‹ Goethe et WertherChapitre 7 sur 13 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

A l'histoire de la mort de Jérusalem.

On prétend avoir des renseignements secrets venant de la bouche du secrétaire H.,. Celui-ci avait été obligé, le mercredi avant la mort de Jérusalem, d'aller chez l'ambassadeur, lorsque Jérusalem était venu prendre le café avec H... et sa femme. Le mari remarqua à son retour l'air extraordinai rement sérieux de sa femme et le silence de Jérusalem. L'un et l'autre lui semblaient suspects, d'autant plus qu'il trouva sa femme et Jérusalem très-changes. Jérusalem partit. Le secrétaire fit ses réflexions; le soupçon que quelque chose de fâcheux pour lui se serait passé pendant son absence le préoccupe, car il est très-méfiant et jaloux. Il fait cependant semblant d'être calme et gai, et veut avant tendre un piège à sa femme. Il dit qu'il a souvent dîné chez Jérusalem, si elle n'était pas d'avis de l'inviter aussi une fois à dîner chez eux? — La femme répond que non, et ajoute qu'il faut rompre tout à fait avec Jérusalem ; qu'il commençait à se conduire de manière qu'elle serait forcée de cesser toute relation avec lui , et qu'elle se croyait obligée de raconter à son mari ce qui s'était

passé pendant son absence. Jérusalem s'était jeté à ses genoux et avait voulu lui faire une déclaration d'amour. Il va sans dire qu'elle s'était mise en colère et qu'elle lui avait fait beaucoup de reproches, etc. Elle exigea que son mari lui défendit sa maison, ne pouvant ni ne voulant plus entendre parler de Jérusalem ni le revoir.

C'est par suite de cela que H. .. écrivit le lendemain matin un mot à Jérusalem, etc.

GOETHE A KESTNER

Reçu de Darmstadt à Wetzlar, le 30 novembre 72.

Je vous remercie, mon cher Kesiner, pour vos renseignements concernant la mort de Jérusalem; ils ont excité notre plus vif intérêt. Je vous les renverrai après les avoir fait copier.

Merck et sa femme me chargent de leurs compliments pour vous de leur part. La femme répète toujours que vous devez être un excellent homme. Henri va tous les soirs à la comédie et ne se soucie pas du monde. Votre compliment à Mme Flachsland m'a rapporté un baiser. Je vous prie de lui faire souvent vos compliments et de me charger de les lui porter. Elle m'a recommandé de vous dire qu'elle vous souhaitait le plus grand bonheur en amour. Tout le monde désire connaître Lotte. J'ai l'habitude de parier beaucoup d'elle; ce qui fait sourire les gens et soupçonner qu'elle est ma bien- aimée ; il a fallu que Merck assurât que je suis tout à fait innocent sous ce rapport. Mes comphmenls à la petite Dorothée et Caroline, et à tous mes petits garçons. J'ai eu hier l'idée d'écrire à Lotte, mais je me suis dit qu'elle me répondrait seulement qu'il faut laisser les choses comme elles sont pour le moment. Pourtant je n'ai pas envie ds me brûler la cervelle. Je viens d'écrire à Gotter et de lui envo>fer un livre sur l'architecture.

Goethe.

LA SŒUR DE GŒTHE A KESTNER

Mardi, le 1 décembre 1772.

Je vous envoie ci-jointe la moitié du livre que vous avez demandé, l'autre moitié partira demain^ parce que le paquet aurait été trop gros. J'ai trouvé l'exemplaire dans la chambre de mon frère. Il pourra en acheter un autre à son retour, et vous faire savoir le prix. Adieu, mon cher ami, faites mes compliments à Lotte et dites-lui que je joue tous les soirs la marche sur ma guitare et que je pense à elle.

M. Schlosser vous salue cordialement tous les deux.

G(BTHE.

LA SOEUR DE GŒTHE A KESTNER

Vendredi le i décembre 1772.

Je viens de recevoir votre lettre, cher ami, les deux exemplairesdemandés arriveront prochainement. Écrivezmoi seulement si vous désirez que je les envoie de la même manière que l'autre exemplaire, et si la poste s'en charge. — Adieu.

Mon frère nous a écrit ; il ne songe pas encore à revenir.

Reçu à Wetzlar le 8 décembre 72 et datée du 6.

Je suis encore à Darms adt et tel que j'étais toujours. Que Dieu vous bénisse, et que tout amour et toute bonne volonté soient avec vous sur la terre. Le séjour d'ici m'a fait beaucoup de bien, mais en somme il n'y aura pas d'amélioration. Fiat voluntas. J'ai vu par votre lettre que vous êtes heureux et que vous n'avez point d'envie de vous brûler la cervelle. Ce qui est du reste impossible chez quiconque mente les trois marches en pierre qui conduisent à la maison de M. le bailli Buff. Qu'il plaise à Dieu de nous conserver ce bonheur, in sœcula sœculorum. Le peu de cas que fait Lotte de mes loyales intentions à ne pas lui écrire des lettres m'a fâché un peu, c'est-à-dire beaucoup, mais seulement peu de temps, comme je me fâche d'habitude de toutes ses petites méchancetés : ce dont la petite Dorothée Brandt, à qui Dieu veuille accorder bientôt un bon mari, m'a raillé plus d'une fois.

Les gens d'ici vous veulent tous du bien. Adieu. Ne cessez pas tant que vous m'aimez de vous souvenir de moi, et ne me refusez pas un peu de papier et quelque griffonnage que vous devez pourtant souvent dépenser pour les malheureux défauts de l'Empire^

Adressez dorénavant, mon cher ami, vos lettres à Francfort. 8

GOETHE A KESTNER

Reçu à Wetzlar le 13 décembre 1772.

C'est charmant, j'allais demander si la petite Léonore y est lorsque votre lettre est venue me l'annoncer. Oh ! si j'y étais, je critiquerais vos causeries et je rendrais la vie dure à Schneider; je crois que j'aimerais cette demoiselle plus que Lotte. D'après le portrait, c'est une charmante fille, de beaucoup mieux que Lolte; au moins autant. Et moi, je suis libre et j'ai besoin d'aimer. Je dois tâcher d'y aller; mais cela ne vaudrait encore rien.

Me voilà de retour à Francfort, j'aide nouveaux projets et caprices que je n'aurais pas si j'avais un amour au cœur. Adieu; écrivez moi bientôt. Voici Irois exemplaires de l'architecture; remettez les autres à de bonnes gens, à M. Schneider, par exemple, et dites-lui bien des choses de ma part.

GŒTHE A KESTNER

Reçu à Wetzlar le 16 décembre 72.

Hier au soir, cher Kestncr, je me suis entretenu une heure pendant le crépuscule avec vous et Lotte. Bientôt il fit nuit, je voulus sortir. Sur cela, en tâtonnant par la porte, je me tournai trop à droite et j'y touchai du papier, c'était la silhouette de Lotte. Ce fut une agréable sensation. Je lui dis bonsoir en sortant. Je me rappelle à l'instant qu'elle doit m'envoyer l'objet en question. Mon cher Kestner, ayez soin qu'elle vous le donne, mettez le bien dans une boîte. Qu'elle coupe un patron qui en indique la grandeur, ne lui laissez pas de repos, je ne vous écrirai pas un mot avant d'avoir reçu le peigne. Car nous sommes de pauvres hommes matériels. Je désire de nouveau avoir quelque chose d'elle, tenir dans mes mains quelque chose à elle, une marque matérielle par laquelle les biens spirituels indivisibles de la grâce, etc.. ainsi qu'on dit dans le catéchisme.

Votre lettre me fait beaucoup de plaisir, cher Kestner. Envoyez -moi une silhouette de Léonore en grand. Je l'aime beaucoup. Ne me gâtez pas cette jeune personne. Depuis mon retour de Darmstadt, je suis d'assez bonne hu-

meur et je travaille courageusement. C'est une œuvre étrange comme toujours; qu'il en sorte ce qui pourra !

N. B. Nous cesserons tous à la fm de l'année de rédiger la Gazette. Je travaillerai alors d'autant plus. Répandez cette nouvelle parmi tous ceux qui prennent de l'intérêt à nous.

Dites à Lotte qu'il m'est égal qu'elle aime, hors vous, quelqu'un plus que moi ; le second ou le vingtième, c'est la même chose. Le premier a toujours quatre-vingt-dixneuf parts du total, et c'est alors assez indifférent que quelqu'un en ait pour lui seul le centième ou qu'il le partage avec vingt autres. Mon affection pour elle a été toujours désintéressée.

Beaucoup de compliments à Caroline. Je n'ai pas vu KUnker ; mais j'en ai entendu dire plus de bien que n'en dit le critique de Francfort. Vos lettres ne risquent pas d'être brûlées. J'y ai déjà songé. Mais elles ne vous reviendront pas non plus. Je vous les léguerai quand je mourrai.

Mes compliments à Lotte quand elle aura un beau moment. Je suis votre bien affectionné

Goethe.

L'exemplaire de la Lettre sur l'homme coûte 30 kr.

