‹ GoetheChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'enfance et la jeunesse de gœthe. son séjour aux universités de leipzig et de strasbourg.

Jean Wolfgang Gœthe naquit à Francfort-sur-le- Mein,le 28 août 1749. Tout d'abord on le crut mort, et ce ne fut qu'à force de soins qu'on parvint à le ranimer et aie conservera la vie.

Son père , le conseiller aulique Jean-Gaspard Gœthe, était alors âgé de 40 ans. C'était un homme instruit, qui avait fait de solides études de droit et qui était loin d'êtpe indifférent aux choses des lettres et des arts. Quelque temps avant son mariage, il avait fait un assez long voyage en Italie. Il en était revenu avec un enthousiasme que le temps ne refroidit pas, et avec une riche provision de souvenirs ; ce fut toujours pour lui le grand événement de sa vie ; à tous les murs, dans la maison qu'il habitait, étaient suspendues des vues d'Italie ; il aimait à retourner en imagination dans ce beau pays, à en parler, et ce fut bientôt, dès que son fils

fut en état de le comprendre, un fréquent sujet de conversation entre Wolfgang et lui. Un frère consanguin du conseiller, le fondeur Hermann Gœthe, était depuis plusieurs années membre du sénat de Francfort. La constitution de la ville libre interdisait l'entrée de cette assemblée à quiconque y comptait un parent. Le père de notre poète se trouvait, par ce fait, exclu en même temps de toutes les dignités municipales et de toutes les charges gouvernementales réservées aux sénateurs. Trop fier pour accepter un emploi subalterne, il s'était fait donner par l'empereur le titre purement honorifique de conseiller aulique, et exerçait toute son activité dans Tintérieur de sa maison. Esprit sérieux et méthodique, il poussait Tamour de Tordre jusqu'à une rigidité méticuleuse. Il n'était pas non plus sans quelque pédantisme. Ce qu'il savait, il éprouvait le besoin de l'enseigner. Son premier élève, ce fut sa femme ; plus tard il se consacra tout entier à l'éducation de ses enfants. Ils eurent plus d'une fois à souffrir de son caractère minutieux et de ses manies pédagogiques. Toutefois le conseiller Gœthe a été loin de contrarier le génie naissant de son fils et, soit qu'il éprouvât un certain respect pour ses talents précoces, soit qu'il y fût contraint par les circonstances, il lui a laissé en somme une fort grande liberté. A l'époque de la naissance de Wolfgang, il était marié depuis un an avec Catherine Elisabeth Textor, fille du schultheiss de Francfort. Le schultheiss était le président du sénat, une sorte de chef du pouvoir exécutif. Madame la conseillère Gœthe, Frau

ENPAKCE ET JEUNESSE.

Rath, comme on dit en allemand, et comme on la désigne le plus souvent dans l'histoire littéraire, avait 17 ans à peine lors de son mariage. Elle se trouvait

Frau Batb, U mère de Gcetbc.

donc par le nombre des années plus rapprochée de son fils que de son mari. Elle fut en effet, pendant i'enfance de Wolff;ang, la joyeuse compagne de ses jeux, et plus tard sa grande amie et sa confidente. La mère de Goethe est une des figures les plus ori-

ginales et les plus aimables qu'on puisse rencontrer. Vive, alerte, active, toujours en mouvement, elle

mettait la gaîté dans cette maison qu'assombrissait Le grave visage du taciturne conseiller. Sans être une femme supérieure, sans même avoir reçu une éducation bien complète, elle avait, avec beaucoup d'esprit, un bon sens qui n'était jamais en défaut ; elle s'exprimait dans une langue incorrecte, bourrée d'archaïsmes et d'expressions particulières au dialecte de Francfort, mais imagée et pittoresque, qui nous amuse encore aujourd'hui dans ses lettres, et dont on retrouve souvent l'écho dans la poésie et dans la prose de Gœthe. Elle était douée d'une imagination fort vive et, pour distraire ses enfants, elle improvisait avec une merveilleuse facilité les contes les plus variés. Le petit Wolfgang ne se fatiguait pas de l'entendre ; il restait à Técouler des heures entières, et, selon que le dénouement répondait ou non à ce qu'il attendait, il témoignait de son dépit ou de son plaisir avec une joie délirante ou de vifs accès de colère, Gœthe a hérité de cette faculté d'improvisation ; de bonne heure, elle a fait de lui le chef admiré de tous ses petits camarades, et plus tard, le favori de tous les enfants. 11 réunissait en lui les deux caractères, en apparence si contradictoires, de son père et de sa mère : il avait toute la gaîté et toute l'originalité maternelles, qu'il poussa plus d'une fois même jusqu'à la turbulence et à l'excentricité ; en même temps il tenait de son père de solides et sérieuses qualités, un grand amour de Tordre et même certaines manies qui se manifes-

