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famulus (i) Wagner, le docteur mène une existence de plaisirs et en même temps fait des progrès remarquables dans les mathématiques, Talchimie et Tastrologie. Ses prédictions sont toujours confirmées par Tévénement, et sa réputation s'étend dans le monde entier. Il accomplit une foule d'actions prodigieuses, entre autres : à Leipzig, il sort un jour d^une cave, à cheval sur un tonneau que les encaveurs n'avaient pas réussi à remonter ; à Erfurt, il fait couler des vins précieux d'une table de bois ; devant Pempereur Maximilien, il fait apparaître l'ombre d'Alexandre. Il s'éprend d'une pauvre fille, qu'il veut épouser. Mais Méphistophélès lui rappelle la clause de son pacte qui lui interdit le mariage. Pour se consoler, il évoque Hélène et la garde auprès de lui jusqu'à la fin de ses jours. Quand les 24 années vont être écoulées, Lucifer vient l'avertir de se préparer au sort qui l'attend. Le terme fatal arrivé, à minuit il s'éleva une tempête qui fit trembler toute la maison où était le docteur ; on entendit dans sa chambre des cris affreux et le bruit d'une lutte violente. Le lendemain on trouva tous les meubles tachés de sang et de débris de cervelle, des dents sur le plancher, et le cadavre de Faust en dehors de la maison, sur un fumier.
Sur les confins du xvi* et du xvif siècle, le poète anglais Marlowe avait fait un drame de la légende de Faust ; ce drame, traduit, mutilé, transformé par l'addition d'un arlequin, devint une des pièces favorites que jouaient, dans les foires, les comédiens ambulants qui dressaient sur la grande place leur baraque de toile et de planches ; les théâtres de marionnettes s'en emparèrent à leur tour, et c'est sous cette forme d'une pièce destinée à amuser les enfants qu'on connaissait Faust en Allemagne au
(1) he famulus est uq étudiant attaché à la personne d'un professeur, à la fois domestique et disciple.
20(i GŒTHE.
xviii' siècle. Maïs Lessing attira Tatteiition de ses contemporains sur le parti que Fart dramatique pouvait tirer de cette légende populaire et vraiment nationale. Lui-même avait commencé une tragédie de Faust. Elle a été perdue; mais peu importe, Lessing avait réhabilité Faust et lui avait rendu Tattrait d'un héros grand et tragique.
A Tépoque où Gœthe, après avoir connu Herder et s'être épris du moyen âge et delà poésiepopulaire et spontanée, enfantait les projets les plus grandioses, où son esprit était hanté de héros gigantesques et titaniques, Faust l'attira comme Prométhée, Mahomet, le Juif-Errant. Entre les années 1773 et 1775, immédiatement après le Gœtzde Berlichingcriy presque en même temps que le Werther ^ il commença à écrire les premières scènes d'une tragédie de Faust.
La pièce de Marlowe et celle du théâtre de marionnettes commencent par un monologue où Faust se plaint d'avoir tout étudié et pourtant de ne rien savoir. « Moi aussi, dit Gœthe dans ses Mémoires, moi aussi j'avais essayé de toutes les branches de la science, et j'avais bien vite été amené à en constater la vanité . Dans la vie, j'avais fait des tentatives de toutes sortes, et j'en étais toujours revenu plus mécontent et plus malheureux. » Il reprend le monologue traditionnel, mais avec quelle poésie et quelle énergie de désespoir !
a Or donc, philosophie — droit et médecine, — et aussi, hélasî la théologie — je les ai étudiés à fond, avec un labeur ardent, — et me voilà, pauvre fou ! et j'en sais aussi long qu'avant ; — on m'appelle mai tre et docteur, — et voilà dix
ans déjà — qu'en haut, en bas, en long et en large — je promène mes élèves par le nez — et je vois que nous ne pouvons rien savoir ! — Voilà ce qui me brûle le cœur ! — Sans doute, je suis plus savant que tous ces nigauds, — docteurs, magisters, clercs et moines, — ni scrupules, ni doutes ne me tourmentent ; — aussi ai-je à jamais perdu toute joie. — Je ne me flatte point de savoir rien qui vaille,, — je ne me flatte point d'être capable d'enseigner — quelque chose qui pût amener l'homme au bien. — En outre je ne possède ni or ni richesses, — ni honneurs, ni pompes de ce monde. Un chien ne voudrait pas vivre ainsi plus longtemps. »
Bientôt nous entendons le disciple de Rousseau. Comme Werther, c'est dans la nature que Faust espère trouver le remède à son ignorance et à tous ses maux, et son amour de la nature s'exprime avec la même passion ardente.
a Quoi! tu demandes pourquoi ton cœur — est ainsi anxieux et oppressé dans ton sein? — Pourquoi une douleur inexplicable — arrête en toi tout mouvement de vie 1 — Au lieu de la nature vivante — dans laquelle le créateur a placé l'homme, — tu n'es entouré, au milieu de la poussière et de la moisissure — que de squelettes et d'ossements. — Fuis! sors, cours dans la vaste campagne. — Où pourrais-je te saisir, ô nature infinie ? — Où vous trouverai-je,ô puissantes mamelles, source de toute vie — auxquelles sont suspendus le ciel et la terre ? — vers lesquelles un ardent désir attire mon cœur flétri ? — Vous jaillissez, vous abreuvez ; et je me consume ainsi en vain 1 »
Et quand, attiré invinciblement par la puissante et ardente prière de Faust, Tesprit évoqué apparaît, ce n'est point le diable de la légende, le Lucifer de Marlowe, c'est la personnification même de la nature, c'est TEsprit de la terre. Mais insuffisamment pré-
paré à cette apparition, le docteur n'en peut supporter l'éclat et tombe évanoui. Il est lire de sa syncope par son famulus Wagner.
