‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 75 sur 270 · LE TRIOMPHE DE LA SENSIBILITÉ ET LE MONODRAME DE PROSERPINE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE LA SENSIBILITÉ ET LE MONODRAME DE PROSERPINE

Le Triomphe de la Sensibilité, que Gœthe faisait représenter comme pièce de circonstance l’année suivante à pareille date (30 janvier 1778), nous offre, au même point de vue, plus d'intérêt encore que Lila. Gœthe y parodie en effet la sentimentalité moderne, sans épargner son propre Werther; et, d'autre part, il yinsère son monodrame de Proserpine, c'està-dire une sorte de fragment tragique, d'inspiration et de sujet grecs. On connaît la folie du prince Oronaro ’, le plus étrange des rêveurs à la lune, et son adoration pour cette « fiancée cousue », cette poupée qui reproduit les traits de la reine Mandandane et qui est rembourrée avec Siegward, Le Bon Jeune Homme, la Nouvelle Héloïse et les Souffrances du jeune Werther. Ces « sentimentalités », auxquelles Gœthe dit un ironique adieu, sont raillées avec beaucoup d'humour et de verve. La pièce n’est pas « grossière et folle autant qu’il se peut”? », mais d’une saine gaîté, et très divertissante. Elle est probablement imitée, comme l’a montré Biedermann, du conte satirique L’A more delle tre melarance, composé par Gozzi à la gloire de la farce italienne et pour ridiculiser Goldoni, Chiari et les adaptateurs de pièces régulières françaises. Mais si Gœthe à pu prendre certaines données au conte de Gozzi et se servir, à son exemple, d'enchanteurs et d’oracles, sa

1. Voir dans les Remarques de A. Kôster (Jubil. Ausg., t. VII, p. 374 et suiv.) ce que Lenz et son amour de tête pour Henriette de Waldner ont pu fournir

à Gæœthe pour cette « charge « d’Oronaro.

2. Lettre écrite de la Wartburg à Mme de Stein (septembre 1777).

« fantaisie dramatique », en tant que palinodie, n’en à pas moins un fond très personnel. Sous les railleries adressées aux modernes, la prédilection pour l’art classique s'annonce nettement : « C’est une admirable « invention de nos jours, dit Merkulo”, qu'à chaque heure, à chaque moment de la journée on ait attribué des sentiments spéciaux. C’est en cela que les Anciens étaient de vrais sots! on pouvait voir, dans leurs pièces, les scènes les plus solennelles, les plus terribles se passer au grand jour et en plein air. Nous, nous ne faisons rien avant onze heures ou minuit, et sans cercueils, sans cimetières, sans voiles noirs nous ne saurions exécuter rien qui vaille. » L'insertion même du monodrame de Proserpine ne va pas sans beaucoup d'ironie à l'adresse de ces dramolets à la mode « où le personnage joue seul, bien qu'il ne soit pas seul », car on lui adjoint des figurants de toute sorte, amoureux, suivantes, Naïades, Oréades, Hamadryades, maris, intendants. Ce sont là les fantaisies du goût moderne, mais Gœthe fait observer que ce monodrame est moins une invention récente qu'une résurrection d'un genre fort connu des Romains : il nous renvoie notamment à Suétone pour nous convaincre que Néron « ne jouait que des monodrames ? ». Que des pièces lyriques de ce genre aient été très familières aux Anciens, c'est ce qu'on peut affirmer aujourd'hui avec plus de certitude encore que Gœ&the : elles dérivaient sans doute, ainsi que les Cantica de la comédie romaine, de ces mimes lyriques, hilarodies et magodies, très répandus à l’époque Alexandrine*. LA lexandrian erotic fragment (Plainte d'une amante délaissée), publié par Grenfell, est un très intéressant exemple de ces monodrames antiques * : on le tient avec raison pour une hilarodie, et nous savons par Athénée que ce genre de mime avait un caractère sérieux, et se rapprochait en

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