GOETHE A KESTNER

Cher Keslner, j'ai reçu votre lettre au moment où je cachetais un paquet que vous aurez demain par les messageries. C'est ce qu'on appelle de l'étamine, connu aussi sous le nom de matelot; c'est destiné à des gilets et pantalons, pour mes deux petits garçons. Remettez-leur ce cadeau la veille de Noël. Placez à côté du cadeau une bougie, et embrassez-les de ma part, et aussi Lotte, cet ange! Adieu, cher Kestner. Votre lettre m'a causé une joie céleste. J'en ai aussi reçu aujourd'hui une de Versailles , du frère Lersen. Saluez tout le monde de ma part et gardez-moi votre affection. Adieu.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Wetzlar le 26 décembre 72.

Le matin de Noël. Il fait encore nuit, cher Restner ; je me suis levé pour allumer ma lumière et écrire. Cela me rappelle des souvenirs agréables d'un temps passé. Je me suis fait faire du café en l'honneur du jour de fête, et je veux vous écrire jusqu'à ce qu'il fasse jour. Le gardien de la tour a déjà joué son air * ; il m'a réveillé. Jésus- Christ soit loué. J'aime beaucoup cette saison et les cantiques qu'on chante. Le froid survenu me rend parfaitement content. Ma journée d'hier a été excellente; je craignais pour celle d'aujourd'hui, mais elle est aussi bien commencée, et je n'ai aucune appréhension pour sa fin. J'avais déjà promishier, dans la nuit, à mes deux chères silhouettes, de vous écrire. Elles voltigent autour de mon lit comme deux anges du bon Dieu. J'avais attaché, aussitôt après mon arrivée, la silhouette de Lotte. Pendant mon séjour

* Aux grandes fêtes telles que Noél, Pâques, la Pentecôte, les gardiens des tours jouent, de grand malin, sur une espèce de flageolet, des cantiques ou mélodies religieuses.

Note du Traducteur.

à Darmstadt, on a placé mon lit dans cette chambre et voilà que le portrait de Lotte se trouve au-dessus de ma tête. Cela m'a fait beaucoup de plaisir. La petite Léonore occupe maintenant l'autre côte. Je vous remercie , cher Kestner, pour ce charmant portrait, il s'accorde beaucoup plus avec ce que vous m'avez écrit d'elle que tout ce que je m'étais imaginé. Ainsi, ce que nous devinons, imaginons et prophétisons, ne vaut pas grand chose. Le gardien de la tour s'est tourné encore de mon côté, et le vent du nord m'apporte sa mélodie comme s'il jouait devant ma fenêtre. Hier, mon cher Kestner, j'ai été avec plusieurs braves garçons à la campagne. Notre gaieté a été bruyante : des cris et des rires depuis le commencement jusqu'à la fin. Ordinairement ce n'est pas de bon augure pour l'heure prochaine; mais y a-t-il quelque chose que les saints dieux ne puissent pas accorder s'il leur plaît ! Ils m'ont donné une joyeuse soirée ; je n'avais pas bu de vin, mon œil était sans trouble pour jouir delà nature. La soirée était belle: lorsque nous rentrâmes, la nuit survint. Il faut que je te dise que mon âme se rejouit toujours quand le soleil a disparu depuis longtemps, la nuit occupant l'horizon entier^ de l'orient jusqu'au nord et au sud, et qu'un cercle demi-obscur seulement luit du côté de l'occident. La plaine offre un spectacle magnifique. Quand j'étais plus jeune et plus ardent, j'ai regardé souvent, pendant mes excursions, ce crépuscule durant des heures entières. Je me suis arrêté sur le pont. La ville sombre des deux côtés, l'horizon brillant silencieusement, le reflet dans le fleuve ont produit sur mon âme une impression délicieuse que j'ai retenue avec amour. Je courus chez les Gerock, et demandai un crayon et du papier et je dessinai à ma grande joie le tableau entier

aussi chaud qu'il se représentait dans mon âme. Tous partagèrent ma joie sur ce que j'avais fait, et leur approbation me rassura. Je leur proposai de jouer aux dés mon dessin ; ils ne voulurent pas et me demandèrent de l'envoyer à Merck. Il est maintenant suspendu au mur de ma chambre et me fait aujourd'hui autant de plaisir qu'hier. Nous avions passé ensemble une belle soirée comme des hommes auxquels le bonheur vient de faire un grand cadeau, et je m'endormis en remerciant les saints dans le ciel pour la joie d'enfants qu'ils ont voulu nous accorder pour la nuit de Noël. En traversant le marché et en voyant cette quantité de lumières et de jouets, je pensai à vous et à mes petits garçons ; je vous vis comme un messager du ciel, portant l'évangile bleu, entrer dans ce moment chez eux et je songeais combien ce livre ouvert les réjouirait. Si j'avais pu être chez vous, j'aurais allumé en l'honneur de la fête de grosses bougies, de sorte qu'un reflet de la magnificence céleste aurait brillé autour de leurs petites têtes. Les gardiens des portes de la ville reviennent de chez le bourgmestre et font résonner leur clés. Le premier gris du jour éclaire le sommet de la maison du voisin, et les cloches appellent la commune chrétienne. Je suis trèsheureux dans ma chambre , que je n'ai pas depuis longtemps aimé autant qu'à présent. Elle est décorée des images les plus heureuses , qui me disent gracieusement bonjour : sept têtes d'après Raphaël , inspirées par l'esprit le plus vivant. J'en ai copié une et j'en suis content, mais pas trop. Mais mes chères demoiselles ! Lotte et la petite Léonore y sont aussi. Dites à celle-ci que je désire venir lui baiser les mains autant que le monsieur qui écrit des lettres si tendres. C'est un monsieur bien

désagréable. Je vo'îdrais doubler de billets doux pareils la couverture du lit de ma fille et elle dormirait aussi tranquillement là-dessous qu'un enfant. Ma sœur en a ri de tout son cœur : elle a eu dans sa jeunesse des choses pareilles. Cela doit répugner comme un œuf gâté à une jeune personne de bons sentiments. J'ai échangé le peigne contre un autre ; la couleur et la façon ne sont pas aussi belles que celles du premier, mais j'espère qu'il servira mieux. Lotte a une petite tête ; mais qu'elle tête !

Le jour arrive puissamment. Si le bonheur avance aussi rapidement, nous aurons bientôt une noce. Il me faut encore écrire une page; avant de l'avoir écrite, je fais semblant de ne pas voir le jour.

Saluez de ma part Kielmannsegge. Qu'il me garde son affection.

Le gaillard à Giessen, qui s'occupe de nous comme la bonne mère de l'Évangile s'occupe du denier perdu, et qui recherche et demande partout après nous et dont le nom ne devait pas tacher une lettre où il y a votre nom et celui de Lotte, ce gaillard-là se fâche parce que nous ne faisons pas attention à lui, et il cherche à nous taquiner afin que nous songions à lui. Il a écrit pour demander mon livre sur l'architecture ; on reconnaissait à son empressement que cela convenait à ses dents. Il s'est aussi pressé de brocher, dans le Journal de Francfort, une critique dont on m'a parlé. Gomme un véritable âne, il mange les chardons qui poussent autour de mon jardin, il ronge la haie qui protège le jardin contre des bêtes pareilles, et comme s'il voulait annoncer au maître qui est dans le bosquet qu'il y est aussi.

Adieu, il fait grand jour. Que Dieu soit avec vous comme

je le suis. Le journée est solennellement commencée. Malheureusement je suis forcé de gâter les [beaux moments en rédigeant des critiques ; mais je le fais de bon cœur, car c'est pour la dernière feuille.

Adieu et songez à moi, à cet être étrange entre l'homme riche et le pauvre Lazare.

Saluez de ma part tous mes amis et donnez-moi de vos nouvelles.

LA SŒUR DE GŒTHE A RESTNER

Lundi, le 4 janvier 73.

Mon frère m'a chargée de vous écrire qu'il vous'prie de demander à M. de Kielraannsegge s'il désire maintenant un volume à'Ossian qui est arrivé aujourd'hui.

J'apprends avec grand plaisir de vos nouvelles, mes chers amis; il m'est permis quelquefois de jeter un regard sur vos lettres et quand j'y vois seulement que vous êtes tous contents, je suis satisfaite. — Adieu, mon cher ami, de tout mon coear j'embrasse Lotte. Léonore et toutes les autres chères sœurs.

Sophie.

GŒTHE A KESTNER

Notre campagne critique est finie. J'ai raillé dans un épilogue le public et l'éditeur, mais n'en parlez pas. Qu'ils prennent cela pour des compliments.

Si vous voulez encore essayer pour le semestre prochain, vous risquez deux florins. Écrivez-moi, Saluez de ma part ma chère Lotte et Léonore, et adieu.

Le peigne et les feuilles de V appendice qui manquaient, sont partis. Vous aurez plus tard le n° 6.

GCETHE A KESÏNER.

Vendredi matin.

J'ai rêvé cette nuit de Lotte. En me reveillant j'étais assis sur le lit et je pensais à toutes nos aventures, dès la première rencontre à Garbenheim » jusqu'à la conversation près du mur * à minuit, au clair de la lune, etc.

