de manière à nous donner l'impression d’une crise. Il suffit d’en rappeler ici quelques exemples : le soulèvement des Gueux et sa répression sont relégués à l'arrière-plan du drame ; l’intervalle entre l'insurrection des Briseurs d'images et la mort d'Egmont est réduit de deux ans à quelques jours; le comte de Horn, dont la personnalité pourrait paraître, en quelque sorte, un double de celle d'Egmont, est délibérément écarté de l’action: le dernier entretien d'Egmont avec Guillaume d'Orange n'a plus lieu près d'Anvers, mais à Bruxelles; l’abdication de la Régente précède l'arrestation d'Egmont, et les premières mesures que prend le duc d’Albe sont rendues, à dessein, plus vexatoires'. Ceite façon de traiter la matière historique rappelle notre tragédie du xvu° siècle, et c’est par là que la pièce, dont la trame, nous l'avons dit, n’est pas toujours assez serrée et cohérente, a pourtant une puissante unité d'intérêt. Elle est aussi conduite avec un assez profond sentiment du tragique. Et sans doute l’aveuglement d'un Œdipe nous émeut de toute autre manière, parce que le personnage agit et lutte passionnément, mais l’insouciance même du héros de Gœthe produit une angoisse que chaque scène entretient et renouvelle. La catastrophe s'annonce sourdement, et nulle part, sauf peut-être dans les Affinités, Gœthe ne s’est mieux servi des préparations et des pressentiments. On à pu trouver une certaine analogie générale? entre la scène où le duc d’Albe à sa fenêtre voit entrer Egmont dans la cour du palais et celle des visions de Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle : « Egmont! ton cheval te fit-il franchir ce seuil d’un pas si léger? Il ne recula pas d’effroi à l'odeur du sang ni devant le glaive nu du fantôme qui te reçoit à la porte’ Descends. Bon, tu as un pied dans la tombe,
Das Vogelschiessen vor Brüssel. C’est en 1778 que Gœthe reprend son drame, et il l’achève provisoirement en 1782. Voir l'introduction de Franz Muncker dans la Jubilüumsausgabe, p. XXXIII.
1. Nous empruntons ces exemples à l'excellente analyse crilique de F. Muncker, 0. L., p. xLvir et suivantes.