‹ GoetheChapitre 19 sur 24 · LA ROSE DES BOIS · texte numérisé non relu

LA ROSE DES BOIS

« Un enfant vit une petite rose, — une petite rose dans lé bois; — elle était jeune et fraîche comme Taurore. — Il courut vite pour la voir de près, — la vit avec un grand plaisir, — la petite rose, petite rose rouge — la petite rose des bois.

L'enfant dit: je veux te cueillir, — petite rose des bois ! — Petite rose dit: je te piquerai, — que tu penseras éternellement à moi, — et je ne veux pas le souffrir; — petite rose, petite rose rouge, — petite rose des boisi

Et le cruefl enfant cueillit — la petite rose des bois. — — Petite rose se défendit et piqua ; — niais rien n'y fit, ni cris, ni pleurs; — il lui fallut bien le souffrir; — petite rose, petite rose rouge, — petite rose des bois. »

Il ne faudrait pas croire pourtant que Gœthe s'efforce de reproduire le plus fidèlement possible le ton et la manière du Lied populaire : il ne fait point de pastiches. C'est pour lui simplement une forme poétique, très libre et qui se plie facilement à toutes les nuances du sentiment. Il s'en sert avec un art profond, subtil et d'autant plus puissant qu'il est plus instinctif et plus caché. Il lui conserve son caractère de simplicité naïve, mais il lui prête une variété et une richesse, que Herder lui-même ne soupçonnait pas; il sait lui faire exprimer les sensations les plus vives ou les plus douces, les passions les plus énergiques. Parfois il prend le début d'une chanson connue et le fait suivre de développements inattendus. C'est comme une mélodie sous laquelle il écrit des paroles, qui lui donnent tout à coup une puissance nouvelle. Ainsi il avait souvent entendu chanter le Lied suivant :

« Là-haut, sur cette montagne, — là, il y a une haute maison — là tous les matins regardent — par la fenêtre trois belles jeunes filles.

L'une s'appelle Sasanne, — l'autre Anne-Marie; — la troisième, je ne la nommerai point, — parce qu elle m'appartiendra un jour.

Là-bas dans celte vallée, — Teau fait tourner une roue. — Elle ne moud que de Tamour, — du matin jusqu'au soir.

La roue du moufin est brisée. — tout a une fin, l'amour

aussi; — et quand deux cœurs qui s'aiment, se quittent,

— ils se tendent la main Tun à Tautre.

Ah ! séparation, amère se'paration ! — Qui donc a inventé la séparation? — Voilà ce qui mon jeune cœur,

— joyeux jadis, en deuil a mis. »

C'est le bégaiement de la douleur. Gœthe aussi chante les regrets que chante la séparation: mais il leur donne une extraordinaire profondeur de mélancolie dans ces Plaintes du pâtre :

a Là-haut sur cette montagne, — je me tiens bien souvent, — courbé sur mon bâton, — et je regarde en bas dans la vallée.

Puis je suis mon troupeau qui va paissant, — mon chien le garde ; — et me voilà arrivé en bas, — je ne sais moi-même comment.

Là, de belles fleurs — la prairie entière est couverte ;

— je les cueille, sans savoir — à qui je dois les donner.

A Tabri de la pluie, de Forage et de la tempête — je me mets sous un arbre. — La porte là-bas reste fermée. — Mais tout, hélas! n*est qu'un rêve. '^

Un arc-en-ciel se montre — au-dessus de cette maison !

— Mais elle, elle s'en est allée — bien loin dans le pays. Bien loin dans le pays et plus loin encore, — peut-être

même au delà de la mer. — Passez, mes brebis, passez !

— le pâtre soufî*re tant I »

C'est encore un chant populaire qui a fourni le cadre et l'idée du Lied suivant :

Quand l'éclat du soleil dore la mer profonde.

Je pense à toi ; Quand d'un reflet d'argent la lune éclaire Tonde,

Je pense à toi.

