CHAPITRE I
Les premières études de Gœthe furent, comme il le dit lui-même, trop « morcelées » pour qu'il pût apprendre le grec d’une façon méthodique et approfondie : son attention se disperse sur les objets les plus variés; il apprend à la fois l'hébreu, l'italien, pour lequel le conseiller Gœthe avait une prédilection, le français, l'anglais, la géographie, les mathématiques, la mythologie ancienne, la musique et le dessin. C'est le latin qui eut le moins à souffrir de cette dispersion : l'enfant était sans doute séduit par ces belles éditions hollandaises des auteurs latins que, par amour pour la symétrie, son père possédait toutes en in-quarto.
En outre, si la grammaire le rebutait, et s’il ne voyait pas sans quelque scandale « les exceptions détruire les règles », les rimes du Latiniste commençant de Gellarius, qu'il « chantonnait et tambourinait », l’aidaient à apprendre les éléments de la langue.
Il n’en fut pas de même du grec, dont il ne poussa pas très loin l'étude. Si l’on excepte Homère, les grands classiques ne lui sont guère connus que par des traductions allemandes ou françaises. Pourtant, dès l’âge de dix ans, le jeune Gœthe fait des thèmes grecs dont l'écriture nette et soignée et même l'accentuation font honneur à sa conscience d’écolier : le
manuscrit en a été conservé : il porte le titre de Labores tuveniles et se trouve à la bibliothèque de Francfort’. Dans le roman sous forme de lettres qu'il imagine peu après, et où sept frères et sœurs, dispersés par le monde, échangent des nouvelles et des pensées, un des frères, théologien, fait suivre ses lettres, écrites en latin, d’un post-scriptum en grec. Plus tard, comme il l’assure lui-même, il lit sans difficulté le Nouveau Testament « parce que les Évangiles et les Épitres devaient être le dimanche, après l'office, récités, traduits et, en quelque façon, commentés ». Mais c'est après sa rencontre avec Herder, quand la poésie homérique lui est pour ainsi dire révélée, que Gœthe se donne le plus à l’étude du grec. Il veut lire dans le texte ces poèmes « où tout est nature »; à Sesenheim il en fait connaître la simplicité sublime à sa chère Frédérique : ces œuvres pures et naïves où se peint la nature dans son infinité lui semblent en harmonie avec leur amour et seules capables de faire communier leurs âmes dans le sentiment de la pure beauté. En juin 1771 il écrit au greffier Salzmann : « Malgré cela (ses distractions multiples) j'apprends bien le grec, car, sachez-le, depuis que je suis ici ma science grecque s'est si bien accrue que je lis Homère presque sans traduction ». Une curieuse lettre, adressée plus tard à Mme dela Roche (novembre 1774), nous renseigne sur les procédés de travail employés par Gœthe, lorsqu'il étudiait le texte d'Homère, à Strasbourg. C'est une ordonnance, un « récipé », destiné au baron de Hohenthal : «... achète l'Jomère d'Ernesti : la traduction littérale de Clarke y est jointe; ensuite procure-toi la Clavem Homericam de Schaufelberg, et un jeu de cartes blanches. Muni de tout cela commence à lire l'Z/iade sans prendre garde aux accents, en te laissant aller à la mélodie de l’hexamètre et aux beaux sons qui te chanteront dans l'âme; si tu comprends, c’est à merveille; sinon, his la traduction et l'original, puis l'original et la traduction pour une vingtaine, une trentaine de vers, jusqu'à ce que s’éclaire pour toi la
1. Cf. Weismann, Aus Gœthes Knabenzeit (1757-9), Francfort, 1846; et Weim. Ausg.; 38, p. 200 et suiv.
construction, qui, chez Homère, n'est qu'une ordonnance d'images. Ensuite saisis la Clef, où tu trouveras l'analyse ligne par ligne; note aussitôt sur les cartes Le présent et le nominatif, grave-les dans ton souvenir et étudie tout cela, à la maison, à la campagne, comme prierait un homme dont le cœur serait tout à Dieu; prends ainsi de suite une trentaine de vers chaque fois; quand tu auras, de cette manière, étudié à fond deux, trois livres, tu seras, je t’en réponds, frais et fort devant ton Homère, et tu le comprendras sans traduction, sans Schaufelberg et sans cartes. Probatum est’. » Nous avons dans cette « ordonnance » — à n'en pas douter — le procédé dont Gœæthe avait usé lui-même pour étudier les poèmes homériques. Il dut reconnaître que la lecture de chacun des Tragiques exigeait une semblable initiation, plus longue même, et plus pénible encore à cause de l'étendue plus considérable du vocabulaire et de la plus grande complexité de la syntaxe. Tout en constatant, en effet, que l'intelligence d'Homère « ne peut venir que de nous-mêmes » Gœæthe fait savoir au « trèsauguste écolier » qu’ « Homère est le plus facile des auteurs grecs ». C'est donc à des traductions qu'il dut avoir recours le plus souvent dans son étude et pour ses imitations des Tragiques : la connaissance qu'il eut de la langue et du drame grecs ne peut être comparée à celle qu'en avait notre Racine. Cependant il ne-faudrait pas croire qu'il n’a jamais eu les originaux sous les yeux. Si, jusqu'à la fin de la Drangperiode, il se sert surtout des traductions de Stollberg et du « Théâtre des Grecs » de Brumoy, les essais et les œuvres qui suivent attestent une étude plus directe des textes. A Leipzig c’est la traduction de Curtius qui lui fait connaître la Poétique d'Aristote (il confessera d’ailleurs, trente ans plus tard?, qu'à cette époque le sens de l'œuvre lui avait complètement échappé); mais quand il reviendra sur la théorie de la Katharsis’, son interprétation sera fondée sur une explication personnelle et originale de la célèbre phrase d’Aris-
1. Voir Bernays, Der junge Gœthe, III, p. 43-44. 2. Lettre à Schiller du 6 mai 1797.