CHAPITRE VI
Quelles que soient les beautés des drames, des romans, des idylles de Gœthe, ses poésies lyriques sont plus belles encore. Gœthe est avant tout un poète lyrique. L'inspiration chez lui est soudaine et momentanée; il manque à son génie la patience. Il entreprend une foule de choses et n'achève pas. Que de fragments de toutes sortes nous offre le recueil de ses œuvres : le /my-frran^, Prométhée, Mahomet^ Ganymède, VAchilléide^ Elpénor, les Mystères ! En dehors des poèmes de sa période révolutionnaire, qu'il écrit tout d'un trait, ses ouvrages nous montrent presque tous les traces d'inspirations successives, de changements profonds qui en altèrent l'unité, et parfois en détruisent la clarté : Egmont commencé, abandonné, repris à maintes fois ; le Tasse présentant d'irréconciliables contradictions ; Iphigénie elle-même à plusieurs reprises mise sur le chantier et profondémentremaniée. Que de temps il a fallu pour que le Faust et le Wilhelm Meister arrivassent à terme !
Avec quelle facilité au contraire naissent ses poésies lyriques ! Comme du premier coup elles
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trouvent leur forme achevée et parfaite !' Elles se présentent sous sa plume, sans qu'il les ait cherchées et, pour ainsi dire, sans qu'il en ait conscience. Le jour, il se surprend en train de chanter un Lied ; la nuit, dit-il dans ses Mémoires,
« la nuit, si je m'éveillais, le même fait se produisait, et j'eus plus d'une fois l'envie, comme un de mes prédécesseurs (Pétrarque), de me faire faire un pourpoint de cuir et de m'habituer la nuit à fixer sur ce pourpoint, sans lu-* mière, ce qui naissait ainsi d'une façon inopinée. J'étai» si bien accoutumé à me débiter une petite poésie sans pouvoir la retrouver ensuite, que quelquefois je courais à mon pupitre, et ne prenais pas le temps de tourner du bon côté une feuille de papier qui se trouvait de travers, et que j'écrivais sans bouger une pièce de vers d'un bout à l'autre en diagonale. C'est pourquoi aussi j'employais de préférence le crayon, car plus d'une fois le criaillement de la plume m'avait réveillé de mon somnambulisme poétique, m'avait distrait et avait étouffé une de mes jeunes productions dès sa naissance. J'avais un respect tout particulier pour ces poésies, car je me sentais en face d'elles un peu dans la situation d'une poule en face des poussins qu'elle a couvés et qu'elle entend tout à coup piauler autour d'elle. »
Nous aussi, en tace de ces merveilleux chefsd'œuvre, nous nous sentons pris de respect pour cette force mystérieuse du génie qui les a inspirées. Ces poésies sont d'une beauté si pure et si entière, si bien sorties d'utf seul jet, qu'elles échappent à l'analyse. On n'en peut guère dire qu'une chose : lisez et admirez 1 Lisez en vous laissant pénétrer par l'émotion intense, la profondeur de pensée qui se cache sous ces strophes courtes et simple«i, en vous
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laissant aller au charme du rythme, en vous berçant de rharmonie des vers. Et ne craignez pas l'ennui qu'engendre la monotonie. L'inspiration est variée comme la vie de Goethe ; et la forme est sans cesse nouvelle.
Goethe a débuté à Leipzig, par des poésies anacréontiques. C'était la mode du jour. Anacréon et Horace, mais surtout Grécourt, Gresset, Gentil Bernard, Chaulieu et La Farre étaient les modèles qu'on s'efforçait de copier. Comme la plupart de ses contemporains, le jeune étudiant faisait jouer dans ses vers les Grâces et les Nymphes, Vénus et Cupidon. L'inspiration anacréontique reparaît plus tard encore, de temps à autre, dans les poésies de Goethe, mais ce n'est plus qu'un badinage souriant et gai. Telle est, par exemple, cette charmante petite pièce qui a été imitée par Alfred de Musset :
Le rideau de ma voisine Se soulève lentement.
Elle va, je Timagine,
Prendre Tair un moment;
On entr'ouvre la fenêtre :
Je sens mon cœur palpiter.
Elle veut savoir peut-être Si je suis à guetter ;
Mais hélas I ce n'est qu'un rêve ; Ma voisine aime un lourdaud, Et c'est le vent qui soulève . Le coin de son rideau.
Mais Goethe ne pouvait longtemps s'enfermer dans
ce genre. II arrive même un moment où son inspiration ne peut plus consentir à se plier à aucune des formes en usage dans la poésie allemande. C'est pendant la période d'orage. II rejette les règles de la prosodie avec toutes les autres. La fougueuse ardeur qui l'embrase, brise toutes les barrières et se répand en dithyrambes. Ses vers n'ont ni rime ni rythme réguliers : c'est plutôt une sorte de prose cadencée qui se prête à tous les brusques sauts de sa pensée. Ce qui excite son enthousiasme, ce ne sont ni les grands de la terre, ni les événements du monde : ce sont les spectacles que la nature met sous ses yeux dans ses courses vagabondes, c'est une impression qu'il a vivement ressentie, une comparaison qui s'élève brusquement dans sa pensée. Son ode prend souvent la forme d'une allégorie, omme dans le Chaiit des Esprits sur les flots :
a L'âme de rhomme — ressemble à Ponde : — elle vient du ciel, — au ciel elle monte, — puis de nouveau — elle descend sur la terre — passant éternellement de Tune à l'autre.