Quand sur le grand chemin s'élève la poussière.

Je t'aperçois :

La nuit sur le sentier du passant solitaire.

Je t'aperçois.

Si la vague en montant se brise sur la grève,

J'entends ta voix.

Si je vais sous l'ombrage interroger mon rêve,

J'entends ta voix.

Quoique tu sois bien loin^ mon cœur, suivant son maître,

Dit : la voilà I Mais le soleil se couche et Vesper va paraître...

Que n'es-tu là (i) I

Mais tandis que la chanson dont il s'est inspiré, se perd dans une énumération fatigante qui retombe toujours sur ce refrain monotone : je pense à toi; Gœthe a su varier cette chute à chaque couplet, et donner au tout une heureurse conclusion. En général, rénumération est fréquente dans la chanson populaire ; elle sait difficilement s'arrêter. Gœthe au contraire est bref, concis, intense. On peut définir sa poésie lyrique, en disant qu'il y produit le maximum d'impression sous la forme la plus brève et avec les moyens les plus simples en apparence. Son Lied n'est souvent qu'un soupir, un cri de Pâme, comme le suivant.

a Toi qui habites les cieux, — qui apaises toute douleur et toute souffrance, — qui au cœur de celui qui est doublement malheureux, — verses un double baume. — Ah I je suis las de celte vie agitée 1 — Pourquoi toute cette douleur et toute cette joie 1

Douce paix, — viens, ah ! viens dans ma poitrine I »

(1) Tradait par M. Alfred des Essarta.

Comparez, par exemple, la pièce suivante avec la poésie de Victor Hugo qui commence par ce vers : a mes lettres d'amour, je vous lis à genoux ! » comme le poète allemand est plus simple et, même dans la traduction française, plus touchant :

Ah ! qui me rendra ks beaux jours, Les beaux jours des premières amours !

Ah I qull me vienne encore une heure, Une seule du temps que je pleure I

Dans ma retraite, plein d'ennui, Songeant au bonheur qui m^a fui, J'entretiens sans cesse mes craintes, J'exhale sans cesse mes plaintes.

Ah ! qui me rendra les beaux jours.

Les beaux jours des premières amours (1) !

Mais c'est dans le texte même qu'il fautlire et étudierces admirables Lieder. Cequidonneàcessoupirs, à ces sentiments discrètement exprimés leur extraordinaire intensité, c'est, avec le pittoresque et Tétiergie de l'expression, la magie des sons. Ce que le mot est impuissant à montrer à l'imagination, le son suffit souvent à le dire clairement au cœur. En ce point, Gœlhe a su tirer parti, avec un art consommé, d'une langue admirable, du plus bel instrument peut-être que possède la poésie moderne. Notre poète s'estplaint àplusieurs reprises de la langue allemande. Dans une de ses épigrammes vénitiennes, il dit:

(1) Traduit par M. Marmier.

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J*ai beaucoup essayé ; j'ai dessiné, gravé sur cuivre, — peint à l'huile ; maintes fois aussi j'ai pétri Targile ;

Mais avec inconstance, et je n'ai rien appris, rien produit; — il est un seul talent où je sois presque passé maître :

L'art d'écrire en allemand. Et ainsi, poète malheureux» je dissipe — dans la plus ingrate matière, hélas! ma vie et mon art. d

Et dans une autre :

« Que voulut faire de moi la destinée? Il serait téméraire — de le demander; car le plus souvent elle ne veut pas faire grand'chose de nous.

