LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA VIE DE GŒTHE. — LE
Faust.
Pendant que Gœthe était encore en Italie, la révolution française avait éclaté ; peu après son retour, il suivait les armées alliées en Champagne et assistait à la bataille de Valmy. Bientôt toute l'Europe était bouleversée ; les armées de la République, celles de l'Empire ensuite, envahissaient l'Allemagne à plusieurs reprises. Le canon d'Iénaetd'Auerstaedttonnait tout près de la demeure du poète. Weimar logeait unegarnison française. Deux fois Goethe étaitreçu par Napoléon qui s'entretenait avec lui et le nommait officier de la Légion d'honneur. Cependant la fierté et l'énergie de l'Allemagne, jusqu'alors humblement soumise, commençaient à se réveiller ; des professeurs illustres, du haut de la chaire, prêchaient la haine du dominateur étranger ; les poètes, dans d'ardentes chansons qui trouvaient le chemin de tous les cœurs, excitaient le patriotisme. Napoléon perd sa grande armée dans les glaces de la Rusaie, toute l'Allemagne se soulève et avec l'Europe entière achève la ruine de son empire. En combattant pour •oa indépendance nationale, le peuple allemand a cru
conquérir aussi sa liberté politique. Mais les princes
victorieux se montrent plus jaloux de leurs droits que jamais ; la Hévolution, qui n'est qu'à demi vaincue, lutte contre la réaction triomphante ; les poètes et les écrivains combattent pour Tune ou pour l'autre cause. Seul Gœthe reste indifïérent.
Tous ces événements n'ont pas troublé son calme ; l'art et la science ont seuls le don de l'émouvoir. Consacré entièrement à leur culte, il vit dans une sorte de retraite, au milieu des collections de plus en plus riches qui remplissent sa maison. Il s'est marié. Fidèle à l'idéal de sa jeunesse, au souvenir de Gretchen, d'Annette et de Frédérique, il donne son cœur, puis sa main et son nom à une pauvre fille dont les yeux noirs l'ont séduit, un jour qu'elle venait lui présenter un placet ; Christiane Vulpius, chantée dans les Elégies Romaines, lui donne le bonheur domestique.
Cependant tous ceux qu'il a connus et aimés s'en vont avant lui: Schiller d'abord, le duc Charles- Auguste, puis son fils, qui meurt loin de lui, à Rome : et les uns après les autres, tous les compagnons de ses folles années, tous les écrivains illustres qui, avec lui et autour de lui, contribuaient à la splendeur de Weimar, capitale littéraire de l'Allemagne. Ces funèbres événements l'abattaient un instant, mais il trouvait la consolation et le courage dans ses chères études. La vieillesse a refroidi l'ardeur de sa sensibilité, mais elle n'a point diminué la puissance de son imagination, elle a laissé intacte sa vaste intelligence. 11 me resterait à peine assez de place pour une simple énumérationdeses œuvres et de ses Ira-
vaux pendant la dernière période de sa vie. C'est en pleine activité que, à l'âge de 83 ans, le 22 mars 1832, la mort vient le surprendre.
Quelques semaines auparavant, il terminait le cinquième acte du second Faust et y écrivait ces vers : « La trace des jours que j'ai passés sur la terre ne périra point malgré les siècles. »
Le Faust est non seulement l'œuvre capitale de Gœthe, mais on peut dire sans exagération qu'il est un des poèmes les plus profonds que nous offre toute la littérature moderne. Il a occupé notre poète pendant près de 60 ans de sa vie ; le héros en a vieilli avec lui-même, et, comme lui-même, s'est transformé et, dans un progrès incessant, a fait sans relâche de nouvelles expériences et sans cesse acquis des idées nouvelles ; et c'est ainsi que la vieille légende du docteur Faust est devenue dans les mains de Gœthe une merveilleuse épopée dramatique, où se reflètent et se résument toutes les aspirations et toutes les déceptions d'une époque. A la sublimité du dessin, à la profondeur et à l'énergie de la pensée, Gœthe a joint tous les trésors si variés de sa poésie. Depuis le moment où, en 1790, a paru le premier fragment du Faust, jusqu'à nos jours ce poème n'a point cessé d'être l'objet d'un nombre incalculable d'analyses, d'études, de commentaires, où, au milieu du concert d'une admiration presque sans restriction, se font entendre à peine une ou deux voix discordantes. Je me contenterai ici d'indiquer le plan et la marche générale de l'œuvre et d'y montrer encore une fois, comme en une sorte de
résumé et de conclusion, les traits les plus originaux du génie de notre poète.
Au commencement du xvi® siècle, vivait en Allemagne un magicien du nom de Jean Faust. Mélanchton l'a connu, Luther en parle. On ne sait d'ailleurs rien de précis sur ce personnage, si ce n'est la réputation de puissance surnaturelle et d'universel savoir qu'il s'était acquise. Mais après sa mort, vers 1 540 , il se forma autour de son nom une légende bientôt fort répandue ; on accumula sur sa tête tout ce que jusqu'alors on avait raconté d'autres magiciens. Des livres populaires, lus non seulement en Allemagne, mais traduits encore en anglais et en français, racontèrent Thistoire du docteur Faust. En voici les traits principaux, tels qu'ils se trouvent à peu près dans toutes les rédactions diverses qu'elle a subies.
Faust est le fils de braves gens qui renvoient étudier la théologie à Wittenberg ; mais à TUniversité il se voue à la cabale, à ralchimie, à toutes les sciences magiques, alors fort en honneur. Il abandonne la théologie pour se faire recevoir docteur en médecine et se livrer à une vie de plaisirs et de débauche. A bout de ressources, désireux aussi d'acquérir une connaissance plus profonde des mystères de la magie, il prend la résolution de recourir au démon. Appelé par de puissantes conjurations, Lucifer lui apparaît. Un pacte est conclu ; Faust s'engage à renier Dieu, à éviter l'Eglise et les Sacrements et à renoncer au mariage. Au bout de 24 ans^ son âme appartiendra au diable. En revanche, Lucifer lui envoie, pour le servir et Paider de toute sa puissance diabolique, un de ses subordonnés : Méphotophilès ou Méphistophélès (i). En compagnie de ce démon et de son
(1) Ce nom vient du grec et signifie, selon les uns, ennemi de la umière ; scsion les autres, ennemi de Faust.