‹ Goethe et WertherChapitre 12 sur 13 · GOETHE A KESTNER ET LOTTE · texte numérisé non relu

GOETHE A KESTNER ET LOTTE

9 juillet 1776, Weimar.

Mes chers enfants, il y a tant de choses qui m'agitent. Autrefois c'étaient mes propres sentiments ; maintenant ce sont en outre les embarras d'autres personnes que je dois supporter et arranger. Apprenez seulement ceci : je demeure ici et je puis y ijouir de la vie à ma façon et à me rendre utile à un des plus nobles cœurs. Le duc, avec lequel j'ai, depuis neuf mois, des rapports d'âme les plus sincères et intimes, m'a attaché aussi à ses affaires. Que Dieu bénisse nos relations.

Il m'a accordé siège et voix dans son conseil, et le titre de conseiller intime de légation. Nous avons d'excellentes espérances.

Il y a ici encore beaucoup d'hommes aimables qui voient avec satisfaction que je reste, ce qui peut-être n'est pas très-agréable à quelques autres. Adieu, gardez-moi votre affection.

Donnez-moi des nouvelles de vos enfants. Matthaei m'a remis une lettre.

GOETHE A KESTNEli.

Wartbourg:, le 28 septembre 77.

Mon cher Kestner, je ne vous ai pas oublié. Mais je garde le silence à l'égard de tout le monde, ce qu'ont déjà conseillé les anciens sages et ce qui me convient parfaitement. En attendant, on fait courir beaucoup de contes concernant ma personne, de même que mes contes les ont amusés autrefois. Si c'est possible, écrivez-moi plus souvent, même sans attendre une réponse. Croyez que je les apprécie, car j'y vois que vous vivez et que vous êtes heureux. Vous me demandez un conseil! C'est difticile de loin. Le meilleur conseil et à la fois le plus loyal et le plus éprouvé est : restez où voiis êtes. Supportez maints désagréments, chagrins, passe-droits, etc., parce que vous ne vous trouverez pas mieux quand vous aurez changé de séjour. Restez fidèlement et avec fermeté à votre place. Dirigez vos efforts sur un seul but. Vous êtes l'homme pour cela, et vous avancere:t, en restant, parce que tout ce qui est derrière vous recule. Celui qui change de position, perd toujours moralement et matériellement les frais de voyage et d'établissement et reste en arrière. Je te dis cela en ma qualité d'homme du monde, qui apprend peu à peu cora-

ment les choses se passent. Écris-moi plus de détails de ta position. Je te donnerai peut-être un conseil plus positif.

Salue de ma paît Lotte, et que Dieu vous protège vous et vos enfants.

Je demeure au Pathmos de Luther, et je m'y porte aussi bien que lui. Du reste, je suis le plus heureux des hommes que je connaisse. Cela te suffit.

Salue de ma part Sophie '.

' La sœur cadette de Lotte, en ce tempf, eu visite chez ccUe-ci à Hanovre.

GCETHE A KESTNER.

25 janvier 1778.

Je vous remercie de ce que vous m'avez envoyé, et je vous demande surtout les changements et les amendements auxquels je tiens le plus. Je vous en rembourserai volontiers tous les frais.

Je vous félicite de l'accroissement de votre famille et de sa guérison de la petite vérole. Ce sera bien à vous, quand je viendrai un jour vous voir, de pouvoir me présenter une demi-douzaine de ces petits personnages.

Saluez de ma part Lotte, et si mon style sent parfois le conseiller intime, toutlc reste est pourtant, et hélas! comme il a été. Salue de ma part Sophie. Adieu.

Et Lotte, est-elle toujours si impertinente? Envoyezmoi donc vos silhouettes et celles de Sophie et des enfants.

GOETHE A KESTNER

2ô janvier 1778.

C'est très-beau que nous nous rencontrions de nouveau. J'ai pensé, il y a quelques jours, à vous et j'allais vous demandercommentvont leschoses? J'ai faitdepuis longtemps le projet d'aller vous voir. Je le réaliserai peut-être un jour et je vous trouverai alors vous et vos cinq petits garçons gais et bien portants. Ce serait charmant si vous m'envoyiez bientôt une lettre de 'famille à laquelle Lotte et ceux des enfants qui savent écrire ajouteraient quelques lignes. Cela nous rapprocherait. Je vous enverrai bientôt quelque chose, car j'ai déjà plus de loisir pour penser à mes amis, quoique le travail augmente.