C'étaient de beaux moments dont je me souviens avec plaisir. Et comment vivez-vous à côté de votre ange ? — Je suis maintenant tout entier au dessin et ce sont surtout mes portraits qui réussissent. Les demoiselles me disent : « Oh ! si vous vous étiez occupé ainsi à Wetzlar, vous auriez apporté le portrait de Lotte ! o Je leur réponds que j'irai bientôt vous voir et vous dessiner tous. Elles disent que ce n'est pas une consolation. Mais n'importe, pourvu que ma visite vous fasse plaisir.

' Kestner vit pour la première fois Goethe couché sous un arbre, à Garbenheim. (Voir n" 1.)

* L'extrait suivant du journal de Kestner explique ce passage : « Le 13 aoiit 1772... je me suis promené avec Goethe dans la rue, jusqu'à minuit ; un entretien remarquable, dans lequel il montra un grand dépit et exposa maintes idées fantastiques qui nous ont fait rire à la fin, appuyés contre un mur. »

Nous avons un printemps assez singulier. Je ne vois pas encore la solution de tout ce que nous avons projeté. En attendant, les espérances sont les bien-venues et le reste est sur les genoux des Dieux.

Voici un Impressum comicum. Un exemplaire est pour Kielmannsegge ; saluez-le de ma part. Vous remettrez l'autre exemplaire à Schneider.

Ne prendrez-vous pas un abonnement au Mercure allemand dont je vous envoie l'annonce ?

Je ne puis faire autrement que d'envoyer par le courrier d'aujourd'hui encore quelques lignes à Votre Excellence, d'autant plus que nous avons réjoui aujourd'hui notre cœur de choux et de saucisse de foie. Monsieur pardonnera l'étrange format - de cette lettre, en lui assurant qu'elle est faite étant debout dans la chambre de la vertueuse demoiselle Gerock. Nous vous faisons savoir amicalement que notre sommeil chrétien a été troublé par des aventures étranges et fâcheuses, parce que nous avions pris hier au soir une trop grande quantité de vin.

Un bon génie nous transporta d'abord à Wetzlar , au a Prince-Royal » au milieu de convives animés , qu'un diable fatal poussa à discuter sur une philosophie encore plus fatale. Je m'y trouvais entortillé. Bientôt après, je me rappelai avec chagrin que je n'avais pas encore vu Lotte. Je montai en hâte dans ma chambre pour y chercher mon

' Il est impossible de rendre, dans la traduction, le style et la couleur de celte lettre. Elle est écrite dans le jargon des chanceleries d'alors; c'est du rococo épistolaire. La dernière partie est en vers rimes.

^ Celte lettre est écrite sur une feuille in-folio.

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chapeau j mais je ne pus le trouver. Je parcourais avec angoisse et d'une façon incroyablement merveilleuse, des chambres, des salons, des jardins , des déserts, des forêts, des musées de tableaux, des greniers, des chambres à coucher, des élables à cochons, jusqu'à ce qu'enfin un bon génie sous la forme de Gaspard, garçon du « Prince-Royal b me rencontra devant une boutique d'objets de luxe, et me conduisit à travers plusieurs greniers devant ma chambre dont malheureusement la clé se trouvait égarée. Je pris alors le parti de passer par un toit et une gouttière pour entrer par la fenêtre. Il y avait danger de vertige et d'une chute avec ses conséquences. Bref je n'ai pas vu Lotte. Ainsi je ne m'endormis doucement que vers le matin et je ne me levai qu'à huit heures et demie.

Du reste, si Votre Excellence use maintes plumes dans l'intérêt de la purification de la justice du Saint- Empire romain, et se repose de ce griffonnage dans le sanctuaire de l'ordre Teutonique ; si mes garçons grimpent encore comme de petits chats, si Albrecht publie bientôt la suite du Chrétien dans la solitude, si Georges fait bientôt des vers comme ceux de Gotter, et si les grands garçons parviennent heureusement par l'analyse à la physique ;

Si le papa jouit de sa pipe, Si le docteur conseiller aulique a des caprices, Et les vend à Caroline pour de l'amour, Si Lotte va et vient toujours, Et si la petite Léonore, naïvement et de bonne foi. Continue à regarder le monde ; Si les garçons avec des tartines au miel, dans leurs mains

malpropres,

Avec des trous dans la tête, suivant la bonne vieille

coutume allemande, Poussent de vigoureux cris de joie, En parcourant la maison et la cour.

Et si vos petits yeux bleus.

Regardent tout cela avec calme, Comme si vous étiez uu bonhomme en porcelaine, (Pourtant vous êtes au fond un brave garçon, Un amant fidèle et un ami ardent) ; Alors laissez l'ennemi de l'Empire et des chrétiens, Et les Russes et les Prussiens et Bélial, Partager entre eux le globe, Préservez seulement cette chère maison allemande De ce grand partage, Et faites que la route d'ici à vous Soit sûre et égale comme l'échelle de Jacob, Et qu'en outre notre estomac digère bien ; Alors nous vous bénissons de cœur et de vive voix. A Dieu seul la gloire A moi seul ma femme, Ainsi lui et moi, Pouvons bien être satisfaits.

GOETHE A KESTNER

Quoique la chose ci-joinle n'ait pas de valeur, je l'ai pourtant achetée pour vous, parce qu'elle fait partie de la farce et ne coûte que trois batz; Dieu vous bénisse.

GCEÏHE A LA SCEUR DE LOTTE.

Je vous envoie, ma chère Caroline, les échantillons du satin ; le prix et le nombre des aunes y sont marqués. Si ces échantillons vous conviennent écrivez-moi , je me chargerai de faire votre commission. Mes compliments à toute la maison allemande et gardez-moi votre affection.

Goethe.

LA SOEUR DE GOETHE A KESTNER

Mardi, le 12 janvier 1775.

.... Ma figure vous apparaîtra prochainement d'une façon ou de l'autre; mais dites à Lotte qu'elle ne se laisse pas effrayer par le front.

Sophie.

LA SŒUR DE GOETHE A KESTNER

Lundi, 18 janvier 1773.

Hier au soir, en jouant la petite chanson, je pensai qu'elle plairait peut-êlre à Lotte autant qu'à moi, et je me mis de suite à la copier.

Nous vivons ici très-simplement et très-gaiement. Quand nous nous réunissons le soir autour du poêle pour causer, ou quand mon frère nous fait une lecture, nous désirons souvent vous voir chez nous pour partager notre plaisir. — Adieu cher ami ; mes compliments et ceux de mes amies à toute la maison Buff.

Sophie .

GCETHE A KESTNER.

Arrivé à Wetzlar le 19 janvier 1773.

Avant de me coucher, j'ai encore envie de vous souhaiter une bonne nuit, et à la douce Lotte à laquelle on aura souhaité déjà aujourd'hui tant de bons jours et de bons soirs. Peut-être êtes-vous réunis dans ce moment : dix heures viennent de sonner. Vous dansez peut-être. N'importe où vous êtes heureux, vous êtes aimés par moi plus que par tout autre ici bas. Moi aussi, je suis heureux; je suis bien au dedans, car du dehors il ne me manque jamais rien.

Adieu, mes chers. Écrivez-moi souvent, mon Kestner. Je suis maintenant très-artiste, et vous savez que les artistes n'aiment pas à écrire. Vous verrez bientôt aussi de mes dessins.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Wetzlar le 20 janvier 17"î3.

Nous venons de nous lever de table, et il me vient l'idée de vous dire : béni soit votre repas S et de vous envoyer le journal pour que vous voyiez comment il est fait.

Le public d'ici est d'avis que le ton n'a pas beaucoup changé.

Adieu, mon cher, mes compliments à Lotte, à la petite Léonore et aux garçons; je suis toujours le vôtre. Demandez à Lotte si elle veut accepter mon portrait, quand il sera fini, ce qu'il n'est pas encore. Adieu ; aussi mes compliments à Dorothée. Voilà votre Jérusalem «.

' D'après la politesse allemande, on dit à ses voisins , en se levant de table : « Que votre repas soit béni. »

^ Goethe renvoie les renseignements de Kestner sur la mort de Jérusalem (n* 28) après les avoir fait copier.

GŒTH A KESTNER.

Arrivé à Welzlar le 27 janvier 1773.

Que Dieu vous bénisse, mon cher Kestner, si vous pensez à moi. Je suis tellement habitué à recevoir vos lettres, que je ne me trouve pas à mon aise quand je me lève de table et qu'il n'y a pas de lettre.

Dites à Lotte qu'une certaine jeune fille que j'aime de tout mon cœur et que je préférerais certainement à toutes les autres si je devais me marier, est aussi née le 11 janvier 1. Quelle belle chose que deux couples pareils ! Qui sait ce que Dieu décidera !

Dites-lui d'étudier la philosophie. Par Dieu, elle deviendra une toute autre et plus sublime créature ; des erreurs, des préjugés, etc., tomberont de ses yeux comme desécailles. Et elle sera comme une des saintes divinités.