Portrait de Gœlhe à 70 ana
fiœfhe ne s'était pas tracé un plan rigoureux. [I comptait s'en tenir aux lignes générales du drame populaire. Il se conicnte d'abord d'esquisser quelques tableaux ; il nous montre Faust exerçant dans la taverne d'.\uerbach les traits de magie que lui
prête la légende. Il consacre ensuite une scène à Méphistophélès pour indiquer le caractère qu'il entend lui donner : le démon envoyé à Faust par TEsprit de la Terre se trouve en face d'un jeune étudiant qui vient consulter le docteur ; il se raille de lui et de ses illusions, et, avec une ironie vraiment diabolique, lui montre le néant de la science et de toutes choses. En effet, le Méphistophélès deGœthe n'a rien de commun avec ce diable rouge et grimaçant qu'on nous exhibe dans l'opéra de MM. Barbier et Carré. Sans doute — la légende l'exigeait — il a conservé plus d'un trait du démon de la superstition populaire : il aie pouvoir magique que l'on attribue à Satan ; s'il n'a ni cornes ni queue, en le considérant de près, on s'aperçoit qu'il dissimule un pied fourchu sous sa chaussure élégante. Mais non seulement il se présente d'ordinaire sous les habits d'un galant gentilhomme, mais encore sa diablerie est au fond toute humaine : c'est un réaliste, un sceptique, un roué; c'est la contre-partie de Faust enthousiaste et idéaliste, et l'un et l'autre, l'homme et le démon, personnifient une partie des idées, des sentiments et des expériences du poète qui les a créés. Nous , retrouvons ici ce double héros que j*ai signalé dans le GœtZy qui se montre dans Clavigo et dans le Tasse. A Faust Gœthe prête l'ardeur de ses passions, l'enthousiasme débordant qui inspire ses dithyrambes, et la poésie qui chante dans ses Lieder ; à Méphistophélès il donne tout son bon sens vigoureux et tout cet esprit qu'il répandait alors dans ses satires et dans ses folies dramatiques.
Mais le jeune poète a hâte d'arriver à Tépisode des amours de Faust. Avec cette verve irrésistible et presque inconsciente, ce « somnambulisme » qui se révèle dans presque toutes les œuvres de cette période de sa vie, il jette sur le papier les scènes courtes, saisissantes, comme haletantes, de la tragédie de Marguerite. Marguerite, tel est le nom qu'il donne à la pauvre fille dont parle la légende, n'a plus rien de commun avec celle-ci. Elle est l'incarnation la plus parfaite de cet idéal de jeune fille que Gœthe a conçu dans sa jeunesse et dont nous avons admiré déjà le portrait dans la Claire d'Egmont. Tous les charmes qui l'ont séduit dans Gretchen, dans Lotte, dans Frédérique et dans Annette, il les prête à son héroïne. Elle est avant tout et surtout une (( enfant de la nature », simple, franche, naïve; ignorante du pouvoir de sa beauté, sans coquetterie et sans apprêt. Comme elle se montre délicieuse et admirable dans les deux scènes qui ont pour théâtre le jardin de Marthe ! Faust lui baise la main, elle s'écrie : « Comment peut -on la baiser! — Elle est si vilaine, si rude ! — Ah ! c'est qu'il m'a déjà beaucoup fallu travailler, — maman regarde de si près ! »
Avec quelle charmante naïveté elle entretient le savant docteur Faust de ses occupations domestiques !
Faust. — Sans doute, vous êtes souvent seule ?
Marguerite. — Oui, notre ménage est bien petit — mais, encore faut-il qu'on en prenne soin. — Nous n'avons pas de servante, il faut que je cuise, «balaye, tricote, — et couse,
et que je coure du matin au soir ; — et ma mère en toutes choses est si regardante ! — Non pas précisément qu'elle ait tant besoin de se restreindre — nous pourrions nous donner des aises bien mieux que d'autres. — Mon père nous a laissé un joli bien, — une petite maison et un petit jardin hors des portes. — Mon frère est soldat, ma petite sœur est morte.
— Sans doute l'enfant me donnait bien du tracas ; — mais volontiers je me soumettrais de nouveau à cette tâche, — tant je Taimais I
Faust. — Un ange, si elle te ressemblait !
Marguerite. — C'est moi qui relevais, et elle m'aimait de tout son cœur. — Elle était née après la mort de mon père.
— Nous croyions maman perdue, — tant elle était alors malade, — et elle se remit lentement, peu à peu. — Elle ne pouvait pas songer à nourrir elle-même la pauvre petite, — et ainsi je Tai élevée toute seule, avec du lait et de l'eau ; ainsi elle était à moi. — Sur mon bras, dans mon giron, — elle était gaie, sautillait, grandissait.
Faust» — Tu as certainement é prouvé le bonheur le plus pur ' Marguerite. — Mais certainement aussi j'ai eu des heures bien dures. — La nuit, le berceau de la petite était — contre mon lit, au moindre mouvement — j'étais réveillée ; — tantôt il fallait lui donner à boire, tantôt la coucher auprès de moi, — tantôt, quand elle ne voulait pas se taire, me lever,
— et en dansant me promener dans la chambre, — et de bonne heure le matin j'étais déjà au lavoir ; — puis c'était le marché, les soins de la cuisine, — et toujours ainsi, aujourd'hui comme hier. — Il arrive quelquefois, Monsieur, qu'on perd courage ; — mais en revanche Tappétit est bon, et bon le sommeil.
' Combien jolie encore est la scène où elle interroge Faust sur ses sentiments religieux :
Dis-moi , où en es-tu avec la religion ? — Tu es un homme foncièrement bon, — mais je crois que tu n'en fais pas grand cas.
Faust. — Laisse cela, mon enfant ! Tu sens que je t'aime.
— Pour ceux qui me sont chC'rs je donnerais ma vie et mon sang, — mais je ne veux ravir à personne ses sentiments et son église.
Marguerite. — Ce n'est pas bien, il faut y croire !
Faust. — 11 faut ?
Marguerite, — Ah ! si j'avais quelque pouvoir sur toi ! — Tu ne respectes pas non plus les saints sacrements.
taust. — Je les respecte.
Marguerite. — Mais sans désir. — A la messe, à confesse il y a longtemps que tu n'esallé. — Crois-tu en Dieu ?
Gœthe se sert encore habilement du contraste pour mieux faire ressortir les traits de cette belle et douce figure. Mieux que dans sesparolesetsesactions, la distinction naïve de Marguerite, Tinnocente bonté de son cœur se révèlent quand elle est aux côtés de la Marthe vulgaire. Méphistophélès éprouve luimême pour elle tout le respect dont son âme diabolique est capable* Elle, au contraire, ressent une instinctive aversion pour la méchanceté, les sarcasmes railleurs, le froid égoïsme du compagnon de Faust.