J'ai, en outre de mes fonctions de conseiller intime, la direction du département de la guerre et des chaussées, avec les caisses. L'ordre, la précision et la promptitude sont des qualités dont je tâche tous les jours d'acquérir un peu.

Du reste, je suis dans les meilleurs rapports avec le monde d'ici ; j'acquiers de plus en plus l'affection et la conliancc, et il ne dépendra que de moi d'être utile et heureux. Je demeure hors la ville, dans une très-belle vallée

où le printemps crée dans ce moment son chef-d'œuvre. Pendant notre dernier voyage en Suisse, tout s'est fait à souhait et nous sommes revenus chargés de quantité de choses excellentes.

Je remercie pour la déduction faite par Hennings. Je ne connais pas le poëme et toute l'affaire ne prouve pas des idées nettes. Adieu, salue de ma part ta femme et tes enfants, et gardez-moi votre affection.

Goethe.

Je n'ai pas douté qa'Oberon te plairait; c'est un excellent poëme. Quand un Allemand est poëte, il l'est bien. Mes travaux littéraires sont subordonnés aux exigences de la vie. Cependant, suivant l'exemple du grand roi qui passa tous les jours quelques heures à jouer de la flûte, je me permets parfois un exercice du talent qui m'est particulier. J'ai écrit beaucoup, presque le double de ce qui a été imprimé. J'ai aussi beaucoup de projets, mais je manque de recueiUement et de loisir pour les réaliser. J'ai taillé différentes choses pour un théâtre d'amateurs d'ici; je l'ai fait, il est vrai, d'une façon conventionnelle.

GŒTHE A KESTNER

Du 30 mai 1781. Reçu le 22 juin 81.

La bonne parole que j'ai reçue de vous m'a agréablement rencontre sous les beaux ombrages de mes arbres, où je suis babitué à supporter la joie et le cbagrin.

Saluez de ma part Lotte et ses nombreux petits garçons. Quel plaisir si je pouvais aller vous voir!

Je deviens de jour en jour plus esclave, et j'appartiens principalement à la terre à laquelle nous devons retourner. L'énumération de vos faits et gestes dans votre petit domaine m'a fait du bien. Je ne puis pas vous dire de pareilles choses de moi, car je suis un homme isolé. Brandt * n'a passé que peu de temps avec moi.

J'envoie ci-joint à Lotie un petit épilogue. Qu'elle ne le prête à personne, pour qu'il ne soit pas imprimé. Adieu, comme autrefois.

Goethe.

* Plus tard conseiller intime à Hanovre, aussi connu comme écrivain.

id

GOETHE A KESTNER

15 mars 1783. Reçu le 22 mars 83.

Si je voulais vous rendre la pareille, je ne répondrais que dans un an à votre lettre. Mais je cède à notre vieille amitié et je vous remercie de ce que vous m'avez envoyé.

Quelles têtes ! Mais ne m'enviez pas mes arbres, vos petits garçons valent mieux. Saluez Lotte de ma part. Votre bonheur et celui de votre famille me cause beaucoup de joie.

Nous avons un prince-héritier bien portant ; ce qui nous a rendus bien heureux. Vous sentiez cela aussi bien que moi.

Voici mon Iphigénic. Je vous demande de me la rendre bientôt. Vous pouvez la montrera quelques bons amis; mais dérobez-la aux regards des jeunes auteurs. Gela n'a pas une grande importance, mais il est fâcheux d'être produit par morceaux devant le public, ce qui m'est déjà arrivé souvent.

Que le style de ma dernière lettre ne vous fâche pas i. Je serais le plus ingrat des hommes, si je n'avouais pas que

* Cette lettre n'a pu être retrouvée.

j'ai une meilleure position que je ne mérite. Il est vrai que j'ai à soulTrir de la chaleur et de la fatigue de cette existence, et alors il peut arriver qu'on devient parfois las et de mauvaise humeur.

Adieu et pensez à moi au milieu de votre famille.

Goethe.

GŒTHE A KESTNER

Le 2 mai 1783.

J'ai reçu, mon bon Kestner, par la poste, la lettre que devait m'apporter votre jeune ami ^ Je le verrai donc plus tard. D'après ce que vous m'écrivez ce doit être un homme intéressant. La tragédie n'est pas mal; elle fait supposer que l'auteur n'est pas sans esprit. Mais elle ne contient rien de nouveau, de caractéristique, et il m'a semblé qu'elle manque de la veine poétique.