Dites-le-lui et donnez-lui le livre. Si elle en lit une page entière je consens à mangerle plus dégoûtant ragoût que puisse inventer le diable — Je crois que Lotte se moque de moi et de vous. Elle lire un livre philosophique au milieu du carnaval ! Qu'elle s'arrange un domino et qu'elle ne

' Le il Janvier était le jour de la naissance de Lotte. 'j

fasse guère attention aux caprices de Mme Reuter. — Si celle-ci était pourvue de tous les talents, et, comme dit saint Paul, si elle parlait avec la sagesse des anges et des hommes, — l'amour lui manquerait tout de même et elle ne serait qu'un métal résonnant et une cimbale retentissante.

Dites à notre Lotte d'or que je n'oublierai pas le tour qu'elle nous a joué.

Adieu. L'annonce concernant l'Inspection ne sera pas insérée dans noife journal. L'éditeur craint que le diable ne soit derrière cet article. Voici le titre et la table des matières. Vous pouvez l'effacer, ainsi que les autres, je n'en ai pas besoin.

do

GŒTHE A KESTNER

Arrivé à Wetzlar le 29 janvier 1773. Jeudi au matin.

Ces vingt-quatre heures ont été bien étranges. J'ai paré hier au soir nos amies pour le bal, quoique je ne dusse pas les y conduire. J'avais arrangé pour une d'entre, elles, en employant ses richesses, une aigrette en pierres précieuses et plumes. C'était une parure superbe.

J'aurais voulu être près de Lotte et la parer ainsi. Ensuite je fis, avec Antoinette et Anne, un tour de promenade nocturne sur le pont. L'eau avait monté et passait bruyamment, tous les bateaux se trouvaient réunis l'un près de l'autre. Nous saluâmes amicalement la chère lune tristement voilée. Antoinette trouva tout cela beau comme un paradis, et envia le bonheur de ceux qui passent leur vie à la campagne, sur des bateaux et sous le ciel de Dieu. Je lui laisse volontiers ces rêves enchanteurs, et je lui en donnerais davantage encore si je pouvais. Nous rentrâmes et je leur traduisis quelques passages d'Homère, qui est maintenant la lecture à la mode. Les autres demoiselles étaient parties pour danser. Un orage terrible me réveilla à minuit. Il secouait et ébranlait tout; je songeai aux bateaux et à Antoinette, et je me trouvai parfaitement à mon

aise dans mon lit civilisé. A peine m'étais-je rendormi, que le bruit du tambour et les cris au feu ! me réveillèrent de nouveau. Je m'élançai vers la fenêtre et je vis une vive lueur au loin. Je m'habillai et j'y courus. Le toit d'une vaste maison était enveloppé des flammes, — et les poutres qui brûlaient, et les étincelles qui volaient, et la tempête qui sévissait, faisait onduler te feu et emportait les nuages... C'était un spectacle émouvant. L'incendie descendait toujours et se propageait, je courus à notre grand'-mère qui demeurait tout près; elle était en train de déménager son argenterie. Nous mîmes tous les objets précieux en sûreté et nous attendîmes la fin. Cela dura de une heure jusqu'en plein jour. La maison avec ses bâtiments latéraux et de fond , tout s'est écroulé. L'incendie est étouffé , mais pas vaincu; cependant on s'en rend maître et il ne reprendra pas. Maintenant que votre repas soit béni.

J'ai les sens un peu fatigués comme si j'avais dansé, et j'ai d'autres images dans la tête. Gomment mes danseuses seront-elles revenues? Adieu, chère Lotte et cher Kestner.

GCETHE A KESTNER.

Arrivé à Wetzlar le 6 février 1773.

Je n'ai que de bonnes nouvelles, mon cher Kestner;vos perruques sont des têtes obstinées jusqu'à ce que l'eau leur passe au-dessus la tête. Qu'ils continuent leur inspection et que leur bon génie prêche souvent à ces messieurs, sur le texte de Salom. ch. 7, v, 17 ^ Ainsi, tout ira bien. Préparez-vous, mon cher Kestner. Je ne viendrai pas à la noce, mais je vivrai gaiement après. Le bonheur de Kielmannsegge me fait beaucoup déplaisir, ainsi qu'à tous ceux qui le connaissent par moi. Félicitez-le de ma part.

J'ai reçu en même temps que votre lettre l'avis que Merck va venir. Il arrivera aujourd'hui, vendredi matin, avec Leuschenring. En outre, nous avons une glace superbe pour patiner en l'honneur du soleil. J'ai exécuté, hier, des rondes de danse. J'ai encore d'autres sujets de joie que je ne puis pas dire. Ne vous en inquiétez pasj je suis presque aussi heureux que deux personnes qui s'aiment comme vous; il y a en moi autant d'espérance qu'il y en a

* Ne sois pas trop juste ni trop sage pour que tu ne te ruines pas.

chez des amoureux; j'ai même depuis pris plaisir à quelques poésies et autres choses pareilles. Ma sœur vous salue, mes demoiselles vous saluent , mes dieux vous saluent, nommément le beau Paris à ma droite et la Vénus d'or de l'autre côté, et Mercure le messager qui se réjouit des courriers rapides, et qui attacha hier à mes pieds ses belles et divines semelles d'or, qui le portent, avec le souffle du vent, à travers la mer stérile et la terre sans limite. Et ainsi les personnages chéris du ciel vous bénissent.

GOETHE A KESTNER

Arrivé le 7 février 1775.

Merck est ici, mon cher Kestner, il vous salue, vous et Lotte 5 il a apporté le noviim ci-joint que je vous envoie. Procurez-moi donc les feuilles du journal hebdomadaire de Giessen, qui contiennent la lettre de Zimmermann sur son entretien avec le roi. Ce sont les premiers numéros de l'année ; saluez de ma part Léonore et mes petits garçons.

Arrivé à Welzlar le 12 février 1773.

Votre lettre m'a bien réjoui après un si long silence : c'est bien, que tout soit ainsi.

Je plains les Reuters et aussi Lotte.

Merck est parti; il a mis du papier neuf sous la silhouette de Lotte; c'est d'un bleu si beau qu'on dirait un reflet du ciel. J'ai causé hier longtemps avec mon père à son sujet ; il m'a demandé à la fin si Kestner ne l'amènerait pas bientôt ici pour qu'on puisse faire sa connaissance.

Je prépare maintenant un ouvrage assez considérable pour l'impression. Je viendrai vous en faire lecture quand il sera terminé.

Je vous enverrai prochainement un novum fort curieux. La jeune personne salue Lotte ; son caractère ressemble beaucoup à celui de Léonore; ma sœur m'assure aussi que sa silhouette lui ressemble. Si nous nous aimions autant que vous deux... — Cependant je l'appelle ma petite femme chérie, car elle m'a gagné dernièrement, lorsque les dames de la société nous jouèrent aux dés, nous autres garçons. Elle devait faire 17 ; elle commençait à perdre courage, mais elle fit heureusement tous les six. Adieu mon vieux ; rappelle-moi souvent au monde que tu vois.

GOETHE A KESTNER

J'ai fait divers essais, mais Mez a tenu bon obstinément. Il a enfin rabattu les kreutzers. Voici les comptes.

Le Mercure et le paquet pour Boie arriveront vendredi.

Que tous les bons génies bénissent votre voyage. Je suis assez occupé et fort gai. La solitude me convient. Qui sait combien de temps elle durera? Adieu, ma chère Lotte; maintenant très-sérieusement adieu.

N. B. A cette lettre était jointe une note acquittée du marchand de papier Mez^ à Francfort, sous date du H février 1773; n'ayant aucune importance, elle n'a pas été insérée.

GOETHE A KESTNER

Arrivé le 23 février 1773.

Vous danserez. Soyez heureui. Tout autour de moi danse : ceui de Darmstadt, ceux d'ici ; enfin tout le monde. Et moi, je suis assis sur ma tour.

Rappelez-moi à Lotte pendant le bal; sinon, qu'elle me rappelle à vous pour vous punir. Ne devenez pas paresseux en correspondance. Mes compliments à Kielmannsegge. Adieu.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Wetzlar le — 73.

Bien vous a pris de m'écrire, sans cela je vous aurais dénoncé auprès de Lotte ; c'est là ce qui m'a trotté dans la tête sur ma tour.

C'est le diable quand on doit se suffire seul en tout et qu'on se manque à soi-même à la fin.

Je suis mal à mon aise depuis quelques jours. Cependant je suis gai et je continue mon travail. Je ne veux pas songer à votre sort et à votre départ. Vous auriez mieux fait de ne m'en rien dire. Cela me fait de la peine. Fiat voluntas.

Saluez de ma part l'ange, et que Dieu soit avec vous.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à WeUlar le 16 mars 73.

Je vous remercie, mon cher Kestner, pour vos nouvelles et pour tout. Voici une lettre ponr Hans. Je l'invite à m'écrire une fois par semaine comment vous vous portez dans la maison allemande, car vous êtes dans des circonstances où l'on ne va pas cueillir des fleurs. Pourtant, je ne puis pas m'en passer, et je conserverai aussi un rapport avec la maison allemande quand vous aurez volé la plus belle pierre de la bague, car c'est pour elle que je les aimerai pendant tout le reste de ma vie et que leurs figures me seront comme des apparitions des dieux.