Après avoir excité notre sympathie et notre admiration, après avoir en quelques traits exprimé toute la profondeur de Tamour que Marguerite a voué à Faust, Gœthe maintenant va faire couler nos larmes dans ce qui est à proprement parler la tragédie de Marguerite. Et quelle tragédie! En est-il déplus belle et de plus touchante ? En est il où le ressort tragique soit à la fois plus puissant et plus humain? C'est en somme une histoire assez vulgaire que celle de Marguerite. Un des amis de jeunesse de Gœthe lui avait volé son sujet et en avait fait un drame bien
brutal, intitulé V Infanticide. Mais Théroïne de Gœthe, même coupable, ne perd rien à nos yeux de son charme, et chose plus singulière, de sa pureté. La nature en elle a été faible, notre pitié est éveillée avant que notre jugement n'ait pu parler ; le poète nous la montre malheureuse avant que nous sachions qu'elle est coupable, et de plus en plus malheureuse à mesure que nous apprenons qu'elle est plus coupable. Les scènes se suivent, brèves, rapides, de plus en plus tragiques, sans laisser à notre âme profondément émue le loisir de la réflexion. Gœthe excite d'abord notre appréhension dans la scène de la fontaine ; le remords et la crainte semblent naître dans l'âme de Marguerite, bientôt étouffés par un cri d'amour. Puis c'est cette merveilleuse lamentation aux pieds de la Mater dolorosa :
daigne, daigne.
Mère dont le cœursaigne, Pencher ton front vers ma douleur !
L*épée au cœur, L'àme chagrine, Tu vois ton fils mourir sur la colline.
Ton regard cherche le ciel.
Tu lances vers T Eternel
Des soupirs pour sa misère,
Pour la tienne aussi, pauvre mère I
Qui sentira jamais
L'affreux excès Delà douleur qui me déchire ?
Ce que mon cœur a de regrets,
lÉih
Ce qu'il craint et ce qu'il désire, Toi seule, toi seule le sais.
En quelque endroit que j'aille, Un mal cruel trayaille Mon sein tout en émoi.
Je suis seule à cette heure, Je pleure, pleure, pleure ; Mon cœur se brise en moi.
Et le premier rayon Du soleil m'a surprise Sur mon séant assise, Dans mon affliction.
Ah ! sauve-moi de la mort, de Taffront Daigne, daigne, Toi dont le cœur saigne, Vers ma douleur pencher ton divin front (1).
C'est son frère qui vient lui faire de violents Reproches, et qui, traîtreusement assassiné par Méphislophélès, meurt en la maudissant ;c'estenfin, dansla cathédrale, pendant qu'aux funérailles de sa mère, le lugubre Dics irœ retentit sous les voûtes, sa conscience qui prend une voix et lui fait un terrible tableau de sa situation,
La scène déchirante qui termine cette tragédie est une des plus belles de tout le poème. La malheureuse, devenuefollede désespoir, atué son enfant; elle a été condamnée à mort. C'est la nuit qui précède le supplice. Grâce au pouvoir magique de Méphistophélès, Faust a pu pénétrer auprès d'elle. Elle le prend d'abord pour le valet du bourreau.
(1) Tradalt par M. Blaze de Burj.
Tu viens me chercher déjà, au milieu de la nuit 1 — Aie pitié de moi et laisse-moi vivre ! — Demain matin, n'est-ce pas assez tôt ? — Oh I je suis encore si jeune, si jeune I — Et déjà je dois mourir I — J'étais belle aussi, et ce fut ma perte ; — mon ami était près de moi, maintenant il est loin -,
— la couronne est dénouée, les fleurs sont jetées au vent. — Ne me saisis pas aussi violemment ! — Epargne-moi ! Que t'ai-je fait ? — Ne me laisse pas te supplier en vain.
Elle finit cependant par le reconnaître :
C'est lui , c'est lui ! Disparue toute ma douleur ! disparue Tangoisse du cachot ! des chaînes ! — C'est toi, tu viens pour me sauver 1 — Je suis sauvée I — Voilà déjà la rue — où je t*ai vu pour la première fois — et le riant jardin où avec Marthe je t'attendais.
Faust^ s'efforçant de remmener, — Viens ! viens !
Marguerite. — Oh ! reste ! — Je reste avec tant de plaisir où tu restes toi-même!
Faust. — Viens ! suis-moi ! Ma bien-aimée, prends courage !
— Je te serrerai sur mon cœur avec une ardeur plus grande que jadis; — mais suis-moi, c'est tout ce que je te demande.
Marguerite. — Est-ce bien toi? Est-ce toi sûrement ?
Faust. — C'est moi, viens !
Marguerite. — Tu délies mes chaînes, — tu me reprends sur ton sein ; — d'où vient que tu n'as pas horreur de moi ? — Et sais-tu, mon ami, qui est la femme que tu viens délivrer ?
Et le souvenir de sa faute lui vient à la mémoire; elle sent que l'expiation est nécessaire, que le châtiment seul peut la purifier.
Tu t'en vas ! Henri ! si je pouvais te suivre I Faust. — Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir ! la porte est ouverte.
Marguerite. — Je ne dois pas partir ; — pour moi il n'est plus d'espérance. — A quoi me servirait de fuir? ils me guettent. — Uuel misérable sort d'être réduite à mendier, — et
avec une conscience coupable encore ! — Quel misérable sort d'aller à Tétranger ! — Et ils finiraient pourtant par me saisir 1....
Faust. — Le jour parait, ma bien-aimée, ma bien-aimée.
Marguerite, — Jour ! Oui, le jour se lève 1 — le dernier jour pénètre icil — Ce devait être mon jour de noce 1 — Nous nous reverrons, nous irons à la danse. — La foule se presse, on ne l'entend pas. — La place, les rues ne peuvent la contenir. — La cloche appelle, Theure a sonné. — Comme ils me lient, me saisissent ! — Me voilà déjà entraînée au billot. — Déjà toutes les têtes frémissent — à la vue du glaive qu'on brandit sur la mienne. — Et le monde est muet comme la tombe t
Méphistophélès vient prévenir Faust que le jour est levé, qu'il ne peut plus s'attarder un instant. Marguerite a reconnu le démon qui a causé sa perte et qui voudrait entraîner son âme en enfer.
Quelle est cette chose qui se dresse du sol? — Lui, luil renvoie-le l Que vient-il faire en ce lieu saint ? — C'est moi qu'il veut !
Faust. — Tu dois vivre !
Marguerite. — Justice de Dieu, je m*abandonne'à toi !
Méphistophélès ^ à Faust. — Viens, viens ! je ne te laisserai pas ici.
Marguerite. — Je suis à toi, père céleste, sauve-moi ! — Anges, troupes saintes, — venez m'environner pour me protéger ! Henri, j*ai peur de toi !....
Méphistophélès. — Elle est j ugée I . . .
Voix d'en haut. — Elle est sauvée !
Mais cette Marguerite et ce Faust n'ont plus rien de commun avec les personnages de la légende. Il est même un point de leur histoire, telle que nous la raconte le poète, que nous ne comprenons pas bien.