tèrent de plus en plus à mesure qu'il vieillissait. Gœthe a eu cinq frères ou sœurs ; mais quatre moururent en bas âge. Cornélie, moins âgée que lui de deux ans, resta seule pour partager avec lui Téducation paternelle. Le petit Wolfgang montrait une extraordinaire facilité et un vif désir de s'instruire ou plutôt une grande curiosité ; mais, en même temps, peu de goût pour les méthodes pédantesques et ennuyeuses qu'on voulait lui faire suivre. Il détestait la grammaire ; « les règles lui paraissaient absurdes, puisqu'elles ont tant d'exceptions. )) En revanche, il apprenait volontiers tout ce qui était rimé ; les leçons degéographie, par exemple, étaient pour lui un véritable plaisir, parce qu'il les apprenait dans un ouvrage en fort mauvais vers. De bonne heure en effet, il fît preuve d'un goût prononcé pour la versification :

« Nous autres garçons, racoiite-t-il dans ses Mémoires, nous avions tous les dimanches des réunions où chacun de nous devait produire des vers composés par lui. A cette occasion, il m*arriva quelque chose d'extraordinaire , qui me causa longtemps un grand trouble. Je ne pouvais m*empécher de regarder mes poésies comme les meilleures. Mais je remarquai bientôt que mes rivaux, q«i lisaient des choses fort médiocres, étaient dans le même cas et n'avaient pas une moindre opinion d'eux-mêmes. Ce qui me paraissait plus singulier encore , c'est qu'il y avait parmi nous un brave garçon, que j'aimais beaucoup, mais qui était absolument incapable de composer des travaux de ce genre, et qui faisait faire ses vers par son précepteur. Or, non seulement il estimait que ses poésies étaient les meilleures de toutes, mais encore il était persuadé qu'il les avait faites lui-même. Ayant sous les yeux le spectacle de telles erreurs

et de telles illusions, je me demandai un jour avec inquiétude, si je n^étais peut-être pas dans le même cas, si les poésies des autres n'étaient pas réellement meilleures , si enfin je ne paraissais pas à mes camarades aussi sot quHls me le paraissaient être eux-mêmes. Tout cela me causa pendant longtemps de vives inquiétudes , car il m'était absolument impossible de trouver un signe évident de la vérité. Je cessai même pendant quelque temps de versifier ; mais la légèreté de mon âge et le sentiment que j'avais de ma supériorité, finirent par me tranquilliser, ainsi qu'une épreuve à laquelle nous soumirent nos parents et nos maîtres, qui s'étaient intéressés à nos jeux : on nous fît improviser sur un sujet donné; je m'en tirai fort bien et je recueillis des éloges unanimes. »

Le conseiller Gœthe possédait une bibliothèque assez bien fournie. Elle contenait les œuvres des poètes didactiques et anacréontiques alors à la mode, dont les plus célèbres étaient Haller, Hagedorn et Gellert. Wolfgang les lisait avec passion, et, grâce à son heureuse mémoire, en pouvait réciter de longs passages. Tout naturellement, c'étaient ces écrivains qu'il imitait, et, comme eux, il faisait ses vers d'après les règles de la versification française. L'alexandrin occupait une large place dans ces exercices d'écolier. C'était pourtant l'époque où un grand poète, Klopstock, essayait de renouveler la versification et de reproduire en allemand les mètres antiques. Mais le père de Gœthe fermait impitoyablement sa porte à cette poésie nouvelle. Des vers sans rime n'étaient pas pour lui des vers. Cependant un ami de la famille avait introduit en contrebande un exemplaire de la Messtade. Madame

Goethe le lut avec admiratioD ; ses enfants le dévoraient avec enthousiasme.

« Dans DOS heures de liberté, cachés dans quelque coin.

Le conseiller CJcelbe,

Corne'lie et moi, nous apprenions par cœur les pages les plus remarquables et nous nous efforcions surtout de retenir lee passages les plus pathétiques et les plus violents. Nous récitions à l'envi le rÊve de Porcia, et nous déclamions, en nous partageant les rôles, le dialogue furieux

et désespéré entre Satan et Adramaleck, qui avait été précipité dans la mer Rouge. Le rôle du premier, comme -étant le plus énergique, m'était échu; l'autre, un peu plus larmoyant, fut choisi par ma sœur. Les malédictions mutuelles des deux démons nous étaient devenues familières, et nous saisissions toutes les occasions pour nous saluer avec ces expressions infernales.