Adieu; ainsi votre sort est doucement balancé comme UHe nacelle qui aborde la rive, tandis que l'orage secoue la flotte où je sers. Mon vaisseau me cause les moindres soucis. Des destins divers attendent vers le printemps et l'été prochains ceux que j'aime le plus. Et moi, je gaspille le temps, ce qui est aussi un art. Adieu.

GŒTHE A HANS

Mon très-cher Hans,

Votre lettre à votre chère sœur m'a fait tant de plaisir que je ne puis pas résister plus longtemps à l'envie de vous écrire pour vous prier de me donner au moins une fois par semaine des nouvelles et m'informer de ce qui se passe dans votre maison.

Je vous le demande au nom de notre vieille amitié, qui restera aussi solide dans l'avenir que dans le passé. Vous savez combien tout ce qui vient de la maison allemande est cher à mon cœur.

J'ai été pendant assez de temps près de vous comme votre cousin et peut-être plus que cela. C'est pour cela que je vous engage à ra'écrire, sans y manquer, une fois par semaine ce qui se passe, pour que j'apprenne aussi la conduite de mes petits amis. Vous les saluerez tous de ma part. Recommandez -moi à Caroline, à la petite Léonore et à Lotte des centaines de fois quand elle reviendra.

Tout à vous.

Goethe.

GOETHE A KESTNER

Merck, est parti; j'attends Herder et vous vous en allez aussi. Adieu, mes amis. Wieland écrit mieux qu'il ne fait les commissions. Je n'ai pas encore les numéros du Mercure j ce qui me fâche énormément. Vous aurez le manuscrit de Falke, Vappendix qui vous manque, et tout. Voulez-vous vous charger d'un petit paquet pour Boje, quand même vous ne passeriez pas parGœltingue?Que Dieu vous conduise. Mon bon génie m'a inspiré le courage de supporter encore tout cela. Je suis plus calme que jamais.

GOETHE A -KESTNER

C'est bien mal et impoli de votre part que de ne pas me charger de la commission concernant les bagues d'alliance, comme si ce n'était pas naturel que je m'en chargeasse. Malgré vous et malgré le diable qui vous a conseillé de me priver de ce bonheur, je vais les commander et avoir soin qu'elles deviennent belles comme les couronnes des élus. Adieu. We parlez pas de moi à votre ange. Hans se conduit bien, remerciez-le. Adieu.

GŒTHE A KESTNER

Ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas déjà depuis huit jours les bagues. Les voil;\; je pense qu'elles vous plairont. Quant à moi, j'en suis content. Ce sont déjà les secondes. Ce gaillard m'en envoya, il y a huit jours, deux très-mal faites. «Allez-vous-en, lui dis-je, el faitesen d'autres. » Je pense que celles-ci sont bien réussies. Qu'elles soient les premiers anneaux de celte chaîne de félicités qui vous attachera à la terre comme à un paradis. Je suis le vôtre, mais dès à présent je ne suis guère curieux de voir ni vous ni Lotte. Aussi sa silhouette sera emportée de ma chambre le premier jour de Pâques, qui sera probablement le jour de voire mariage, ou même dès après- demain, et elle n'y sera de nouveau suspendue que quand j'apprendrai que Lotte est mère. Une nouvelle époque commencera alors, et je ne l'aimerai plus, mais j'aimerai ses enfants, un peu, il est vrai, à cause d'elle; mais cela ne fait rien, et si vous me demandez d'être parrain, mon esprit reposera doublement sur le petit garçon. Je veux qu'il devienne fou pour les jeunes personnes qui ressembleront à sa mère.

Le dieu Hymen se trouve par un beau hasard sur le revers de ma lettre K

Soyez donc heureux et partez. Vous ne passerez pas par Francfort, et j'aime cela, car je m'en irais si vous y veniez. Donc, pour Hanovre, et adieu. J'ai enveloppé et cacheté la bague de Lotte comme vous l'aviez commandé. Adieu.

N. B. — La lettre suivante était jointe à la précédente.

1 11 y a sur le revers de cette lettre un dessein au crayon, à peine encore visible, fait par Gœlhe, probablement d'après un modèle antique, et représentant le dieu Hymen portant un flambleau.

GCETHE A LOTTE.

Que mon souvenir soit toujours avec vous, comme cette bague, dans votre bonheur. Ma chère Lotte, nous nous reverrons au bout de longues années; vous aurez encore cette bague au doigt et je serai encore votre...

Je ne trouve pas de nom ni de titre pour signer; mais vous me connaissez.

Adresie

A Charlotte Buff,

qui fut autrefois la

chère Lotte à remettre

dans la Maison Allemande.

GCETHE A KESTNER.

Que Dieu vous bénisse , car vous m'avez compris. J'ai voulu faire, vendredi saint, un tombeau et y ensevelir la silhouette de Lotte. Mais elle est encore suspendue et elle y restera jusqu'à ma mort. Adieu. Saluez de ma part votre ange et Léonore. Que celle-ci devienne une seconde Lotte et qu'elle soit aussi heureuse. Je marche à travers des déserts où il n'y a pas d'eau. Mes cheveux me donnent de l'ombre et mon sang est ma fontaine. Cependant je vois avec plaisir votre vaisseau, pavoisé de drapeaux bariolés, entrer le premier au port au milieu des cris de joie. Je ne partirai pas pour la Suisse. Je suis votre ami et celui de Lotte au-dessous et au-dessus du ciel de Dieu.

(XETHE A KESTNER.

Aussitôt que vous m'avez annoncé que Kielmannsegge était ici, je l'ai envoyé chercher dans la plupart des auberges, mais je n'ai pu le découvrir. Pottozelli me dit qu'il était parti, ayant entendu dire que je n'étais pas ici. Dites-lui qu'il n'aurait pas dû s'en aller comme cela. J'étais de retour lundi, et il est parti mercredi. J'ai pensé justement à lui ce jour-là, et j'ai désiré le rencontrer. Diteslui que la première partie de notre contrefaçon à'Ossian, laquelle contient Fingal, est terminée. Elle coûte 36 kr. Je la lui enverrai avec les autres choses, si cela lui plaît, et je réclamerai mou Ossian. Je ne sais pas si je ne vous ai pas déjà prié, dans une lettre antérieure, d'emporter quelque chose pour Boje. Mandez-moi le jour de votre départ. Comment va votre ange? J'entretiens un grand commerce avec elle. Sa silhouette est attachée à l'aide d'épingles au mur, et je perds presque toutes les épingles : si j'en ai besoin d'une, en m'habillant, j'en emprunte presque toujours une à Lotte, et je lui en demande toujours la permission, etc.

Il y a une chose qui me fâche. J'ai fait à Wetzlar une poésie que, de droit, personne ne devrait comprendre

mieux que vous. Je voudrais bien vous l'envoyer, mais je n'en ai aucune copie. Boje en a reçu une par l'intermédiaire de Merck, et je crois qu'elle sera insérée dans YAlmanach des Muses. Elle a- pour titre : le Voyageur, et commence par ces mots : « Que Dieu te bénisse, jeune femme ! » Vous l'auriez reconnue de suite, même sans cela.

Du reste, mon cher K., Lotte sait combien je l'aime. Adieu.

GOETHE A KESTNER

J'ai oublié, mon cher Keslner, de vous envoyer les appendix par le dernier paquet. Le n''6 n'a, par mégarde, jamais été imprimé. Adieu. Gardez-moi votre affection et écrivei-moi comment vous vous êtes trouvés en route, vous et votre ange. Adieu, je vous enverrai le manuscrit de Falke. Faites-lui mes excuses.

as.

GCETHE A KESTNER.

Arrivé ù Wetzlar le 12 avril. 73.

Vous faites bien, Kestner, de me prendre au mot. Oh ! l'excellent homme ! « Mais vous ne voulez plus rien entendre de nous. » C'est vraiment beau ! Il est vrai que je ne voulais plus rien savoir de vous, parce que j'ai su que vous ne voudriez pas m'écrire. Autrefois, mon bon monsieur, la journée était à votre prince, la soirée à Lotte et la nuit à moi et à mon frère le sommeil. La nuit se confond maintenant avec la soirée, et le pauvre Goethe doit s'en accommoder comme toujours. Cela vous plaît-il ainsi?

Pourtant je ne veux pas dire que je me donnerais au diable si je devais vous y mener d'abord. Donc, bonne nuit, monsieur Kestner et madame Kestner.

J'aurais ainsi fini malettre par ce trait si j'attendais dans mon lit quelque chose de plus agréable que mon frère. Voyez donc, mon lit est aussi stérile qu'un champ de sable, et j'ai eu aujourd'hui une belle journée, si belle que le travail, la joie, le désir, et la jouissance se sont confondus j si belle que, quand est venu le soir étoile, tout mon cœur a été plein du souvenir de ce merveilleux moment où je jouais, assis à vos pieds, avec la garniture de la robe de

Lotte. Hélas! ce cœur qui ne devait plus jouir, même de cela, il me parla d'un au delà; non pas d'un au delà des nuages, mais des montagnes. Avoir pu quitter Lotte, je ne comprends pas encore comment c'était possible. Car, voyez bien, ne soyez pas aveugle et sourd. Si quelqu'un vous disait maintenant, ou vous avait dit, avant ou après, de quitter Lotte, — qu'auriez-vous fait? — Cette question est inutile. — Eh bien, moi aussi je ne suis pas de bois et pourtant je suis parti ; dites, est-ce de l'héroïsme ou qu'est-ce ? Je suis content et mécontent de moi. Cela m'a coûté peu, et pourtant je ne comprends pas comment j'ai pu le faire. — C'est là la question.