Faire de moi un poète ? Elle y serait parvenue — si la langue ne se fût pas montrée absolument rebelle. »

Gœlhe a raison au point de vue où il se plaçait alors, c'est-à-dire au point de vue de la poésie classique et régulière. Rebelle, la langue allemande Test en effet; sa richesse se plie difficilement aux mètres antiques, à cette harmonie douce et continue qui doit être plutôt une longue flatterie pour Toreille qu'un élément pittoresque. Elle est dure souvent, irrégulière toujours et facilement incorrecte. On comprend qu'un poète amoureux de Fantiquité éprouve un sentiment d'impatience en face d'une versification que ne scandalise ni un pied de plus ou de moins dans le vers, ni une rime oubliée ; en face d'une habitude invétérée de négligence qui rend si difficile la construction d'une période un peu majestueuse, sans lourdeur et sans pédantisme. Mais, d'un autre côté, quelles ressources elle offre à qui sait la dompter et la plier au gré de son inspiration!

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Elle a une immense richesse de vocables, une souplesse presque illimitée dans les tournures et les constructions ; rude et énergique bien au delà de ce que le français peut atteindre, elle peut aussi s'adoucir et se faire aimable et caressante. Elle est plus expressive que notre langue polie et un peu terne; touty ressort et s'y entend plus vivement. C'est un défaut souvent, c'est une qualité inappréciable sous la plume d'un écrivain comme Gœthe. Il n'est peut-être pas impossible de le faire comprendre, même à un lecteur qui ne sait pas l'allemand.

Un soir, dans une de ces promenades que notre poète faisait à travers le duché de Saxe-Weimar, il s'arrêta dans une cabane établie au sommet du Gickelhahn, l'une des montagnes duHarzgebirge. Le calme et la solitude où il se trouvait, le firent songer à l'éternel repos, et avec un diamant il grava sur une vitre les vers dont voici la traduction :

Sur les sommets Toute chose Repose.

Dans les guérets S'élève à peine Une haleine.

Dans la forêt L'oiseau se tait.

Dans la plaine tout dort, et tout dort sur le faîte,

Le jour ne tardera pas.

Où toi, poète.

Aussi tu dormiras.

Qui s'aperçoit, s'il n'en est prévenu, que le traducteur a cherché des rimes longues, ose, aite, as ?

i 86 GŒTHE.

qu'il a multiplié à dessein le son ète, ety destiné h faire au tout un cadre mélancolique ? Mais qu'on se fasse lire par quelqu'un qui sait l'allemand, le texte de Goethe :

Ueber allen Gipfeln

Ist Ruh,

In allen Wipfeln

Spiirest du

Kaum einen Hauch :

Die Vogelein schweigen im Walde.

Warte nur ! balde

Ruhest du auch.

Comme ces vers, courts par le nombre des syllabes, mais longs par la gravité des sons, comme ces voyelles mélancoliques t, w, auy ei, accumulées en ce petit espace, donnent à cette pensée, bien simple, une étonnante intensité ! C'est grâce au même art dans le choix du son, dans la place du mot, que la Chanson du roi de Thulé nous fait entendre comme la vibration d'une douleur profonde et mal contenue :

II était un roi à Thulé, — tout à fait fidèle jusqu'à la tombe, — à qui en mourant sa bien-aimée — donna une coupe d'or.

Rien n'avait plus de valeur pour lui, — il la vidait k tous les festins ; — ses yeux se fondaient en larmes, — « chaque fois qu'il y buvait.

Et quand il fut sur le point de mourir, — il compta les villes de son royaume, — donna tout à ses héritiers, — ■ mais point la coupe.

Il présidait au repas royal, — les chevaliers autour de lui, — dans la haute salle des ancêtres, — en son château sur la mer.

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Là, le vieux buveur se leva, — but la dernière goutte ardente de la vie, — et jeta la sainte coupe — en bas, dans les Qots.

Il la vit tomber, s'emplir — et s'enfoncer tout au fond de la mer. — Ses yeux se fermèrent ; — plus jamais ne but une goutte. »

Cette admirable chanson a été maintes fois traduite en vers français; mais tous les traducteurs ont échoué (1); ils n'ont pu rendre le charme tout particulier de la ballade. Le dernier couplet surtout, d'une si touchantemélancolie, où Ton entend comme le bruit d'un sanglot étouffé, ne saurait se transporter dans aucun autre idiome.