Pourquoi donc Faust a-t-il ainsi abandonné cette Marguerite à laquelle il a voué un si profond amour? C'est qu'au personnage légendaire Gœthe s'est complètement substitué lui-même. Il se confesse encore une fois ; il se confesse des remords que lui a laissés l'abandon de Frédérique. Cette histoire tragique, c'est, non pas celle de ses relations avec Frédérique sans doute, mais c'est celle qu'il se racontait à luimême longtemps encore après qu'il avait quitté la pauvre fille de Sesenheim, lorsque sa v've imagination lui présentait, en les exagérant, les conséquences de son départ, de sa fuite. Quand le ce somnambule » fut revenu à lui, qu'après son arrivée à Weimar il voulut reprendre le Faust, il sentit, sans s'en rendre peut-être un compte bien clair, qu'il était sorti du isujet, que l'épisode avait pris des proportions démesurées, que la tragédie de Marguerite avait envahi tout le drame et en avait changé le caractère. Le fil qu'il comptait suivre était rompu ; il ne savait comment à cet épisode rattacher la suite des aventures de Faust et renonça à terminer son poème.
Cependant, en 1788, il emporta le Faust avec lui en Italie pour en combler les lacunes et, si possible, l'achever, comme il y achevait Iphigénie et le Tasse. Après bien des hésitations, il crut pouvoir renouer le fil et se traça un plan. Ce plan est fort simple ; il se trouve indiqué avec netteté dans le Prologue dans le Ciel et dans la scène du Pacte. Méphistophélès est admis de temps en temps à l'honneur de causer avec le Seigneur. Celui-ci lui demande :
Gonnais-tu Faust?
Méphistophélès. — Le docteur ?
Le Seigneur. — Mon serviteur.
Méphistophélès. — Certes, il vous sert d'une étrange sorte.
— L'insensé ne mange ni ne boitrien de terrestre. — Son effervescence l'emporte au loin ; — il se rend compte à demi de sa folie ; — du ciel il veut les plus belles étoiles, — et de la terre les plus sublimes voluptés ; — et rien de ce qui est près et rien de ce qui est loin — ne peut satisfaire son cœur profondément agité.
Le Seigneur. — Bien qu'à cette heure il ne me serve que d'une manière confuse, — je l'amènerai bientôt à la clarté. — Le jardinier sait bien, quand l'arbuste commence à se couvrir de feuilles, — que dans les années qui suivront, — il se parera de fleurs et de fruits.
Méphistophélès. — Que pariez-vous? Usera perdu pour vous, — si vous me donnez la permission — de l'amener doucement sur ma route.
Le Seigneur. — Aussi longtemps qu'il vivra sur la terre, aussi longtemps tout t'est permis. — L'homme s'égare aussi longtemps qu'il marche au but avec effort.
Méphistophélès. — Eh bien, je vous remercie ; cardes morts, je n'aime pas beaucoup à m'occuper. — Ce que j'aime pardessus tout, ce sont les jouçs pleines et fraîches. — Pour un cadavre j'ai peu de goût. — II» en e«t de moi comme du chat et de la souris.
Le Seigneur. — C'est bien ! il ne tient qu'à toi — de détourner cet esprit de sa source, — et si tu peux le saisir, fais-le descendre sur sa route ; — et sois honteux, s'il te faut avouer
— qu'un homme bon, dans ses confuses aspirations — garde pourtant la conscience du droit chemin.
Méphistophélès. — Fort bieni mais ce ne sera pas long; je n'ai pas la moindre crainte pour ma gageure. — Si j'atteins mon but, — permettez-moi de chanter victoire à pleins poumons. — Il mangera la poussière, et avec délices, — conmie mon cousin, le célèbre serpent.
C'est également une sorte de pari que Méphistophélès vient proposer à Faust.
LE FAUST. âl9
Faust, —Si, jamais repu, je m'étends sur un lit de paresse, — qu'aussitôt c'en soit fait de moi ; — si jamais tes flatteries parviennent à me faire croire — que je puis être satisfait de moi-même, — si jamais tu peux me donner l'illusion du bonheur, — que ce soit pour moi le dernier jour. — Voilà le pari» que je te propose.
; Méphistophélès. — Tope!
' Faust, — Et tope à mon tour! — S'ilm'arrive de dire au moment: — Arrête-toi, tu es si beau! — alors tu n'auras plus qu'à me charger de fers; alors je consens à périr! — alors fais sonner le glas funèbre ; — alors tu es libre de tes engagements envers moi. — Que l'horloge s'arrête, que Taiguille tombe, — que le temps cesse d'exister pour moi !
Méphistophélès. — Songes-y bien! nous ne l'oublierons pas.
Faust, — Tu en as complètement le droit ; — je ne me suis jamais engagé à la légère. »
Ainsi Faust est un idéaliste ; son âme est remplie des plus hauts sentiments, son esprit est sans cesse tourné vers le beau, le bien, le vrai, vers cette perfection que tout noble cœur rêve d'atteindre, et qui ne peut se rencontrer sur la terre et dans la réalité. Faire descendre Faust de cette hauteur, lui faire oublier cet idéal, telle est la tâche de Méphistophélès, et le pacte est conclu en ce sens que le docteur sera la proie du démon, si celui-ci lui procure de telles jouissances qu'il ne sente plus cet instinct sublime qui l'attire loin de la terre. Dès lors le plan est simple : Méphistophélès cherche à procurer à Faust les jouissances les plus grandes qu'il lui soit possible d'imaginer. Les scènes écrites quinze ans auparavant et dont Gœthe maintenant comble les lacunes, prennent une signification nouvelle. Méphistophélès, tout d'abord, pour ainsi dire par acquit de
conscience, le tente par Tappât de la débauclve vulgaire et grossière et le mène à la taverne d'Auerbach à Leipzig. Puis, après avoir rajeuni le docteur, il essaie de Tamour et lui fait rencontrer Marguerite. Ce n'est pas sans peine que le poète a fait entrer la tragédie de Marguerite dans ce cadre nouveau. On peut dire même qu'il n'y a point réussi. La passion de Faust en effet est si sincère et si ardente qu'en réalité il a perdu son pari. Méphistophélès, probablement parce que lui-même n'a point de cœur et qu'il est incapable d'aimer, ne s'en aperçoit pas ; il essaie au contraire d'arracher le docteur à Marguerite et le mène à la nuit de Walpurgis. Walpurgis est le nom d'un saint qui figurait autrefois dans le calendrier à la date du premier mai , et la nuit de Walpurgis est celle qui sépare le trente avril du premier mai. Un antique mythe païen sur le réveil du printemps s'était transformé en une légende suivant laquelle, dans cette nuit, tous les sorciers et sorcières de l'Allemagne se réunissaient sur le Blocksberg, un des sommets du Harzgebirge. Méphistophélès met à profit ce sabbat où il célèbre lui-même ses saturnales annuelles pour tenter Faust par l'attrait de tous les plaisirs sensuels. Mais le docteur n'éprouve qu'horreur et dégoût, il veut retourner auprès de Marguerite, et la première partie du drame aie dénouement que l'on sait.