Nous parlâmes sur ce qu'il y avait au delà des nuages. Je ne le sais pas, mais je sais que le bon Dieu, en vous laissant Lotte, doit être un homme d'un grand sang-froid. Si je meurs, et si j'ai quelque influence là-haut, je vous la prendrai certainement. C'est pourquoi priez bien pou.' ma vie et ma santé; et si je meurs, apaisez mon âme par des larmes, des sacrifices et d'autres choses pareilles. Autrement, les choses iront mal, Kestner, vous risquez beaucoup.

Je ne sais pas pourquoi je suis assez fou pour vous écrire toutes ces choses justement à l'heure où vous êtes à côté de Lotte et ne songez guère à moi. Cependant, je veux bien me satisfaire d'après les lois de l'antipathie : nous fuyons ceux qui nous aiment et nous aimons ceux qui nous fuient.

GCETHE A KESTNER.

Arrivé le 12 avril 75.

J'ai cacheté vite la lettre d'hier au soir. Je vais parler de votre Pro Mem.

Servez-vous du supplément comme vous voudrez. Si vous voulez faire relier les journaux, pourquoi y ajouteriez-vous les stupidités concernant les affaires de l'Empire? Le journal a été arrangé tout exprès pour qu'on pût jeter celles-ci. Aussi le volume deviendra trop gros. Cependant je redemanderai après les numéros.

Est-ce que M. de Hille désire avoir un Meîrure à lui tout seul? Et Falke? Prendra-t-il maintenant seul l'exemplaire que vous aviez voulu partager avec lui?

Les jP/ays se trouvent dans mes mains. Il fait aujourd'hui si beau temps que je voudrais me promener avec vous. Adieu, saluez de ma part le petit Hans.

GOETHE A KESTNER

Mercredi. J'ai manqué hier Annette et je veux y aller maintenant. J'ai craint que ce ne fût vous et que vous vouliez m'attraper. Car je pars demain pourDarrastadt et alors tout le monde aurait eu de la peine. Annette vous apportera vos Plarjs. Il y a aussi un paquet pour le petit Hans. J'ai encore le billet de souscription aux gravures bibliques j je le garderai et quand les gravures paraîtront vous en disposerez. Annette vous apportera aussi i fl. 30 kr. que Caroline vous rend. La grande bague a coûté un ducat, la petite 3 fl. 30. Elle vous apportera aussi la vôtre. Je garderai la bague en grenat de Lotte. Je l'ai vue longtemps à son doigt et c'est là que je l'ai baisée mille fois. Elle restera parmi mes bijoux et quand j'aurai une bonne amie, elle la portera. Saluez de ma part votre ange et cette chère Léonore, et écrivez pour le Mercure à ma sœur qui vous salue.

Annette est bonne et aimable ; elle m'a apporté le bouquet de mariage de Lotte et je m'en suis paré aujourd'hui. J'entends dire que Lotte est aujourd'hui encore plus belle, plus aimable et meilleure qu'autrefois. En tout cas, ce n'est pas gentil de votre part de n'être pas venu avec Annette. Saluez de ma part Léonore et son amie Doro-

thée. Annette m'a raconté tout : comme elles sont couchées ensemble et partagent tout, excepté les amants, comment le quasi conseiller aulique continue d'être un âne, etc. Elle m'a tout raconté, et cela m'amuse autant d'entendre parler de vous que, comme je le désirais autrefois, de cueillir des groseilles et de secouer des pruniers demain, après-demain, et durant toute ma vie '. Saluez de ma part Schneider, s'il se souvient encore de moi, et Kielmannsegge. Potocelli m'a apporté hier, à la foire, un compliment de celui-ci. Nous avons ici un écuyer, qui a le diable au corps, en outre des comédies et des marionnettes. Dites à Lotte que je lui aurais f.ut voir tout cela si elle était venue j mais peut-être vaut-il autant qu'elle ne soit pas venue. — Oh ! les ombres et les marionnettes !

* Il semble que le passage cité par Gœthe dans Vérité et Poésie page 117, vol. 22 des OEuvres complètes, édition de 1840, ait déjà occupé dans ce temps son esprit, ce qui prouve une coïncidence intéressante entre sa jeunesse et sa vieillesse.

GOETHE A KESTNEK.

Arrivé à Wetzlar le 16 avril 73,

Je ne demande pas autre chose, mon cher Kestner , c'était ce que je désirais et ce que je n'ai pas voulu demander, car c'est la spontanéité qui donne aux cadeaux de l'amour toute leur valeur. Comment, moi, vous éconduire du milieu de votre bonheur auprès de votre Lotte ; moi qui aime mieux la voir à vous qu'à n'importe qui au monde, et qui vous souhaite tous les biens que me refusent les dieux ! Mais ce que je ne trouve pas gentil de votre part, c'est que vous piquez avec la spadille et que vous me faites une grimace railleuse parce que le bonheur a mêlé vos cartes, et que vous vous couchez ensuite à côté de votre femme. Vous devriez vous dénoncer à Lotte et la faire juge.

C'est seulement depuis votre mariage que vous m'appelez envieux et moqueur, etc. Mon cher, il faut me passer mes caprices. J'ai été avec Annette au théâtre. 11 est bon que je parte demain pour Darmstadt ; sans cela, je deviendrais amoureux d'elle. Sa présence a de nouveau ressuscité violemment tous les souvenirs et m'a rappelé toute ma vie parmi vous; je pourrais vous dire tout, même la toi-

lette et les attitudes. Je me suis rappelé tout si vivement. Elle vous en dira ce qu'elle pourra. 0 Kestner! quand vous ai-je envié Lotte dans le sens humain? car, pour ne pas vous l'envier dans le sens saint, je devrais être un ange sans poumons et sans foi. Je dois pourtant vous révéler un secret pour que vous voyiez et que vous reconnaissiez. Lorsque je me suis attaché de tout mon cœur, comme vous savez, à Lotte, Born m'en parla comme on parle de choses pareilles. « Cela ne me conviendrait pas, si j'étais K...J quelle en sera la fin? Tu es peut-être capable de la lui souffler, etc. » Je lui répondis dans sa chambre un matin en ces termes : « J'ai la folie de croire cette jeune personne une femme supérieure. Si elle me trompait et était par conséquent une créature ordinaire; si K... n'était que le fond de son commerce, pour qu'elle puisse avoir plus de sûreté et tirer profit de ses charmes, alors le premier moment qui me révélerait cela et qui l'approcherait de moi, serait aussi le dernier de notre connaissance. X» Je confirmai cette réponse par un serment. Entre nous, et sans me vanter, je suis un peu connaisseur en femmes. Et vous savez quels sont les sentiments que j'ai gardés pour elle et que je garderai jusqu'à la fin du monde pour tout ce qu'elle a vu, touché et où elle a passé. Voyez maintenant comment je suis envieux et jusqu'à quel point je dois l'être. Car, ou je suis un fou, ce qui est difficile à croire, ou elle est la plus rusée intrigante, ou enfin elle est... — Lotte, cette même Lotte dont il est question. — Jirai demain à pied à Darmstadt; les restes de son bouquet de mariage sont attachés à mon chapeau. Adieu. Je quitte Annette avec peine. Quelles seraient mes peines si je partais de chez vous ! C'est mieux comme cela. Seule-

ment je suis fâché de n'avoir pas fait son portrait; mais il est vivant dans mon cœur et dans ma tête. Adieu. Je n'ai qu'un cœur rempli de désirs. Bonne nuit. Lotte. Annctte dit aujourd'hui que j'avais toujours prononcé d'une manière si belle le nom de Lotte. Prononcé/ me suis-je dit.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Wetzlar le 23 avril 73.

Merci, Kestner, pour vos deux lettres, qui m'ont été fort agréables, comme tout ce qui vient de vous, surtout à présent. Je suis encore préoccupé de la mort d'une amie qui nous était bien chère. Elle a été enterrée ce matin et je suis toujours près de sa tombe ; je m'y arrête pour y donner le souffle et la chaleur de ma vie, pour y être comme la voix de la pierre qui s'adresse à l'avenir. Mais, hélas ! il m'est défendu de poser une pierre sur sa tombe, car je ne veux pas lutter contre toutes sortes de niaiseries et de cancans.

Mon cher Kestner, tu tiens dans tes bras une corne d'abondance de vie. Que le bon Dieu t'en prolonge la jouissance! Ma pauvre vie se refroidit comme un rocher désert. Tout le monde part cet été. Merck va avec la cour à Berlin ; sa femme se rend en Suisse ; ma sœur, Mlle Flachsland, et tout le monde s'en va, et moi je reste seul! Si je ne prends pas femme^ ou si je ne me pends pas, vous pouvez dire que j'aime beaucoup la vie, ou cherchez quelque autre supposition qui me fasse plus d'honneur.