C'était un samedi soir, pendant Phiver ; notre père se faisait toujours raser à la lumière, afin d'être plus vite prêt à se rendre à l'église le dimanche matin. Nous étions assis sur un tabouret derrière le poêle et, pendant que le barbier lui savonnait le visage, nous murmurions à voix basse le passage favori. Nous arrivâmes à Fendroit où Adramaleck saisit Satan de ses mains de fer; ma sœur m'empoigna violemment et récita sur un ton d'abord assez bas, mais en s'échauffant toujours davantage : • Viens à mon aide ! je te supplie, si tu l'exiges, monstre, je t*adore!... Réprouvé , noir criminel , viens à mon aide ! Je souffre le châtiment de la nuit éternelle, vengeresse! Jadis, je pouvais te haïr d'une haine ardente, cruelle ; maintenant je ne le puis plus! c'est une douleur qui brûle mes entrailles ! » Tout avait passablement marché jusqu'ici; mais à voix haute, avec un accent effroyable, elle prononça les mots qui suivent: c Oh! comme je suis anéanti! » Le brave barbier fut effrayé et versa le contenu de la savonnette dans la poitrine de notre père. Un grand trouble suivit ; une rigoureuse enquête fut commencée , surtout à cause du malheur qui aurait pu se produire, si le barbier avait déjà eu le rasoir à la main. Nous confessâmes la vérité sur nos rôles infernaux , et l'accident qu'avaient causé les vers de Klopstock était trop manifeste, pour que ceux-ci ne fussent pas de nouveau rigoureusement bannis. »

Mais ce goût que le jeune Wolfgang montre de si bonne heure pour la poésie, cette facilité prérioee qu'il apporte dans ses exercices de versification, sont d'une importance fort secondaire pour le développement ultérieur de son génie. Goethe devait

être tout autre chose qu'un homme de lettres. Contempler d'un œil puissant et exercé la nature et le monde extérieur et les peindre, en les transfigurant ; pénétrer jusqu'au fond de Tâme humaine et donner à ses passions une expression plus intense, parce qu'il les éprouvait lui-même plus vivement -, mettre la vie dans Fart et l'art dans la vie, c'est ce qui devait faire son originalité et son mérite. Dès son enfance, il fut à même d'exercer la faculté d'observation, de multiplier les points de vue et de s'habituer à la diversité des spectacles. Ce fut sa ville natale d'abord, avec son fleuve, ses ponts, ses quartiers pittoresques et variés, sa rue des Juifs, son faubourg de Sachsenhausen, ses monuments de toute espèce et de toute époque, et ses souvenirs historiques.

Puis ce furent les événements de la guerre de Sept Ans qui mirent dans sa vie une animation extraordinaire, une grande variété de spectacles et de leçons. Le 2 janvier 1759, avec la connivence du sénat et du grand-père de Gœthe, les Français, sous le commandement du maréchal de Broglie, occupèrent la ville de Francfort. Les parents de notre poète eurent à loger le comte de Thoranc, lieutenant du roi, chargé de tout ce qui avait trait à la police et aux discussions entre les troupes et les habitants. Le conseiller Gœthe fit fort mauvaise mine aux ennemis de son héros favori, le grand Frédéric ; il évita d'avoir des relations d'aucune espèce avec l'officier français et resta presque toujours, morose et taciturne, enfermé dans son apparte-

16 GŒTWR.

ment. Mais, à l'âge de Gœthe, les ressentiments politiques ne tiennent guère contre la curiosité. Il devint bientôt le favori du comte de Thoranc et vécut dans Tintimité de sa suite ; il eut ainsi Foccasion de faire de rapides progrès dans la connaissance de notre langue qu'il avait déjà sérieusement étudiée. Bientôt une troupe de théâtre vint charmer les loisirs des Français en garnison h Francfort.

Quelques années auparavant, la grand'mère de Gœthe lui avait donné à la Noël un théâtre de marionnettes. Wolfgang s'était vite passionné pour cet amusement. Après avoir fait jouer à ses petites poupées de bois tous les drames, opéras, comédies, tragédies, pastorales, etc., qu'il put trouver dans la bibliothèque de son père, il eut l'idée de former une troupe dramatique avec ses camarades de jeux. Tous les frères et sœurs de ses amis, avec leurs bonnes et leurs parents furent invités un jour à assister à la représentation d'un drame tiré de la Jérusalem délivrée. Le précoce auteur en avait esquissé le plan et soigneusement façonné les costumes ; mais il avait oublié d'en écrire le dialogue, si bien que ses acteurs, une fois en scène, n'avaient su que dire et que l'entreprise avait dès ses débuts croulé sous les rires d'un public jeune et sans pitié. Cet accident n'avait point refroidi pourtant son goût pour le théâtre. Il trouvait dans les circonstances présentes un moyen inespéré de le satisfaire. Son grand-père, le schultheiss, lui avait fait accorder ses entrées de faveur au nouveau théâtre français de Francfort. Wolfgang ne