Pour ceux qui n'ont pas de la langue allemande une connaissance sérieuse, il n'y a qu'tm interprète qui puisse leur faire comprendre toute la puissance et tout le charme de ces poésies lyriques ; et c'est la musique. Gœthe lui-même se chantait ses Lieder; sans doute, car il n'était pas musicien, ce qu'il murmurait ainsi à mi-voix, c'était une mélodie indistincte et qui ne pouvait se noter. Mais, ce qu'il était impuissant à rendre par le son musical, il le mettait dans les paroles et le rythme. Ne me lisez pas, chantez ! c'est le conseil que lui-même, à la fin de ses Lieder, donne à une lectrice imaginaire :

« Mignonne I si jamais ces Lieder — tombent de nouveau sous ta main, — assieds-toi à ton clavier, — où ton ami jadis se tenait auprès de toi.

Fais vibrer rapidement les cordes, — et puis jette un

(1 ) La tradaction qui me semble la meillenre est celle de Gérard de Nerval.

coup d'œil dans le livre: — mais non pour lire! toujours chanter 1 — Et chaque page alors est à toi.

Ah! qu'il me semble triste ainsi, en lettres mortes — noir sur blanc, ce Lied^ — qui dans ta bouche peut charmer divinement, — peut déchirer le cœur! »

Les musiciens n'ont pas toujours réussi à traduire avec les moyens propres à leur art les mélodies de Gœthe; la poésie lésa souvent écrasés et rendus impuissants. Les contemporains et amis du poète étaient gens de talent trop modeste. Reichardt cependant a trouvé quelques airs en mineur, fort simples, qui s'adaptent assez bien aux Lieder mélancoliques, tels que la Plainte du pâtre. Mozart et Beethoven eux-mêmes n'ont pas été heureux dans leurs essais ; leurs romances ne nous disent rien de ce que le poète veut nous faire éprouver. Ceux qui ont su avec le plus d'art adapter leur musique au sentiment de Gœthe, c'est Schubert, c'est Schumann surtout : Schubert avec une grande force de pathétique, qui parfois n'est pas sans une certaine exagération dramatique, inconnue au Lied de Gœthe ; Schumann qui a su reproduire le caractère à la fois populaire et artistique de cette poésie lyrique, et dont les mélodies se prêtent à toutes, les nuances et font bien pénétrer en nous toute l'émotion quia inspiré le poète.

En racontant l'épisode des amours avec Lili, j ai eu l'occasion de citer plusieurs poésies lyriques et de montrer ainsi comment le Lied se mêle continuellement à l'existence de Gœthe. Le Lied a été en effet pendant toute sa carrière, et surtout pendant sa jeunesse, le confident de tout ce qui l'agite, lécha-

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grine et le réjouit ; aussi Tamour, qui occupe une si large place dans sa vie, est-il la grande source de son inspiration lyrique. Mais Gœthe a su varier à Tinfini l'expression de cet unique sentiment. L'œil toujours ouvert sur les spectacles de la nature, il la mêle à ses effusions, et pendant qu'il fait partager à notre cœur les sensations qu'il éprouve, il séduit notre imagination, en lui offrant les plus beaux tableaux. Est-il heureux ? il chante le printemps, le mois de mai :

€ Comme la nature resplendit — lumineuse autour de moi ! — Gomme le soleil brille I — Comme la plaine est riante !

Des fleurs sortent — de chaque branche, — et mille voix — de chaque buisson, et la joie et le bonheur — de chaque poitrine. — terre, ô soleil I — ô plaisir ! ô délices !

amour, ô amour 1 — Splendide et doré, — comme les nuages du matin — sur ces coteaux !

Tu bénis magnifiquement — les fraîches campagnes, — et la création entière — au milieu des parfums des fleurs.

jeune fille, ô jeune fille, — comme je t'aime I — comme ton œil brille ! — et comme tu m'aimes !