Adieu, mille saints à votre ange.

GOETHE A HANS

Je vous envoie, mon cher Hans, quelque chose que j'ai acheté à la foire ; c'est probablement assez pour en faire un gilet ou des culottes. Ecrivez-moi sans façons, si cela ne suffit pas. Souvenez-vous de moi quand vous le porterez ou quand vous parcourrez les champs, quand vous irez à la chasse ou quand vous vous amuserez ailleurs. Baisez pour moi la main de Lotie, embrassez Léonore et des centaines de fois les petits pour votre ami.

Goethe.

GŒTHE A HANS

Cher monsieur Hans, je vous remercie cordialement de votre souvenir. Ne vous lassez pas de m'écrire. Je suis quelquefois très-solitaire, et alors une charmante petite lettre me fait beaucoup de plaisir. Que Dieu vous en récompense, puisque je ne le puis moi-même; qu'il vous fasse grand et fort et aussi heureux que vous êtes bon.

GOETHB.

GCETHE A KESTNER.

Arrivé le 50 avril 73, Darmstadt, dimanche.

Mon cher Kestner^ vous savez qu'il ne m'est jamais possible de raconter ma vie en détail, et peut-être aujourd'hui moins que jamais. Oh! c'a été aujourd'hui une journée folle et étrange ! Et vous étiez assis si tranquillement près de Lotte !

Dans une quinzaine nous serons tous dispersés, et cela va en si grande hâte que je ne sais pas oii en est ma tête, ce que je dois espérer ou craindre. Que Dieu pardonne aux génies qui se jouent ainsi de nous sur la tombe. Mais je n'en veux plus rien savoir, je veux tout oublier. Oublies tout dans les bras de Lotte et vaquez ensuite à vos occupations journalières ; jouissez du soleil, et que mon affection vous soit présente dans vos heures de repos.

J'ai reçu la lettre de Hans et votre post-scriptiini . Diteslui de donner plus de détails. Il pense qu'il ne doit me rapporter que des choses remarquables. Est-ce que tout n'y est pas remarquable?

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Wetziar le 5 mai 75.

Mon cher Kestner, je suis de retour à Francfort, grâce à Dieu ! Nous avons eu des scènes curieuses, et l'ivresse sera bientôt passée.

Que faites-vous et combien de temps resterez-vous encore?

Mademoiselle Flachsland est mariée avec Herder. En savez-vous déjà quelque chose? J'ai assisté avant-hier au mariage et je suis allé les voir hier.

Je vous envoie le Mercure en double ; arrangez-vous pour que j'en puisse toucher le prix de 9 fl. pour les deux exemplaires.

Adieu , mon cher, embrassez aussi une fois Lotte de ma part. Adieu.

GCETHE A HANS.

Lotte est maintenaut partie. J'y prends autant de part que qui que ce soit de la famille. Mais, mon cher Hans, malgré cela nous ne suspendrions pas notre correspondance. Vous aurez toujours plus lut des nouvelles de Lotte que moi ; communiquez-moi tout fidèhment. Saluez de ma part cette chère petite Léonore et dites-lui, puisque Lotte est partie et qu'elle est pour vous une seconde Lotte, qu'elle le soit aussi pour moi, et que je désire vivement la voir.

Je viendrai cet été, si c'est possible. Adieu, mon cher Hans.

Rappelez-moi au souvenir de papa, et embrassez de ma part les petits garçons.

Si votre sœur Caroline se souvient de moi, baisex-lui la main et embrassez pour moi Sophie et la petite AméUe.

GŒTHE A HANS

Je vous remercie, mon cher Hans, pour votre excellente lettre. Envoyez l'incluse à Kestner, faites mes compliments à papa et à tous les autres, et gardez-moi votre affection.

Goethe.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Hanovre le 18 juin 73<

Votreleltrem'a amusé; j'avais déjà eu, parl'interraédiaire de Hans, quelques-unes de vos nouvelles. J'ai fait celte nuit un rêve curieux au sujet de Lotte. Je lui donnais le bras en la conduisant le long de l'allée et tout le monde s'arrêtait et la regardait. Je pourrais dire le nom de plusieurs des personnes qui s'arrêtèrent et nous regardèrent. Tout à coup elle enveloppa sa tête d'un capuchon, et tout le monde fut très-étonné. (Cette circonstance provient de la lettre du petit Hans, qui m'avait écrit la scène de Minden.) Je la priai de rejeter le capuchon ; ce qu'elle fit. Et ses yeux me fixèrent. Vous savez ce qu'on ressent quand elle vous regarde. Nous pressâmes le pas. Le monde nous regardait comme auparavant. « Lotte, lui dis-je, Lotte, que ces gens n'apprennent pas que tu es la femme d'un autre. » Nous arrivâmes à un endroit où l'on dansait, etc., etc.

C'est ainsi que je passe mon temps en rêvant ; je m'occupe de vilains procès, j'écris des drames, des romans et autres choses de ce genre. Je dessine, je modèle en cire et tout cela en hâte. Et vous, vous êtes béni comme l'homme qui craint le Seigneur. Il y a des gens qui disent que la

malédiction de Gain pèse sur moi. Pourtant je n'ai pas tué un frère ! Je pense que ces gens-là sont fous. Voici, mon cûer Kestner, une partie de mon ouvrage. Tu en feras la lecture à ta petite femme quand vous vous recueillez en Dieu et fermez votre porte.

N. B, Madame l'archiviste ( je pense que c'est le véritable titre), n'a pas, j'espère, par orgueil, abandonné sa camisole aux raies bleues, ou n'en a pas fait cadeau à une de ses petites sœurs. J'en serais bien fâché : car il semble que j'aime cette camisole presque plus que Lotte elle-même; du moins la camisole se présente souvent à mon esprit, quand les traits de celle qui la porte ne peuvent se dégager du brouillard de l'imagination.

GOETHE A HANS

Il y a, mon cher Hans, diverses affaires qui me détcr° minent à vous écrire. D'abord je vous demande comment tout le monde se porte chez vous. Il y a bien longtemps que je n'aie eu des nouvelles de la maison allemande.

Ensuite j'ai des commissions à vous donner; si vous les exécutez bien, vous serez un jour l'agent des princes-électeurs, des princes des États de l'Empire.

1* envoyez la lettre ci-jointe à Kestner.

2° Vous aurez la complaisance d'aller chez le conseiller aulique Sachs, et de lui dire : «Voici une lettre pour M. de Kielmannsegge, auriez-vous la bonté de la lui remettre? M. le Baron m'avait écrit d'envoyer mes lettres à M. le Conseiller aulique. »

3° Demandez à M. de Flille, si M. Kestner lui a remis une première partie du Mercure allemand. S'il l'a reçue, je lui demande le demi-louis d'or, et j'enverrai de suite la deuxième partie par les messageries à Wetzlar.

4° Demandez à papa s'il a lu un morceau du drame qui a pour titre, Gœtz de Berlichingen.

5° Saluez de ma part tous les habitants de la maison allemande, Léonore, CaroUne, Dorothée et Annelte, et demandez-leur si elles se souviennent encore de moi avec estime et aifection. sEmbrassez aussi de ma part tous les enfants et écrivez-moi bientôt. Goethe.

GOETHE A KESTNER

Arrivé à Hanovre le 21 septembre 73.

Vous aurez toujours de mes nouvelles, mon cher Kestner. Car je me fierai durant toute ma vie à vous et à votre femme, que Dieu bénisse, et à laquelle il veuille donner autant de joies qu'elle en mérite. Un avancement ne peut pas vous manquer. Vous êtes de cette espèce d'hommes qui grandissent et prospèrent sur terre, de ces hommes justes qui craignent Dieu. C'est pour cela qu'il t'a donné une femme vertueuse qui prolongera ta vie. Je travaille beaucoup, et si j'ai de la chance, vous aurez bientôt encore un ouvrage d'un autre genre. Je voudrais que Lotte ne fût pas indifférente à l'égard de mon drame.

Je possède déjà quantité de couronnes, composées de diverses feuilles et fleurs, même des fleurs italiennes. Je les ai essayées toutes alternativement devant la glace, en riant de moi-même. Les dieux m'ont envoyé ici un sculpteur, s'il trouve de l'ouvrage, comme nous l'espérons, je m'occuperai beaucoup de lui.

Saintes Muses, présentez-moi vos vases contenant Vaurum potabile et Yélixir vitœ. Je languis. Oh ! quel travail que de creuser des puits dans les déserts et d'y construire une chaumière. Et mes perroquets que j'ai élevés, qui causent avec moi ; ils tombent malades et baissent leurs ailes.

