‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 72 sur 270 · LILA · texte numérisé non relu

LILA

forces de son âme. Mais, hélas, le candidat Plessing n’en était point capable, et nous trouvons, à la réflexion, une pitoyable ironie dans ce conseil que l’homme le plus sain qui fut jamais donne à un malade, en lui disant simplement : « Faites comme moi ». Par l'observation de lui-même et de la nature, par l'action, par la création poétique, par le travail sous toutes ses formes, par la résistance énergique à toute influence jugée malsaine, par cette limitation qui ramasse et tend les forces morales de manière à leur donner, au dedans la plus claire conscience, au dehors le plus de puissance efficace, Gœthe s'était lui-même guéri dans ses moments de crise : il ne doutait pas que ces moyens fussent à la portée de tous. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses essais de psychiatrie n'aient pas eu plus de succès dans le cas du candidat Plessing que dans celui de cet autre déséquilibré, Lenz, son malheureux compagnon de Strasbourg.

En composant Lila, Gæœthe pensait donner un exemple- “type de cure morale. Il y avait entre ie duc et la duchesse de Weimar une incompatibilité singulière : il eût été difficile d'associer deux caractères plus dissemblables : l’un, ardent, primesautier, passionné; l’autre, timide et mélancolique‘. Gœthe se donna la tâche de les concilier, et — si étrange que puisse nous sembler le choix du sujet — c’est dans cette pensée qu'il s'inspira de l’Æypocondriaque de Rotrou. Dans la pièce française, Cloridan croit que sa maitresse est morte, et tombe dans la démence : il se croit mort. On le guérit en se servant de sa folie même et en lui faisant voir de prétendus trépassés que la musique ressuscite. Remarquons que, dans la première forme de la pièce de Gœthe, ce n’est pas Lila, mais son mari, qui tombe en démence et dont on entreprend la cure; et l’on peut se demander, avec Pniower, s’il y eut là simple fidélité à l'original, ou raisons de convenance et de délicatesse ?. Quoi qu'il en soit, le moyen de guérison demeure identique dans les diverses formes de l'opéra : Lila, s’imaginant que son mari est prisonnier d'esprits malfaisants, le docteur

1. Voir les Remarques de Pniower. Jubil. Ausg., t. VIII, p. 327 et suivantes. 2. O. L., p. 328-9.

118 VERS L'ART ANTIQUISANT.

Verazio veut « guérir l'imagination par l'imagination », et lu jouer, pour ainsi dire, l’histoire de ses fantaisies : on lui montrera des fées, des démons et des ogres, et finalement la fantaisie et la réalité se rencontreront : quand elle tiendra son mari dans ses bras avec la persuasion de l'avoir sauvé etreconquis, elle sera rendue à la vie réelle, et délivrée de ses chimères.

C'est là, dans la pensée de Gœthe, le côté sérieux de cette pièce, par moments si puérile. Lila est sauvée par l’action, et ce sont ses propres maximes que l’auteur prête à la fée Almaïde lorsqu'il lui fait dire à Lila : « Je ne puis t’accompagner, je ne puis t'aider. C’est en lui-même que l’homme trouve le secours le plus efficace. Il lui faut marcher pour trouver son bonheur, tendre les mains vers lui pour le saisir ; des dieux favorables peuvent guider et bénir, mais en vain l'homme indolent réclame un bonheur inconditionné : s'il l'obtient, c'est pour son châtiment! ». La pièce a donc, en somme, un caractère allégorique : ces démons ne sont autre chose que nos lubies et nos caprices, et Gœthe guérit son héroïne par les moyens qu'il a lui-même employés. C’est, en effet, pour les rapports de sa fable avec la réforme morale de Gaœthe que Lila devait être mentionnée ici : il n’y faut guère chercher d'éléments antiques; on s’est étonné cependant que Lila « parle comme une Grecque* », et l’on n’en a pas vu la raison, qui est pourtant assez simple. Lila, pour retrouver les siens, se déclare prête à descendre au pays des ombres; elle croit entendre la « mélodie de la mort », se sent, par moments, enveloppée de ténèbres, perd le sentiment, et a l’impression de s’'évanouir de ce monde*. Nous avons là, très vraisemblablement, des réminiscences de l’Alceste d'Euripide, que la situation amène de façon assez naturelle. La pièce grecque

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