C'est en 1808 que Gœthe mit la dernière main à la rédaction définitive de ce premier Faust^ sans avoir ou accomplir la tâche impossible d'y mettre l'unité de la composition et du style. Quel contraste entre
les scènes écrites pendant la jeunesse et celles qui ont été dictées après le retour d'Italie ; entre le premier monologue de Faust, par exemple, et le second! celui-ci, par sa versification plus régulière, sa langue moins pittoresque mais plus châtiée et plus harmonieuse, et par Tampleur du développement, nous rappelle souvent Iphi génie et le Tasse. Le drame cependant était inachevé ; la mort de Marguerite et le départ de Faust ne sont pas un dénouement. A plusieurs reprises, Gœthe entreprit la tâche, presque aussitôt abandonnée, de donner à cette première partie une suite nécessaire. Mais ce n'est guère qu'en 1825 — il avait 75 ans — qu'il se mit résolument à Tœuvre.
Danslapremière partie, c'est auxplaisirs, aux jouissances des sens et du cœur, que Méphistophélès demande le moyen de donner à Faust cet instant de bonheur complet qui doit lui faire perdre son pari. Il est convaincu maintenant que cette âme inquiète, active, acharnée à la poursuite de l'idéal, ne saurait trouver la satisfaction que dans une activité qui mettrait en jeu toutes ses facultés et le rapprocherait du but de ses efforts. Procurer à Faust ce seul bonheur qu'il puisse goûter, tel est maintenantle plan de Méphistophélès, et chacun des actes de la seconde partie nous montre comme une sphère d'activité distincte, un champ ouvert aux nobles aspirations do cet esprit, infatigable dans la recherche, insatiable dans le progrès.
Mais le poète s'amuse h faire de chacune de ces tentatives un immense tableau et, en le peignant» il
semble complètement perdre de vue son but et le plan de Tœuvre entière. Déjà dans les scènes de la première partie qui on été composées en dernier lieu, dans la cuisine des sorcières et la nuit de Walpurgis par exemple, il se laisse aller à accumuler les couleurs et à faire de chacun de ces incidents un petit poème dans le grand drame. Chez le vieillard, l'imagination est restée extraordinairement vive et puissante ; pour peupler ces vastes tableaux qu'elle conçoit, elle évoque tous les êtres dont la foi, la légende et la superstition ont peuplé le ciel et les airs, la terre et les enfers. Le second Faust est une féerie aux décors multiples et étincelants ; c'est un éblouissement qui nous donne parfois le vertige. La langue, toujours digne d'un grand artiste, est, elle aussi, surchargée d'ornements et d'images. Si Ton peut admirer au début cette profusion, elle lasse à la longue. En outre, le vieux poète a semé çà et là une foule d'allusions allégoriques aux événements dont il a été le témoin, aux hommes qu'il a connus, aux théories littéraires, philosophiques ou scientifiques qu'il a défendues ou combattues, et ainsi le second Faust ne laisse pas que d'être parfois très obscur.
Nous sommes d'abord transportés à la cour de l'empereur. Il préside un conseil de ses ministres. Tout va mal ; le chancelier, le maréchal, le maître du trésor, ne peuvent que lui apporter des plaintes : le trésor est vide, l'armée est mécontente, le peuple souffre et murmure, une révolution est imminente. Aucun des conseillers du souverain ne voit de remède à cette situation. L'empereur, lui, ne songe qu'à ses plaisirs. Si le mauvais état de ses finances
le touche, ce n'est pas à cause du bien qu'il est impuissant à faire, c'est parce qu'il ne pourra célébrer le carnaval, dont c'est le moment, avec la pompe et le luxe accoutumés. Pour comble de malheur, un accident Ta privé momentanément de son fou. Mais, franchissant la haie de hallebardes que lui oppose la garde impériale, un autre fou s'est précipité dans la salle du conseil ; ses plaisanteries lui ont vite gagné les bonnes grâces de l'empereur qui lui permet de rester. C'est Méphistophélès. Mais il ne sait pas seulement amuser le monarque ; il connaît le moyen d'enrichir le trésor, et ce moyen, c'est le papier-monnaie. Il explique son invention. L'empereur n'aura qu'à signer des bons à rembourser sur tous les trésors qui sont enfouis dans le sol ; ces trésors, un magicien que connaît le nouveau fou, se charge de les mettre au jour. A la perspective de voir bientôt ses caisses remplies, l'empereur recouvre sa bonne humeur, renvoie à un autre jour les affaires sérieuses et s'occupe aussitôt des fêtes du carnaval.
Ces fêtes, Gœthe nous les peint avec une extraordinaire entente de la mise en scène et une abondance prodigieuse de traits et de couleurs. Une foule de personnages, s 'exprimant en vers heureux et pittoresques, remplit peu à peu la salle des fêtes. Bientôt, fendant les rangs pressés des masques, apparaît un char traîné par quatre dragons. Il porte Faust déguisé en dieu Plutus ; c'est la forme la plus agréable qu'il puisse prendre, pour conquérir une grande place dans la cour et dans l'Etat. L'empereur arrive ensuite, costumé en dieu Pan et entouré d'un nom-
22i GŒTHE.
breux cortège mythologique. Il s'approche du char de Plutus, sur lequel se trouve la représentation d'une fontaine d'or ; mais il en jaillit des étincelles qui mettent le feu aux vêtements de l'empereur : l'incendie se communique à tout son entourage ; c'est un moment de trouble et de désordre. Cependant ce n'était qu'une fantasmagorie, ces flammes étaient comme celles de la taverne d'Auerbach, elles ne brûlent pas, et cet incident imprévu n'est qu'une source de plaisirs nouveaux.