Ainsi l'alouette aime — le chant et l'air pur, — ainsi les fleurs du matin — aiment la brise du ciel.

Comme je t'aime — d'un cœur ardent — toi qui me donnes jeunesse — et joie et courage,

Qui m'inspires des danses — et des chants nouveaux ! Suis heureuse éternellement — comme tu m'aimes I »

Il associe l'automne à ses douleurs :

a Epanouis-toi, feuillage — de la treille, — autour de ma croisse! — Enflez-vous plus pressés, — grains jumeaux de la grappe, — et mûrissez plus vite et plus nourris ! —

1 92 ÛŒTHE.

Le soleil paternel vous couve — de ses derniers rayons, — autour de vous se fait sentir — du ciel propice — l'influence fécondante ; — la lune vous rafraîchit — de son haleine aimable, — et hélas ! de mes yeux — tombent sur vous — de Tamour éternellement vivifiant — les larmes, qui se pressent et éclatent I »

C'est parfois une simple image, qui fait ressortir le sentiment avec plus de force et de clarté et lui donne quelque chose de plastique et de sensible :

« Laisse, laisse mes yeux te dire Cet adieu qui meurt dans ma voix.

Gomme il est lourd I comme il déchire I Et j'ai tant de force parfois 1

Ah ! maintenant notre amour même N'apporte avec lui que chagrin.

Froide est la bouche que j'aime, Faible ton serrement de main.

Et je n'aurai plus de couronne. Plus de fleurs à cueillir pour toi; C'est le printemps qui t'environne.

Mais l'automne est venu pour moi (1). »

La peinture des sentiments vagues, des états de Tâme dont on ne peut découvrir la cause immédiate, de cette Selmsucht, dont j'ai parlé, est un des points où Gœthe excelle. Dans le Lied suivant, intitulé Consolation dans les larmes , il a chanté ces émotions indéfinissables qui nous mettent dans les yeux des pleurs délicieux, ce qu'il appelle lui-même dans une autre de ses poésies: la volupté de la mélancolie.

(1) Traduit par M. Marinier.

« D'où vient que tu es si triste, -« quand tout parait joyeux ? — On le voit à tes yeux, — certainement tu as pleuré.

Et si j'ai pleuré dans la solitude, — ma douleur n'est qu'à moi, — et les larmes que je répands sont si douces, — et me soulagent le cœur.

Tes amis joyeux te convient. — Oh ! viens sur notre sein ! — Et quelle que soit la perte que tu aies faite, — •" ne crains pas de nous la confier I

Dans vos fêtes bruyantes, vous ne pouvez comprendre — ce qui me tourmente et me rend malheureux. — Oh ! non, je n'ai rien perdu, — et pourtant cela me manque tantl

Allons I rassemble vite tes forces ! — tu es dans la fleur de la jeunesse. — A ton âge on a de la vigueur — et l'ardeur de la conquête.

Oh ! non, je ne puis le conquérir; — c'est trop loin de moi. — C'est si haut ! c'est si beau et si brillant» — comme cette étoile là-bas.

Les étoiles on ne les désire pas, — on jouit de leur splendeur, -— on élève ses regards vers elles avec ravissement — dans les nuits sereines.

Et moi je lève mes regards avec ravissement — pendant des jours entiers ; — laissez-moi passer les nuits dans les larmes — aussi longtemps que je pourrai pleurer ! »

Mignon est devenu rincarnation même de cette Sehnsucht, et le poète prêle les vers suivants à une jeune fille qui prend Théroïne du Wilhelm Meister pour confidente de sa vague et secrète mélancolie :

Dans les cieux qui font silence Du soleil le char s'élance.

Ah ! faut-il que, dans son cours, Il redouble encor mes peines

Et les tiennes 1...

C'est ainsi de tous lec jours...

La nuit même, plus de trêves :

Je conserve dans les rêves Le secret de ma douleur; Des fantômes de nos peines

Mes nuits pleines Me rejettent au malheur.