Je vous remercie de votre patience incîulgente d'aujourd'hui et d'autrefois, et de votre bonne conduite envers moi. J'ai fait dans ma vie nombre d'étourderies, qui me coûtent assez cher. Votre lettre m'a été justement dans ce moment-là fort agréable. — J'ai repris dans des heures calmes mon Werther, et, sans toucher aux parties qui ont fait tant de sensation, je pense le hausser de quelques degrés.

J'avais l'intention de faire d'Albert un caractère que

* M. de Ramdohr, d'abord au service de Hanovre, plus tard de la Prusse, à la fin envoyé à Naplos, auteur de divers écrits et de la tragédie en question.

pouvait bien méconnaître le jeune homme passioné, mais pas le lecteur ; cela produira un effet excellent et longtemps désiré. J'espère que vous en serez satisfait.

Il semble, du reste, que lo sort vous traite en favori. D'abord, tant de garçons qu'on aurait dit qu'il y en avait assez, et ensuite la fille désirée, qui vient à propos. Que Dieu vous la conserve.

Peut-être aurai-je un jour une nouvelle pour Hans. Saluez Lotte, soyez heureux et gardez-moi votre affection.

FlUGMEINT

d'un brouillon de lettre écrite par KESTNER a GCœTHE.

Hanovre 1782.

Je vous remercie de m'avoir informé de votre projet de refaire Weriker. Mais, mon bon et cher ami, je ne m'en réjouis que parce que j'espère que les passages inconvenants y pourront être adoucis et que vous voudrez me permettre à cet égard quelques observations. J'exprime cet espoir avec assurance en faisant appel à votre amitié. L'ardeur de la jeunesse a dû se calmer un peu depuis dix ans et céder à la réflexion plus froide de l'homme fait.

Je me rappelle que j'ai déjà fait, lorsque vous nous envoyâtes un exemplaire, quelques observations pour en arrêter la publication par la librairie. Mais c'était trop tard, maintenant que le livre se trouve dans les mains de tout le monde, on ne pourra pas corriger radicalement tous les passages en question. Je ne possède plus cet exemplaire, on a dû me le voler. Je n'en veux pas empruntera d'autres un exemplaire, par les motifs exposés dans ma dernière lettre et pour ne pas faire deviner que j'étais informé de la nouvelle rédaction. Je vais me le faire venir par le

libraire pour le parcourir de nouveau avec attention et préciser mes observations. Pour le moment, voici ce que je pense, ce que je me rappelle.

1. Les soufflets donnés par Lotte nous ont été pénibles, à moi et à elle. Cet épisode n'est ni justifié par la véritable histoire, — ni en accord avec le caractère de ce^/e Lotte que vous avez représentée. Ma chère Lotte du moins ne se serait jamais conduite ainsi. Bien qu'elle fût une jeune fille vive et pétulante , elle resta toujours demoiselle, et garda malgré cette vivacité et cette pétulance, toujours la délicatesse de son sexe. — Je ne trouve pas pour le moment un autre mot.

2. Le fait qu'elle ait donné à entendre à Werther, durant le bal, qu'elle était déjà fiancée, nous a aussi blessés; Lotte, c'est-à-dire la mienne, quand c'est d'elle que vous avez parlé, n'aurait pu dire cela, attendu que nous n'avons jamais été engagés par une promesse formelle. Il est vrai, que nous nous comprenions réciproquement, que nous étions d'accord et inséparables. Mais notre engagement reposait sur une convention tacite. D'après les lois humaines, nous aurions toujours pu rompre. C'était de ma part une espèce de caprice, si vous voulez.

GŒTHE A KESTNER

24 juin 1784.

J'aurais dû depuis longtemps vous écrire, car je ne vous ai pas encore remercié pour le bon accueil que vous avez fait à mon Iphigénie. Vous m'avez fait un plaisir particulier en analysant cet ouvrage et en m'indiquant les parties que vous trouviez belles. Des louanges vagues et générales n'encouragent pas et n'enseignent rien.

J'ai reçu l'exemplaire renvoyé et aussi votre lettre datée de Zelle.'