Faust s'est gagné la faveur du souverain ; il lui donne en effet le plaisir et le moyen d'y satisfaire : l'argent. L'empereur demande au magicien, à qui tout est possible, de faire apparaître l'ombre d'Hélène. Cette fois Méphistophélès est incapable de venir en aide au docteur ; il n'a aucun pouvoir sur ces esprits d'un passé héroïque. Il faut que Faust aille lui-même réclamer Hélène aux Mères. Les Mères sont des déités qui habitent dans les entrailles de la terre et détiennent les germes de tous les êtres qui verront le jour, et les ombres de tous ceux que la mort a déjà frappés. Terribles et redoutables ellesmêmes, leur séjour est plus terrible et plus redoutable encore. Méphistophélès lui-même en a peur. Mais Faust a donné sa parole, il descend jusqu'aux Mères et obtient d'elles les ombres d'Hélène et de Paris. Il va pouvoir tenir sa promesse. La cour est assemblée dans la salle du théâtre. Faust est sur la scène, Méphistophélès dans le trou du souffleur. Hélène apparaît avec Paris. Ce passage du drame forme un joli morceau de comédie ; les remarques
des spectateurs sont fort amusantes ; chacun reçoit de cet idéal de beauté une impression différente, beaucoup y trouvent force critiques à faire ; mais Faust qui doit expliquer la pantomime que font ses ombres, s'exprime avec un enthousiasme toujours croissant. En vain de son trou Méphistophélès lui crie : mais calmez-vous I vous sortez de votre rôle ; il se passionne de plus en plus, il se sent jaloux de Paris, il veut saisir Hélène et l'arracher de ses bras. Une explosion se produit, Faust tombe évanoui et Méphistophélès l'emporte sur ses épaules. Ainsi l'ambition, le grand rôle qu'il peut jouer dans l'empire n'ont pu satisfaire Faust. Il a vu un idéal nouveau et sur-le-champ s'en est épris.
Méphistophélès a transporté Faust dans son ancien laboratoire ; les insectes familiers qui l'habitent, viennent dans un chœur poétique saluer leur ancien propriétaire ; l'étudiant d'autrefois, celui dont le démon s'était bafoué jadis, se trouve de nouveau en face de lui, mais qu'il est changé ! Il a étudié la philosophie, il a passé ses examens, il est prétentieux, rempli de dédain pour les vieux qui ne connaissent pas les nouveaux systèmes. Mais voici venir le maître du lieu, le successeur du docteur Faust. C'est Wagner. Il est devenu un grand savant, et en ce moment même, il travaille à une œuvre considérable qui a été réellement tentée par Paracelse et d'autres alchimistes : la fabrication d'un homme à l'aide de manipulations chimiques. Il n'a point réussi jusqu'alors, mais Méphistophélès lui prête son aide, et voilà que dans le flacon où ont été enfer-
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mes les ingrédients nécessaires, quelque chose s'agite et prend vie. Homunculus est né et salue son père Wagner. Par la vertu de sa naissance magique, Homunculus a le pouvoir de lire dans les esprits ; il nous explique ce qui se passe dans Tâme de Faust toujours évanoui. Faust rêve du beau pays de Grèce et de Léda, la mère d'Hélène. La science, à laquelle le docteur a bien dit un éternel adieu, est impuissante à le tirer de son évanouissement. Il ne peut revenir à lui que sur le sol de THellade. Il faut donc le transporter en Grèce ; en route ! Homunculus montrera le chemin.
Dans toutes ces scènes, Goethe a semé une foule d'épigrammes contre TAllemagne qu'il a connue, contre la philosophie et la science de son époque. Il s'y moque un peu de lui-même aussi, de son titanisme d'autrefois, et ce passage forme une contre-partie ironique au début du poème. Malheureusement cet Homunculus n'est pas purement l'invention d une imagination en bonne humeur, c'est aussi un symbole qu'il est fort difficile d'expliquer. L'allégorie et l'allusion régnent ici en maîtresses et cet épisode est l'un des plus obscurs de la tragédie.
C'est dans une seconde nuit de Walpurgis, la nuit de Walpurgis classique, que Faust va faire connaissance avec la Grèce et sa beauté. Pour la première nuit de Walpurgis, l'idée avait été fournie au poète par une vieille légende ; ici tout est dû à son imagination, et quelle imagination ! Nous sommes en Thessalie, dans la contrée qui, selon le
mythe antique, avait été le théâtre de la lutte des Titans et des Dieux, tout près de Pydna où les Grecs, vaincus par les Romains, avaient pour toujours perdu leur indépendance, dans les champs de Pharsale où s'était livrée la bataille décisive entre César et Pompée. Goethe imagine que fous les ans, dans la nuit anniversaire de ce dernier combat, les esprits de tous ceux qui ont succombé dans ces luttes, reviennent et revivent un instant leur vie d'autrefois. Attirés par Féclat de leur campement, viennent se joindre à eux tous les personnages mythologiques et tous les êtres fabuleux enfantés par rimagination des Grecs. C'est au milieu du superbe tableau que forme la réunion de ces spectres et de ces fantômes qu'arrivent nos voyageurs du Nord : Homunculus en avant, Méphistophélès portant Faust.
Le démon dépose son fardeau sur le sol: au contact de la terre classique, Faust, nouvel Antée, revient à lui et s'écrie: où est-elle Pet sur-le-champ se met à la recherche d'Hélène. Il interroge en vain les sphinx, puis le centaure Chiron, qui fut le précepteur d'Achille ; Manto, fille du devin Tirésias et prêtresse d'Apollon, le mène enfin à l'entrée d'un souterrain qui conduit aux Enfers ; il s'y engage résolument.
Cependant les deux compagnons de Faust ont eu leurs aventures aussi. Homunculus atrouvéla fin de sa courte existence ; il est venu se heurter contre le char deGalathée, le flacon dans lequel il est toujours enfermé, s'est brisé, et il s'est évaporé. Méphistophélès, le diable du Nord et du Moyen-Age, se
sent mal à Taise dansce monde antique. Les Griffons, les Sphinx, les Lamies, les Sirènes, les Grues d'Ibycus se moquent de lui tour à tour. Il trouve enfin des personnages qui lui sont sympathiques : ce sont les trois filles de Phorkys, le Chaos, horribles mégères dont le soleil a horreur, qui sont vouées aux éternelles ténèbres, et qui n'ont à elles trois qu'une dent et qu'un œil. Elles éprouvent pour Méphistophèlès une telle affection, qu'elles l'admettent dans leur trio et qu'il prend lui-même l'apparence et le costume d'une Phorkyade.
Nous avons laissé Faust en route pour les Enfers. Gœthe s'était proposé de décrire son expédition. Il devait se jeter aux pieds de Proserpine et la supplier avec tant d'ardeur et d'éloquence que, profondément émue, l'épouse de Pluton lui aurait permis d'emmener, comme jadis Orphée, celle qu'il venait chercher. Mais le vieillard de 80 ans ne s'était plus senti la force d'exécuter ce plan et d'écrire ce discours, et il nous met sans transition en face d'Hélène ellemême.