Quand il se précipite des flancs élevés — du roc escarpé, — le jet de Tonde pure, — il tombe en gracieuse poussière, en flots nuageux — sur le rocher poli, — et, facilement accueilli, — il descend paisiblement, — avec un doux murmure, '— vers le bas du vallon.
Des blocs de pierre — s'opposent-ils à son cours, — impatient il écume, — et se précipite par échelons — vers l'abîme.
Sur un lit aplani — il serpente dans la vallée fleurie, — et dans le miroir de ses eaux — baignent leur visage — toutes les étoiles.
Le vent est de Tonde — l'amoureux galant ; — le vent
bouleverse dans leurs profondeurs — les vagues écumantes.
Ame de l'homme, — que tu ressembles à l'onde ! — Destin de l'homme, que tu ressembles au vent I »
Rarement cette allégorie est ainsi un simple paysage. D'ordinaire le poète se met lui-même en scène, soit que Tode ait trait à sa propre vie, comme celle que j'ai citée et par laquelle il répond à ses amis, inquiets sur ce qui l'attend à Weimar, soit qu'elle exprime une pensée générale, comme dans celle dont je vais donner la traduction. Un jour, le 14 octobre 1774, il est en chaise de poste ; tout à coup il lui vient à la pensée que le voyage est un symbole de la vie, que le postillon peut être comparé au Temps qui mène notre course à travers Texistence; aussitôt cette image se présente à son esprit nette et frappante ; il la traduit en vers superbes. Mais il ne dit pas, comme Teût fait peutêtre un autre poète : telle une chaise de poste qui nous mène rapidement au terme du voyage, telle est l'existence. C'est le voyage même de la vie et ses étapes successives qu'il nous décrit dans une série d'images puissantes et claires. Il s'adresse à son postillon, qu'il appelle hardiment Kronos,le Temps.
« Hâte-toi, Kronos 1 — Allons, trotte et fais bruire les roues ! — Le chemin descend une pente rapide ; — de dégoût et de vertige — me remplit ta lenteur. — Allons ! sans crainte des cahots, — sur les cailloux et les ornières, trotte ! — Vite, entrons dans la vie 1
Encore une fois — ce pas essoufflé ! — Comme tu montes péniblement cette côte ! — Courage donc ! Hâte-toi ! — Que Tespérance te soutienne dans tes efforts.
Immense, superbe, sublime, le coup d'œil — que d*ici nous pouvons jeter sur la vie ! — De cime en cime — plane Fesprit éternel — et nous donne le pressentiment d'une vie éternelle.
Sur le côté de la route, ce toit qui t'offre un abri, — t'attire — et sur le seuil le regard de cette jeune fille, — qui te promet un rafraîchissement. — Rafraichis-toi ; et moi aussi, jeune fille, donne-moi cette boisson écumante, — ce frais regard qui respire la santé.
Et maintenant, en route I descendons plus vite ! — Vois, e soleil décline à Thorizon 1 — Avant qu'il ne disparaisse, avant que dans ces bas-fonds — les brouillards de la vieillesse ne me saisissent, — que mes mâchoires édentées — et mes membres branlants ne tremblent,
Ivre du dernier rayon, — entraîne-moi, une mer de feu — dans mon regard ébloui, — entraîne-moi sous le porche ténébreux des enfers !
Fais sonner ta trompe, postillon, — que ta course plus rapide rende les roues plus bruyantes , — afin que rOrcus apprenne notre arrivée, — afin que sur le seuil, — l'hôte affable vienne nous recevoir. »
Comme on le voit, rallégorie prend sous la plume de Gœthe un caractère particulier. Ce n'est pas, comme chez les autres poètes, une comparaison en deux parties : le tableau d'un fait matériel et son application à un fait moral, une image et une pensée. Chez lui, ces deux éléments se fondent en un seul, il les aperçoit en même temps. L'abstraction a pris un corps ; il la voit réellement, il nous la dépeint avec une force qui nous entraîne.
Mais cette forme de l'ode et du dithyrambe ne convenait qu'aux grands sujets et aux violents éclats de passion. Pour exprimer des sentiments plus tendres ou plus intimes, Gœthe se sert du Lied. Le Lied, c'est la chanson populaire. En ce sens, il
n'est point particulier à TAUemagne ; nous avons en France de fort belles chansons, d'un sentiment profond. Elles ont le même caractère que lesLieder allemands: rythme bien marqué, mélodie qui appelle la musique, dédain absolu de la pureté de la rime, fraîcheur et simplicité de Tinspiration, naïveté du sentiment, qui s'exprime sans détours et sans ornements superflus. Mais notre poésie aristocratique a méprisé ce trésor. En Allemagne, au contraire, Herder avait recommandé l'étude et l'imitation de cette poésie populaire. Gœthe avait mis ses leçons à profit et, abandonnant les strophes classiques, imitées d'Horace ou des Français, il adopta de préférence ce cadre plus souple. Ce ne fut pas d'abord sans maladresse ; mais après quelques essais, il se familiarisa rapidement avec le Lied, et si bien, que parfois l'on ne sait plus si l'on a affaire à une simple transcription d'une chanson populaire ou à une œuvre originale. C'est la question que les critiques se posent au sujet delà délicieuse poésie que voici :