Des vaisseaux que les vents chassent Sous mes yeux les voiles passient, Vers son port chacun s'en va ; Mais au cœur il est des peines

Surhumaines Que nul vent n'emportera.

Aujourd'hui pourtant j'apprête Mes plus beaux habits de fête ; Car c'est fête pour eux tous.

Ils ignorent quelles peines Sont les miennes, Quel mystère est entre nous.

Ma pauvre âme se déchire ; Mais, voyez, je sais sourire Et montrer un joyeux front...

A quand la fête où mes peines

Et les tiennes Avec nos jours fîrriront (1) ?

Mais volontiers on se laisserait aller à citer toutes les poésies lyriques de Gœthe. La variété de l'inspiration, du ton, des formes y est prodigieuse. Le poète n'excelle pas seulement à exprimer les sentiments les plus intimes, les plus profonds et les plus

(1) Traduit par Emile Deschamps. Les trois derniers vers sont chez Gœthe : « Si CvS douleurs étaient mortelles — pour mon cœur — Oh I depuis longtemps je serais morte ! »

mélancoliques ; il sait aussi être spirituel et gai. lia écrit des chansons d'une jolie facture, d'un rythme presque dansant, qui sontdevenues populaires. Les étudiants les chantent dans leurs réunions bruyantes, les vignerons aux vendanges, les paysans au soir des jours de irioisson. S'agit-il tout simplement de célébrer un anniversaire, d'écrire un prologue pour une cérémonie publique et une fête intime, le poète sait trouver des tournures originales et charmantes et,leplus souvent, mêler quelque grande pensée, heureusement exprimée, aux sentiments que lui inspire la circonstance.

Il faut donner une place à part dans les poésies lyriques de Gœthe aux Ballades, c'est-à-dire aux Lieder, qui n'expriment pas simplement une émotion éprouvée par le poète, mais contiennent un récit. La ballade se trouve, avec des caractères différents selon les différentes nations, au début de toutes les littératures ; c'est la forme primitive de l'histoire et de l'épopée, aux époques où le poète chante et n'écrit pas encore. Au xviii* siècle, Moncrif avait cultivé ce genre en France, et il avait été bientôt imité en Allemagne, où la ballade avait vite obtenu une certaine vogue. Mais on y remplaçait la naïveté des anciens conteurs^ qu'on prétendait imiter, par l'ironie. La strophe du début était une variation de la phrase : « Oyez la lamentable histoire », et le tout était terminé par une morale bien vulgaire, bien sotte à dessein. La ballade était devenue une complainte. Ce fut encore le mérite de Herder d'attirer l'attention sur les véritables modèles du genre, en

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particulier sur les ballades écossaises, qui avaient été recueillies par Percy, et d'en mettre en lumière le caractère sombre et la puissance dramatique. Bûrger, abandonnant la manière de Moncrif, qu'il avait adoptée d'abord, écrivait aussitôt la célèbre ballade de Lenorej dont un vers au moins : « Les morts vont vite », est devenu populaire en France, et la ballade, désormais cultivée par tous les poètes, devenait un des plus beaux joyaux de la poésie allemande,

La ballade de Gœthe a un caractère tout particulier ; elle a toutes les beautés de ses Lieder : la mélodie et le rythme chantant, le pittoresque et la force de l'expression, le même art de produire la plus vive émotion avec les moyens les plus simples, la même sobriété des développements. Elle se rapproche d'autre part de son ode dithyrambique. Car elle est aussi, jusqu'à un certain point, une allégorie. Le récit n'en souffre pas ; loin de là, Gœthe voit les choses qu'il nous dépeint et il sait nous les faire voir ; mais il nous montre encore quelque chose au delà ; et sans un mot qui lui soit étranger, la narration sert elle-même d'expression à un sentiment souvent indéfinissable.

C'est, par exemple, la terreur de l'enfant dans les ténèbres que nous montre

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