Cet épisode débute par un magnifique pastiche de la tragédie grecque: Hélène revient de Troie. En débarquant sur le sol de la Grèce, son époux Ménélas lui a ordonné de le précéder au palais ; il reste au bord delà mer pour passer ses troupes en revue ; elle pendant ce temps doit faire les préparatifs d'un sacrifice. Mais quelle sera la victime ? Ménélas n'en a point parlé ! Ne serait-ce pas elle-même ?Aux portes du palais, Hélène s'arrête et exprime au chœur de jeui^^s Tro venues qui l'ont suivie, ses pres^^^enti-
ments et ses angoisses. Enfin elle se décide à franchir le seuil qu'elle n'a point foulé depuis tant d'années. Mais elle reparaîtbientôt, pâle et sur le front les signes d'une inquiétude profonde ; avec la calme majesté qui convient à la fille de Jupiter et à Théroïne d'une tragédie grecque, elle explique qu'auprès du foyer elle a vu un horrible fantôme qui, d'un geste impérieux, luia fait signede quitter ces lieux.
Mais le poète nous transporte-t-il réellement au temps deMénélas et de la guerre de Troie ? Va-t-il, pour mettre Hélène en présence de Faust, commettre un anachronisme de 20 siècles? Non, car sur le seuil du palais apparaît ce fantôme effrayant, c'est la quatrième Phorkyade, c'est Méphistophélès. Et alors commence une scène fort curieuse. Hélène et les jeunes Troyennes continuent à se prêter àlasituation avec le plus grand sérieux, tandis que la Phorkyade, montrant tour à tour son masque antique et la face ironique de Méphistophélès, mêlant ses sarcasmes en trimètres antiques, aux strophes et aux antistrophes du chœur, nous apprend que nous n'avons sous les yeux qu'une fantasmagorie, selon l'expression de Gœthe lui-même, que tous ces personnages ne sont que des ombres, des allégories. Hélène représente ici le beau, l'art et la poésie où Faust va maintenant chercher cette satisfaction que n'ont pu lui donner ni l'ambition ni la science. Mais outre cette portée générale, cet épisode se rattache intimement à la vie du poète lui-même. La tragédie d'Hélène est une des parties les plus anciennes du second Faust. Elle a été en grande partie écrite peu de temps après
le retour d'Italie ; Hélène est le symbole de Part classique, auquel Gœthe s'est alors attaché ; Faust est ici le poète révolutionnaire du Gœtz et du Werther, le représentant de la poésie romantique.
La Phorkyade s'applique à augmenter la terreur d'Hélène, c'est bien elle qui est la victime désignée du sacrifice que son époux lui a ordonné de préparer, elles jeunes filles du chœur, ce là-haut à la haute solive qui soutient le pignon du toit, comme des alouettes pendues à un cordon gigotteront rangées en file. » Toutefois, Mcphistophélès connaît un moyen de salut. Derrière le Taygète, non loin des sources de l'Eurotas^ un conquérant venu du Nord, Faust, a bâti un burg féodal ; il offre à Hélène dans ce château un asile qu'elle accepte ; elle s'y trouve subitement transportée avec le chœur. Les Germains aux blonds cheveux et les Troyennes aux boucles noires ressentent les uns pour les autres un vif attrait. Faust s'unit à Hélène. De cette union naît Euphorion, enfant merveilleux, pétulant et téméraire, qui représente la poésie moderne, fille de l'Antiquité et du Moyen- Age, et dans le portrait duquel Gœthe a mêlé des allusions à lord Byron. Nouvel Icare, Euphorion, veut s'élever vers le ciel, retombe et se tue. Il invite sa mère à le suivre dans la mort, et Hélène, obéissant à sa voix, s'évanouit pour retourner dans l'Adès. Elle laisse à Faust ses vêtements, souvenir creux et vide d'un bonheur sans consistance et sans durée. Ainsi les jouissances du beau et de l'art n'ont pu encore faire gagner son paria Méphistophélès.
Faust a quitté le pays de Grèce où il a fait un si
beau rêve, porté par un nuage qui le dépose dans un coin sauvage et montueux de F Allemagne. Nous touchons au dénoûment; car Faust, qui jusqu'alors s'est docilement prêté aux expériences de Méphistophélès, persuadé d'avance que ses aspirations ne sauraient être satisfaites, Faust entrevoit un idéal de bonheur, et c'est précisément celui qu'ont cherché et réalisé les héros du Wilhelm Meister ^iàe^ Attractions électives : posséder un vaste domaine, pouvoir le disposer et l'exploiter de façon à faire le bonheur d'une foule nombreuse. Il exprime son désir à Méphistophélès, et celui-ci s'engage à lui fournir les moyens de le satisfaire, espérant en même temps le séduire par l'éclat de la gloire. En effet, la guerre a éclaté dans Tempire. On est à la veille de la bataille décisive, et tout fait penser que l'empereur sera vaincu. Mais Faust prend en main la direction du combat et remporte la victoire. Sur sa demande, l'empereur, pour le récompenser, lui accorde tous les droits de souveraineté sur les terres qu'il pourra conquérir sur l'Océan.