Aujourd'hui il y a un an, c'était tout autrement. Je jurerais qu'à cette même iieure, l'année dernière, j'étais assis à côte de Lotte. Je fais de ma situation le sujet d'un drame que j'écris en dépit de Dieu et des hommes. Je sais ce que dira Lotte quand elle le lira, et je sais ce que je lui répondrai. Écoutez, vous me rendriez un service ù moi et peut-être à diverses autres personnes si vous vouliez vendre quelques exemplaires de Gœtz.M. Boje en a; marquez-lui combien vous en voulez, je lui ai écrit de vous en remettre autant que vous demanderez. Vendez-les ensuite à douze bons groschen et notez vos frais de poste. Merck en est l'éditeur, mais il est à Saint-Pétersbourg, et moi, je n'ai pas le talent qu'il faut à un libraire. Je crains que le livre ne se vende pas, sans cela il pourrait arriver que vous n'ayez pas encore un exemplaire dans six mois. Écrivez-moi donc où je dois adresser les secondes livraisons du Mercure et d'où me viendra l'argent. Si diverses choses réussissent d'après mon idée, j'enverrai bientôt à Lotte une boîte où il n'y aura ni confitures, ni articles de toilette, ni livres; par conséquent, jouissez de votre bonheur. Votre contentement et vos espérances me font du plaisir. Si vous tenez à avoir de mes nouvelles, écrivez-moi souvent.

GOETHE A HANS

Remettez, mon cher Hans, la deuxième partie du Mercure à M. de Hille; Keslner a emporté la première par mégarde à Hanovre. M. de Falke la rapportera à M. de Hille. Je demanderai ensuite de m'en envoyer le prix.

Donnez le drame ci-joint à papa; et quand lui, et peutêtre les sœurs l'auront lu, donnez-le à Annette et à Dorothée. Saluez tout le monde de ma part.

Je suis toujours

l'ancien docteur Goethe,

Qui vous souhaite que vous gagniez tous les prix que vous méritez.

GOETHE A KESTNER

Je souhaite succès à toutes vos entreprises, et toutes les joies de la vie à votre femme.

Je ne puis pas vous blâmer d'aller dans le monde et d'y faire connaissance avec des gens distingués et haut placés. Le commerce avec les grands profite toujours à celui qui sait s'en servir avec mesure. C'est ainsi que j'estime la poudre, parce qu'elle me procure l'oiseau des airs. Mais eux aussi savent apprécier la générosité et la capacité; et un jeune • homme comme vous doit aspirer à la meilleure place, morbleu ! et si vous ne le faisiez pour vous, il faudrait du moins le faire pour votre femme ! Quant aux joies du ménage, je pense que le chancelier en a aussi bien que le secrétaire, et je ne m'en laisserais pas priver quand même je serais prince. Ainsi, au nom de Dieu, suivez les inspirations de votre cœur, ne vous souciez pas de la critique, et fermez votre cœur aussi bien au flatteur qu'au censeur. J'écoute volontiers l'un et l'autre jusqu'à ce qu'ils m'ennuient. Mme La Roche est venue ici ; elle nous a donné huit jours de bonheur. C'est une jouissance que de vivre avec de telles personnes. 0 Keslner, je me trouve bien heureux ! quand ceux que j'aime ne sont pas près de moi, ils sont

pourtant toujours devant moi. Le cercle des nobles cœurs est la plus précieuse de mes acquisitions.

Je reviens à mon cher Gœtz! J'ai confiance en sa bonne nature, il arrivera à bien et durera. C'est un enfant de l'homme avec beaucoup de fautes, mais c'est toujours un des meilleurs. Son extérieur et quelques rudesses heurteront beaucoup de gens; pourtant j'ai déjà tant de succès que j'en suis étonné. Je ne crois pas produire de quelque temps un autre ouvrage qui aura autant de succès. En attendant je continue mes travaux, peut-être plaira-t-il au tourbillon de la vie de me faire faire quelque chose de plus sensé.

Le 21 août.

Ceci était écrit depuis longtemps, mais je n'ai pas trouvé le moment de cacheter la lettre. N'ayant rien à y ajouter je vous prie de me garder votre affection et que Lotte continue de m'aimer. Elle est heureuse! Adieu.

GOETHE A KESTNEU.

Je viens de recevoir ce soir, 15 septembre, votre lettre et j'ai taillé une plume pour écrire une longue réponse. J'espère que mes esprits parviendront jusqu'à Lolte, quand même elle ne voudrait pas prodiguer, à moi qui l'aime tant, la monnaie de ses sentiments, à laquelle le mari n'a pas de prétentions. Dernièrement j'ai eu grande peur en rêvant à elle. Le danger était pressant, tous mes projets étaient renversés. Nous étions surveillés et j'espérais tout dans le cas que je pourrais parler au prince. Je me tenais près de la fenêtre en réfléchissant si je devais sauter en bas, de la hauteur du deuxième étage. Oh! me dis-je, tu vas te casser la jambe et tu seras forcé de te rendre. Mais si un ami passait, je me jetterais pourtant en bas, et si je me cassais une jambe il me porterait sur ses épaules au prince. Tu vois que je me souviens de tout, même du tapis multicolore de la table près de laquelle elle était assise et travaillait au filet, sa boîte en paille devant elle. J'ai baisé mille fois sa main. Oh ! c'était sa propre main ! cette main, elle est encore si présente à mon esprit que je me traîne toujours au milieu de rêves pareils.

Ma sœur et Schlosser sont dans la même position. Il

est encore à Carlsruhe où ses affaires traînent, Dieu sait comment. Je n'y comprends rien. Ma sœur est à présent h Darmstadt chez des amis. C'est pour moi une grande perte; elle comprend et supporte mes caprices.

Quant à moi, mon cher, je laisse faire mon père, qui tâche de me fourrer de plus en plus dans les affaires civiles de la ville. Je le laisse faire, tant que je dispose encore de ma force intérieure. Un bon coup, et toutes ces cordes seront rompues. Aussi suis-je beaucoup plus calme et je vois qu'on peut rencontrer partout l'homme, de grandes et de petites, de belles et de vilaines choses. Je continue bravement mes travaux et je pense que je produirai diverses œuvres pendant cet hiver. J'ai envoyé un Gœiz au vieux bailli . Il lui a fait beaucoup de plaisir et il a été communiqué (probablement par les Braudt) à d'autres. Le juge à Wetzlar et M. de Folz ont demandé ce livre , à ce que m'écrit Hans, avec lequel j'entretiens une correspondance suivie. Tout cela, mon cher Kestner, me fait oublier, que la chère grandetante Lange de Wetzlar, avec l'aînée de ses chères nièces, est arrivée il y a peu d'instanis au salon. Elles ont attendu bien des fois à cause de Lotte, sans que je sois allé les chercher; qu'elles se tirent encore cette fois-ci d'affaire. Jeannette n'est pas avec elles. Elles ont dit de ma Lotte beaucoup de bonnes et aimables choses. Que le diable les en remercie ! — De ma Lotte/ J'ai écrit cela par distraction, et pourtant, elle est, sous certains rapports, à moi. Sur ce point, il m'arrive ce qui arrive à d'autres honnêtes gens, je suis raisonnable jusqu'à ce point. Donc, n'en parlons plus.

Parlons du Mercure (journal), pour nous calmer. Je ne sais pas si la vanterie fait plus de tort à cette entreprise que

celle-ci à la vanterie. C'est du vent et du bavardage à faire honte. Tout le inonde en a été mécontent. La seconde partie est un peu meilleure.

Le grand Jean et les petits Jean, Wieland et messieurs Jackerl viennent de se prostituer ! C'est leur affaire ! Ce n'était pas pour moi qu'ils ont écrit. La femme du conseiller Jacobi s'est trouvée ici; c'est une brave et aimable personne. J'ai pu très- bien vivre avec elle; j'ai évité toutes les explications et je me suis conduit comme si elle n'avait ni mari ni beau-frère. Elle aurait essayé de nous réconcilier, et moi je ne veux pas de leur amitié. Qu'ils me forcent de les estimer autant que je les méprise à présent, et alors je leur rendrai mon affection.

J'ai reçu ce matin une lettre de Falke avec la première feuille de VAlmanach des Muses. Tu trouveras, page 15, le Voyageur, que je recommande bien à Lotte. Il a été écrit dans mon jardin, dans un de mes meilleurs jours : tout mon cœur était plein de Lotte et tout votre bonheur futur se présentait à mon âme et y produisait une satisfaction calme. Tu y trouveras, en regardant de près, plus d'individualité qu'il ne paraît, tu reconnaîtras dans l'allégorie Lotte et mot et ce que j'ai senti cent mille fois près d'elle. Mais n'en dis rien à personne. Cela doit vous être sacré; aussi vous êtes toujours près de moi quand j'écris quelque chose. Je travaille maintenant à un roman ; mais cela va lentement. Je compose, en outre, un drame qui sera représenté pour que les gaillards voient qu'il ne dépend que de moi d'observer des règles et de peindre la ■ moralité et des sentiments. Adieu. Encore une confidence d'auteur : Mon idéal grandit et embellit de jour en jour, et si ma vivacité et mon amour ne m'abandonnent pas, il y

aura encore beaucoup de choses pour ceux que j'aime, et le public en prendra aussi sa part.

Et ainsi bonne nuit, ma chère Lotte. Il y a dans l'enveloppe des vers. J'ai voulu les ajouter à mon portrait destiné à Lotte ; mais comme le portrait n'a pas réussi, elle aura en attendant les vers. A une autre fois.

GŒTHE A LOTTE »

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