G.... a pu vous donner très-peu de mes nouvelles. Je n'ai pas de relations avec lui. C'est un fou qui se ruine.

J'apprends avec plaisir ce que vous m'écrivez de vos enfants. Celui qui a son univers dans sa famille est heureux. Reconnaissez bien votre bonheur et sachez que des positions plus brillantes ne sont guère à envier.

Les comtes de StoUbcrg sont venus nous voir. Leur visite nous a rappelé les temps passés et a consolidé de nouveau notre vieille amitié.

" Saluez Lotte, et continuez à vous bien porter. Soyez heureux et gai au milieu des vôtres. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles et conservez-naoi votre affection.

Eisenach, 24 juin 1784. G.

Saluez nommément Georges de ma part, et écrivezmoi bientôt.

GOETHE A KESTNER

H janvier 1785.

Vous verrez, mon cher Kestner, par la feuille ci-jointe ce qui me détermine à vous écrire dans ce moment. Je vous demande de me fournir le plus tôt possible des renseignements sur l'individu y mentionné. Il demeure à Milan et il pourra obtenir une place si ses indications sont reconnues vraies, et si l'on peut ajouter foi au reste.

Les capucins du mont Saint-Gotbard, qui se sont souvenus de moi, m'ont écrit, par suite d'une demande de leurs amis de Milan. Me sachant un homme célèbre, ils ont cru que je ne pourrais être autre chose que professeur de Gœttingue et que je devais avoir des relations à à Hanovre. C'c?t ainsi que leur lettre est arrivée en Allemagne et m'a entin trouvé ici. J'ai été cette année bien près de vous. Pourtant je n'ai pas pu aller vous voir. Quand est-ce que nous nous reverrons? Presque tous mes amis sont venus une fois me voir.

Saluez votre femme et vos enfants de ma part et donnez-moi bientôt de vos nouvelles. Quant à moi , on n'en peut rien dire sans me voir en face. Adieu ! Répondez bientôt et ne cessez pas de m'aimer.

La feuille et le dossier joints à cette lettre, concernant la commission donnée à Kestner, n'ont pas été reproduits ici, parce qu'ils n'offrent pas d'intérêt.

GOËTtîE A KESTNER.

25 avril 1785.

Je VOUS remercie beaucoup, mon cher Kestner, pour les nouvelles que vous m'avez données. J'ai répondu aux capucins et c'est à eux d'interpréter ma réponse comme ils pourront.

J'ai appris avec infiniment de plaisir que vous vous portez bien, vous et les vôtres, et que vous faites un heureux ménage. Que le ciel vous conserve cette position !

Saluez bien de ma part Lotte et la petite AméUe * et ce bon Georges. Dites-lui de m'écrire plus souvent. Ce doit être un brave petit garçon. La collection de minéraux offerte au public par Voigt , notre secrétaire des mines, n'est pas destinée à des enfants, mais plutôt à des amateurs qui désirent se faire une idée exacte des diverses formations de montagnes, dont on parle maintenant tant.

D'après le livret ci-joint, la collection contient les espèces de pierres décrites dans les lettres, et elle vaut son argent pour quelqu'un qui porte intérêt à cette science et veut s'instruire.

Si vous désirez pour vos enfants une petite collection de minéraux, je pourrais vous en faire composer une, car j'ai assez de telles choses.

Adieu. Pensez à moi. G.

> La sœur cadette de Lotte. Elle séjourna pendant plusieurs années à Hanovre, dans la maison de Lotte.

GŒTHE A KESTNER

1" septembre 1795.

Votre lettre, mon cher Résiner, m'a cherché vainement dans ces contrées; je n'ai pas suivi la cour, et tandis que vous m'écriviez, je me trouvais assez loin de vous, à Carlsbad.

Que j'aurais été enchanté de vous revoir, de prendre part à vos joies et à vos peines, et de nous rappeler les anciens temps ! La mort de votre fille me cause beaucoup de chagrin. Je vois dans la famille de Herder combien une telle petite femme fait de bien au milieu de tant de garçons. Comme vous êtes des arbres toujours fertiles, vous devez tâcher de réparer cette perte. Saluez cordialement Lotte de ma part. Je pense qu'elle m'aime encore un peu, et moi, je ne changerai jamais, tant que je vivrai, mes sentiments pour elle.

Adieu. Tout autour de moi est encombré de papiers; c'est pour cela que je n'écris pas davantage.