Au début du cinquième acte, nous trouvons Faust parvenu à Textrême limite de la vie humaine. Il a réussi à arracher aux flots un vaste empire et à former une nouvelle Hollande. ^Sur un canal qu'il a fait creuser arrivent les premiers navires, présage et promesse d'une active navigation ; sa richesse est immense. Mais il n'est point satisfait. Sur une colline dominant la plaine qu'il vient de créer, deux vieillards, Philémon et Baucis, ont un petit ermitage. Il leur a oflfert tous ses trésors pour les décider à le
lui céder, mais ils ne veulent pas quitter ces lieux qu'ils ont habités si longtemps, et la cloche de leur oratoire trouble de ses accents le bonheur de Faust. Il s'en ouvre à Méphistophélès :
« Il faut que je te Tavoue, j'en resseus mille coups au cœur, il m'est impossible de le supporter I Et au moment où je te fais cet aveu, j*en ai honte. Les vieillards, là-haut, devraient s*en aller, je voudrais m' asseoir sous leurs tilleuls ; ces quelques arbres qui ne sont pas à moi, me gâtent la possession du monde. C'est là que je voudrais, pour voir au loin, bâtir un édifice, afin d'ouvrir un vaste champ à mes regards, afin de contempler tout ce que j'ai fait, d'embrasser d'un seul coup d'œil ce chef-d'œuvre de l'esprit humain. Le plus cruel des tourments, c'est de sentir dans la richesse ce qui nous manque. Le son de la cloche, le parfum des tilleuls m'entoure comme d'une atmosphère de caveau mortuaire. Ma volonté toute-puissante vient se briser contre cette dune de sable. Comment délivrer mon âme de ce souci ? La cloche sonne, et j'enrage. »
Méphistophélès se charge de chasser cette ombre à son bonheur. La nuit, il met le feu à l'ermitage, et les deux vieillards meurent de douleur et d'épouvante. Le remords, personnifié par des personnages allégoriques, s'empare de Faust. Il devient aveugle, il sent les approches de la mort. Mais il voudrait qu'avant le moment fatal son œuvre fût achevée; il fait venir de toutes parts des ouvriers, au bruit des bêches et des pioches il voit en esprit tous ses vastes I plans réalisés, il s'écrie :
« J'ouvre à des millions d^hommes de nouveaux espaces où ils habiteront, non dans la sécurité sans doute, mai« dans la libre activité de rexistence. Des campagnes vertes et
fécondes I Uhoinme et les troupeaux à Taise sur le nouveau sol s'installent le long de la colline, qu'a fait sortir du flot une population hardie et industrieuse. A l'intérieur, ici, c'est un paradis. Que le flot tempête à l'extérieur jusqu'au bord, s'il lui prend fantaisie d'abattre avec violence, de toutes parts la foule se presse pour fermer la brèche. Oui, je suis voué tout entier à cette pensée, c'est la fin suprême de la sagesse. Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au milieu des dangers qui l'environnent, ici Fenfant, l'homme, le vieillard passent vaillamment leurs années. Quenepuis-je voirune activité pareille, vivre sur un sol libre, au sein d'un peuple libre ! Alors je dirais au moment qui passe : Arrête-toi, tu es si beau ! Non, la trace de mes jours terrestres ne peut se perdre dans la suite des siècles. Dans le pressentiment d'une si grande félicité, je goûte maintenant la plus belle heure de ma vie. »
A ces mots, il tombe et meurt : Méphistophélès triomphe :
a Aucune joie n'a pu le rassasier, aucun bonheur le satisfaire ; ainsi il a sans cesse poursuivi des fantômes changeants ; mais le dernier instant, instant vide et sans prix, le pauvre diable souhaite de l'arrêter. Celui qui m'a résisté avec tant de force, le temps a été son maître, et voilà le vieillard étendu sur le sable ; l'horloge s'arrête ; elle est muette comme minuit, l'aiguille tombe. »
Il semble donc que le démon ait gagné son pari.
a Le corps gît là, et si Fâme veut s'en échapper, je lui montrerai rapidement le pacte signé de son sang. »
En effet, dans la légende, Faust devient la proie du diable. Mais quoi! le poète pourra-t-il condamner son héros ? Ce Faust n'est-ce pas lui-même? N'ont-
ils pas tous deux sans oesse aspiré vers le bien, vers le mieux, « marché au but avec effort? » Et si Terreur est inséparable de cet effort, n'est-il pas méritoire pourtant en lui-même? S'il n'est pas donné à l'homme d'atteindre jamais complètement ce but, n'est-il pas digne de louange et de récompense, quand il a consacré toutes ses forces à s'en rapprocher, quand dans cette poursuite il a exercé d'une façon continue les plus nobles facultés qui lui ont été données? Non, Faust sera sauvé! Le Seigneur envoie une troupe d'anges qui ravissent sa proie à Méphistophélès et qui happent l'âme de Faust, comme dans le conte français du Chevalier au Barizel. Faust est introduit parmi les bienheureux, au nombre desquels il trouve une pécheresse repentie qui avait nom Marguerite sur la terre. Un chœur mystique termine le drame par ces mots : « l'éternel féminin est cft qui nous élève. » On peut voir dans ces derniers vers du dernier poème de Gœthe, comme un résumé caractéristique de toute son œuvre. Sa poésie n'est en effet qu'un long hymne à la femme. Cet éternel féminin dont il n'a cessé de célébrer la puissance, qui ouvre à Faust les portes du ciel et qui tous nous élève au-dessus des régions où se livre l'égoïste combat pour la vie, c'est ce qui en nous est resté fidèle à la saine nature, — Marguerite et Claire ; c'est rélément noble et pur qui échappe à nos souillures, adoucit notre rudesse, calme nos violences, — Iphigénie, et la princesse d'Esté; c'est le charme du beau, c'est la poésie elle-même, — ; Hélène et Mignon.
Le Faust est loin d'être dans soii ensemble une œuvre sans tache. En dehors de ses poésies lyriques, qui sont ce que la poésie moderne a produit de plus parfait en ce genre, il n'est pas une seule œuvre de Gœthe qui ne prête par quelque point à la critique et à la discussion. Mais toutes aussi, soit par Tardeur d'enthousiasme et la puissance d'inspiration qui y éclatent, soit par la grandetir des idées qu'il y évoque, soit par la pureté ou le pittoresque de la forme, nous procurent les jouissances artistiques les plus profondes et les plus variées et ouvrent au penseur de vastes horizons.
Ces œuvres, quand on connaît la vie de l'écrivain, nous offrent encore un intérêtd'un autre genre. Elles sont intimement unies à cette existence ; c'est l'homme que sans cesse nous voyons à travers le poète, u Jeune homme, que la muse t'accompagne, mais garde-toi de te laisser guider par elle. » C'est le conseil que Gœthe donne aux jeunes auteurs, et lui-même Ta mis en pratique. La poésie a été sa confidente, mais n'a jamais été l'objet et le but de sa vie. Vaste intelligence, large esprit, à l'aise dans presque toutes les branches de la science, infatigable dans l'étude et la recherche de la vérité, il a comme Faust sans cesse « marché au but avec effort. » Chaque année lui a apporté des connaissances nouvelles et de nouvelles expériences. Chacune marque un progrès et par conséquent un changement dans ses vues sur l'homme, les choses et sur l'art lui-même. Sa poésie est l'expression de ces transformations. Aussi la variété est-elle un trait caractéristique de son
œuvre. Il n'est pas un genre auquel il se soit exclusivement attaché ; s'il en est où il ne s'est point élevé au-dessus du médiocre, comme la comédie et Tépigramme, il s'est du moins essayé dans tous. Il n'en est pas non plus où il se soit répété, où il ait seulement apporté les mêmes procédés ; il n'y a pas une manière, un style, une langue de Goethe ; il y en a plusieurs.
N'oublions pas enfin qu'il a été un novateur fécond. Non seulement il a définitivement affranchi la littérature allemande, mais son influence s'est fait puissamment sentir dans toute l'Europe. Nos romantiques français ont pu avec raison saluer en lui leur ancêtre ; à plus d'un titre il mérite qu'avec Alfred de Musset nous l'appelions ce le patriarche de la littérature moderne. »