EXTRAIT D'UNE LETTRE DE KESTNER
A SOW Ar.CIEN GOUVERNEUR.
Welilar, vers la fin de 1767, ou au commencement de 1768.
Je fréquente ici une des meilleures maisons de
la ville. Elle est reconnue pour telle par la noblesse et par d'autres personnes, enfin par quiconque n'est pas esclave de la vanité. Celui qui connaît intimement cette maison en est enchanté. Un brave père, gai vieillard, encore vigoureux, grâce à la tempérance et une bonne constitution, complaisant pour tout le monde et honnête, plein de bienveillance envers les autres, quoiqu'un peu rude (en comparaison avec le personnage suivant). La mère — je ne sais par oii commencer l'énumération de ses qualités— un seul mot peut la peindre : c'est la meilleure des épouses, des mères et des amies. Arrivée à l'âge de quarante ans, elle ne manque pas d'agréments; mais elle les ignore ou semble du moins les ignorer. Son beau et doux cœur est bienveillant, comp'aisant et tendre. Elle a de l'intelligence, de la véritable sagesse et un esprit agréable.
Elle joint à ces qualités un caractère modeste, vertueux, religieux, etc. ; elle est vénérée par tout le monde et tendrement aimée par ses enfants. Ceux-ci sont sa principale occupation et absorbent toute son attention; elle est leur plus précieux bien. Quand elle sort, les grands et les petits sont contrariés et mécontents,; et quand elle rentre ce sont des cris de joie, des embrassements, des baisers, des questions sans fin, où elle a été si longtemps, des rapports sur ce qui s'est passé pendant son absence, etc. Les enfants sont plus sensibles à ses avertissements que d'autres ne le sont aux coups. Je quitte avec peine ce portrait pour passer aux enfants. Il y a deux grandes filles, l'une âgée de dix-huit ans, l'autre de seize ans. Elles sont, comme tous les enfants, dignes de leur mère. Ils ont tous les cheveux blonds et les yeux bleus; les petits pourraient poser pour un groupe d'amour. L'aînée est assez régulièrement belle, calme, silencieuse, d'un tempérament doux, etc. La beauté de la seconde, jugée d'après les règles, est moins parfaite ; néanmoins elle est plus charmante et plus gracieuse. Elle a le cœur sensible et sympathique. Son corps (ainsi que celui de tous ses frères et sœurs), est délicat, et son âme ne l'est pas moins. Elle est pleine de pitié pour tous les malheureux, complaisante et toujours prête à rendre service à tout le monde; elle est impressionnable et se réconcilie rapidement, quand elle croit avoir oflensé quelqu'un ; elle est bienfaisante, aimable et polie, enchantée quand un bonheur arrive à quelqu'un, et pas du tout envieuse et jalouse (défaut ordinaire chez les jeunes et les vieilles femmes). En outre, elle a un caractère éveillé, une âme vive, une intelligence prompte, et elle se distingue par sa présence d'esprit. Elle est gaie, toujours
contente et elle communique, par sa conversation, ses saillies, et par une certaine bonne humeur, sa gaieté à tout son entourage. Elle est la joie de ses parents. Quand elle aperçoit dans sa famille une figure sombre, elle se presse de l'égayer. Tout le monde l'aime et elle ne manque pas d'adorateurs, dans le nombre desquels se trouvent, ce qui est curieux, des sots et des spirituels, des hommes sérieux et des étourdis. Elle est sage, pieuse et travailleuse, habile en tous les travaux de femmes, surtout docile
Ici se termine la correspondance de Goethe. L'édition allemande contient encore quatre lettres de Kestner (n°' 139, 140, 141 et 142), adressées la première à son ancien gouverneur, et les trois autres à M. de Hennings. Ces lettres remontent à une époque où leur auteur ne connaissait pas encore Gœthe, et elles n'offrent pas d'intérêt pour le lecteur français, à l'exception de quelques passages qui se rapportent à Lotte, sa fiancée, passages donnés en extrait dans la lettre qui précède.