GCETHE A KESTNER.

4 décembre 1785; la réponse est du 2 avril 86. Depuis que j'ai reçu votre lettre, mon cher Kestner, je n'ai pu me consoler de votre sort, que vous supportez si courageusement i. Vous avez été pour moi, jusqu'ici, l'idéal d'un homme heureux, par l'ordre et par la modération des désirs, et votre vie exemplaire, avec votre femme et vos enfants, a été pour moi un tableau qui m'a réjoui et rasséréné. Mais quelles tristes réflexions me sont inspirées par les événements qui vous ont surpris ! Seulement voire noble exemple me rend le courage. C'est beaucoup, quand un homme ne s'abandonne pas lui-même en un cas pareil. Soyez convaincu de mon intérêt cordial, car ma vie dans le monde n'a fait que me rendre mes anciens amis plus chers. Je vous remercie pour votre lettre si riche de détails et pour votre ferme confiance en ma sympathie. Adieu, saluez Lotte et les enfants de ma part. Les eaux ont produits de bons effets et je me porte très-bien.

• Kestner avait perdu une portion considérable de sa fortune. La cause de cette perte l'avait rendue encore plus douloureuse.

GŒTHE A KESTNER

16 juin 1786.

Votre docteur Riedel m'a beaucoup plu, et en général, il a eu ici beaucoup de succès. Donnez-moi quelques renseignements sur lui, sa famille, son caractère, sa vie passée, et surtout sur ses espérances. Peut-être trouverait-on une position pour lui dans notre pays. Mais n'en dites rien ni à lui ni à d'autres.

Je désire avoir bientôt ces renseignements, parce que je partirai vers la fin du mois pour Carlsbad ; en tout cas adressez votre lettre ici. Je me porte bien et je vous aime. Quand nous reverrons-nous? Saluez Lotte et les vôtres, et conservez-moi votre affection.

GCETHE A KESTNER.

21 juillet 1786.

La poste d'aujourd'hui porte au docteur Riedel une proposition pour le cas où il voudrait donner ses soins à notre prince héréditaire. Cette offre n'est qu'en termes généraux, cependant sa réponse amènera des choses plus précises. N'en parle encore à personne. Notre duchesse vient d'accoucher heureusement d'une princesse qui a été baptisée aujourd'hui. Lavater a passé par icij je vois avec plaisir qu'il a fait partout une impression favorable.

Je partirai enfin le 24 pour Carlsbad, s'il n'y a pas de nouvelles difficultés. Adieu, saluez Lotte et les vôtres de ma part, et conservez-moi votre affection.

C'est ma réponse à votre lettre du 16 juillet, que j'ai reçue aujourd'hui.

GOETHE A KESTNER

Rome, le 19 février 87.

Je vous envoie quelques mots et un salut par l'intermédiaire de M. de Pape, qui retourne en Allemagne. J'ai été plutôt emporté à Rome que je n'y suis allé, et maintenant je ne peux dire les jouissances heureuses que je trouve ici. Je voudrais bien vous en communiquer une portion.

Le docteur Riedel est arrivé chez nous et a été nommé conseiller. J'aurais désiré pouvoir lui être utile dès le commencement, mais je pense que l'occasion s'en présentera.

Adieu, souvenez-vousdemoijCt saluez de ma part Lotte, les enfants et tout le monde près de vous. J'ai la tête toute troublée parce que je vois et par mes travaux, par le beau temps et par toutes les folies du carnaval. Adieu.

GOETHE A KESTNER

Rome, le 24 octobre 1787.

M. Rchberg ' m'a rencontré encore ici et m'a remis aujourd'liui votre lettre du 18 mai, tandis que j'en avais déjà reçu une de Wetzlar, Ma mère m'écrit aussi que vous êtes allé la voir et qu'elle a pris Lotte en grande affection. Je me réjouis de votre bonheur au milieu des vôtres. C'a dû être à Wetzlar une véritable fête de famille.

Je passerai encore l'hiver prochain en Italie, et c'est un grand bonheur pour moi que cela soit possible.

Je serai charmé si M. Rehberg s'accorde avec nous, et si je puis lui être utile.

Mes œuvres se sontsans doute présentées chez vous. Les autres volumes suivront à mesure qu'ils seront publiés.

Saluez cordialement de ma part Lotte et Amélie. J'ai appris qu'un de vos petits s'est très-bien accordé avec ma mère.

Que cette lettre vous trouve tous en bonne santé et

contents.

Goethe.

' Plus tard conseiller intime de cabinet de Hanovre, écrivain spirituel de renom.

LA MÈRE DE GOETHE A KESTNER Eï A LOTTE.

Francfort, le 23 octobre 1788.

Cher compère, excellente commère, Un négociant ne peut s'effrayer davantage d'un fort billet à échéance qui lui est présenté et qui vide le fond de sa caisse, que je ne fus effrayée par votre deuxième lettre. Permettez-moi de vous présenter ma juslitîcation; j'attends que votre justice m'absoudra entièrement. J'étais malade lorsque je reçus votre lettre du 17 septembre, qui m'a fait tant de plaisir. Ma tète était lourde et ma bouche était remplie d'aphtes, ce qui m'a causé de grandes douleurs et m'a rendue incapable d'écrire. En outre, dans cette fatale fiériode, Schlosser, sa femme et ses enfants, que je n'avais pas vus depuis six ans, sont arrivés de Carlsruhc. Ils se sont logés chez moi. Vous, mes amis, vous pouvez vous imaginer cette vie agitée, cette succession de visites. Moi, encore à moitié malade, j'ai été obligée de partager cette vie. Une me resta pas une minute pour penser à d'autres choses qu'à des visites, à dos repas, etc. A peine étaientils partis, que nous avons eu les vendanges, qui ont aussi pris de notre temps. — Summa summarum, j'ai vécu pendant dix semaines entières dans un trouble continuel , — et j'ai été forcée de remettre, malgré moi, mes remerciments pour la confiance que vous avez bien voulu avoir en moi.

— Si vous trouvez ces raisons suffisantes, dites-moi quelques mots aimables. — Cela me fera du bien et réjouira mon cœur. Vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que j'ai eu à être marraine de votre fille. — Que Dieu vous conserve la petite pour votre joie ! Voici maintenant quelque chose qui concerne M. Hans Buff. — Pendant que votre femme était ici, je lui ai fait cadeau des quatre premiers volumes des écrits de Goethe. Vous m'écrivîtes peu de temps après que vous les aviez aussi reçus de mon fils et ne voulant pas garder les deux exemplaires, je devais vous dire la personne à laquelle vous pourriez les remettre. Je me suis décidée pour M. Hans Bufl". Lorsque je lui remis, il y a quelque temps, le cinquième volume, il me dit qu'il n'avait pas encore les quatre premiers, et il me pria de vous rappeler que c'est à lui que vous devez les remettre. iMon fils est de retour d'Italie; il est gai et se porte bien. M'"^ Bethmann vous a écrit hier. — Elle a été aussi malade. Adieu.

Saluez et embrassez avant tout mon cher Edouard, de la part de celle qui ne change pas.

Je suis la fidèle et véritable amie de mon cher compère et de ma chère commère.

Elisabeth Goethe.

GŒTHE A KESTNEK.

10 nov, 1788.

Ce n'est pas très-poli de ma part que d'être déjà de retour en Allemagne depuis si longtemps et de n'avoir pas encore donné un signe de vie. Vous éles donc Irès-aimable de m'avoir devancé en me donnant de vos nouvelles. J'apprends avec plaisir que vous vous portez tous bien et que vous continuez à vous multiplier.

Je ne comprends pas pourquoi ma mère n'a pas répondu. Il serait bien étrange que, par suite de ce hasard, la fille eût continué le nom de sa mère.

J'ai été bien à mon aise en Italie j j'y ai vécu tout à fait d'après mon idée et j'y ai fait des éludes suivies. Je voudrais seulement que cela aurait pu m'ar river vingt ans plus tôt ! Mais je n'aurais pas pris les choses d'une manière aussi solide.

Rehherg s'est très-bien accordé avec nous. Je n'aime pas à être rigoureux quand j'ai affaire à des hommes qui me sont nouveaux. Mais, vers la fin, tout s'est arrangé très-bien. J'ai seulement regretté la nécessité où nous avons été de nous séparer.

Il m'écrit souvent. Herder est maintenant à Rome.

Notre duchesse douairière y est aussi arrivée il y a peu de temps.

Riedel est un fort brave homme et se plaît de mieux en mieux. Au commencement, sa position a été, sous plus d'un rapport, difficile, mais tout va bien maintenant. L'enfant est gai et bien portant. Vous m'avez écrit une fois pour présenter quelqu'un au Kammergericht (cour de justice). Dites-moi si vous y tenez encore et comment il faudrait s'y prendre. Quoique je n'aie pas de relations politiques, je pourrais pourtant obtenir quelque chose. En attendant, adieu. Saluez de ma part les vôtres. Quand et où nous reverrons-nous donc enfin ?

Goethe.

GCETHE A KESTNER.

2 février 1789.

J'ai reçu à temps, mais par un détour, votre lettre. Depuis, j'ai réfléchi sur ce que vous désirez. J'ai pris çà et là des informations; mais je n'ai rien trouvé qui pourrait vous satisfaire directement. Cependant, j'ai un projet qui réussira peut-être. Écrivez-moi par quelle voie je dois m'expliquer d'une manière plus précise. Pardonnez-moi si je ne vous en dis pas davantage aujourd'hui. Saluez de ma part les vôtres et souvenez-vous de moi.

GCETHK A KESTNER.

2 mars 1790.

Votre lettre m'a fait beaucoup de plaisir, mon cher Kestner, surtout le petit mot du Brocken * , qui m'est une véritable preuve de votre constant souvenir. Aussi, j'ai souvent pensé à vous quand j'ai été heureux.

Je vous dis aujourd'hui peu de choses; vous l'estimerez mieux, parce que je réponds sans retard. Cette lettre sera suivie du sixième volume de mes écrits. Je vous souhaite des heures heureuses pour vous en réjouir.

Adieu. Saluez de ma part Lotte et les vôtres. Je suis de nouveau sur le point de faire un voyage. — Dans quelle direction? — Je ne le sais pas moi-même.

Adieu. Goaservez-raoi votre affection.

' Brockcu ou Blocksberg est le nom du point le plus élevé de la montagne du Harz, où Gœlhe a placé une des scènes les plus fantastiques de son Faust,

GOETHE A KESTNER

Le 10 mars 1791.

Je vous remercie, mon cher, pour la preuve que vous vivez encore et que vous vous souvenez de moi en ami. J'ai été très-content de voire Amélie '.En la regardant, je me suis senti en même temps rajeuni et vieilli.

Voici mon huitième volume, comme je suis un correspondant négligent, j'ai du moins la consolation de m'entreteuir par cette voie avec mes amis absents.

Vous me pardonnerez de ne pas vous envoyer mes essais sur la botanique, et dorénavant tout mes travaux de ce genre. Ils ne peuvent pas vous être utiles. Quand je ferai imprimer quelque chose de lisible, je vous l'enverrai. Adieu, saluez Lotte et les enfants et pensez à moi.

GcœxHE.

' Cette sœur cadette de Lotte, déjà mentionnée au n" 425, arriva à Weimar après son mariage avec le conseiller Riedel.

GOETHE A KESTNER

16 juillet 1798.

Vous auriez eu, mou cher vieil ami, plus tôt de mes nouvelles, si vous m'en aviez fait parvenir des vôtres. Car, cela ne tire pas à conséquence, quand je ne réponds pas par hasard à une lettre et que je me tais pendant longtemps. Les jours et les années s'envolent avec une rapidité telle qu'on a de la peine à réfléchir, et il semble que cette rapidité augmente à mesure qu'on descend. J'espère que vous me reconnaîtriez, quant à mon intérieur, si nous nous revoyions. Quant à mon extérieur, on dit que je suis devenu gros. Ci-jointe une ficelle qui est la mesure de ma périphérie. Vous pourrez voir si j'ai réussi, sous ce rapport, mieux que vous, car autrefois nous étions à peu près de la même taille. Je me porte bien, je suis actif et aussi heureux qu'on puisse le demander sur ce globe.

Je voudrais bien apprendre la même chose de vous et des vôtres. Saluez-les cordialement.

GcœTHE.

VERS ADRESSÉS PAR liOETIIE A Kf;ST>ER,

Écrits sur la première page d'an exemplaire de Deserted village by Dr. Goldsmith, dont il lit cadeau à Kestaer.

Quand au bout des souffrances de cette vie, La fortune t'accorde du repos et des jours heureux N'oublie pas celui qui, — de tout son cœur, T'a aimé et a ainné avec toi.

Goethe.

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