manqua pas une représentation. Son père élevait parfois contre cette assiduité des objections, dont le début du VVilhelm Meister nous a conservé Técho; mais au fond il était flatté des progrès étonnants que son fils faisait dans la connaissance de la langue française, et, tout en le grondant, le laissait libre. Goethe dit lui-même, dans ses Mémoires, qu'il composa à cette époque une tragédie en vers français. Il la soumit à l'appréciation du jeune Derones, fils d'une actrice de la troupe française, et dont il avait fait son grand ami. Le petit Français condamna impitoyablement la tragédie de Gœthe au nom du bon goût et des règles d'Aristote. C'est avec ce Derones que Gœthe eut son premier et son seul duel.

<c Un jour que nous avions longtemps joué ensemble, Derones prétendit tout à coup que je l'avais offensé , et que je devais lui donner satisfaction. Sans doute , je ne comprenais pas trop ce qui avait bien pu motiver sa provocation; je Tacceptai pourtant et je voulus tirer Tépée. Mais il me déclara qu'en ce cas l'usage était de se rendre en quelque endroit écarté, afin de vider l'affaire plus commodément. Nous nous transportâmes en conséquence derrière une grange, et nous nous mîmes en position. Le duel commença alors, un peu comme il se fait sur le théâtre ; nos épées se choquaient avec bruit, et les coups portaient à côté. Cependant, dans le feu de l'action, Derones accrocha la pointe de son épée dans le nœud de ruban que je portais à la poignée de la mienne , et le transperça. Mon adversaire m'assura alors qu'il avait maintenant obtenu satisfaction complète ; jil m'embrassa aussitôt d'une façon également fort théâtrale, et nous allâmes au café le plus proche pour nous remettre de nos émotions, en buvant un verre de lait d'amandes et pour resserrer encore le lien de notre vieille amitié. »

La connaissance de la nation, de l'armée, de la langue et de la littérature françaises ne furent pas les seuls avantages que Foccupation de sa ville natale apporta au jeune Gœthe. Le comte de Thoranc était un grand amateur de peinture. Il fit exécuter par les artistes de Francfort un certain nombre de tableaux. Ces artistes, Gœthe les connaissait déjà presque tous ; son père aimait à les occuper; il les vit maintenant plus souvent. On avait établi pour eux un atelier dans la maison même ; Wolfgang passait de longues heures à les regarder travailler ; il assistait aux délibérations sur le choix d'un sujet, aux discussions qu'excitait l'œuvre finie ; il s'enhardissait même parfois à donner son avis. Dès ce moment il conçut pour le dessin et la peinture une vive passion qu'il conserva toute sa vie. Il ne se lassa pas de manier le pinceau, le crayon et même le burin. Sans doute, malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à être un véritable artiste, mais il n'en avait pas moins acquis sur toutes ces choses des connaissances fort sérieuses. Son œil surtout en fut singulièrement exercé, et ainsi fut accru et perfectionné ce don qu'il avait reçu en naissant, de découvrir et d'apprécier le beau dans la nature, de l'y voir sous la forme d'un tableau, et d'en reproduire vivement par la parole, sinon par le pinceau, les traits caractéristiques.

Après l'évacuation de Francfort par les Français (décembre 1762), le travail régulier reprit son cours sous la direction du conseiller. Bientôt Gœthe eut fait assez de progrès dans l'étude des langues pour

pouvoir s'amuser à composer un petit roman par lettres , dont les différents personnages écrivaient qui Tallemand, qui le français, qui l'italien, qui le latin et le grec. Un de ses héros se servait même de ce patois, mélangé d'hébreu et d'allemand, qu'on appelle l'allemand juif. Il se livra en outre à une étude sérieuse de l'hébreu et des textes bibliques. Enfin il commençait à apprendre le droit. Partout sa facilité était prodigieuse, ses progrès extraordinairement rapides, sauf dans les mathématiques, pour lesquelles, jusqu'à la fin de sa vie, il conserva une profonde horreur.

Entre temps sa « facilité à rimer et à découvrir un côté poétique même aux choses les plus vulgaires » grandissait toujours, et les cahiers, où sous l'instigation de son père il recueillait ses essais poétiques, allaient grossissant. Il est inutile de dire que, si c'étaient des productions vraiment extraordinaires pour un si jeune écolier, ce n'en étaient pas moins d'assez médiocres poèmes. L'originalité leur faisait défaut, dans la forme comme dans l'inspiration.

S'il en faut croire les Mémoires, cette facilité à versifier aurait dès l'âge de 15 ans fait naître dans la vie de Gœlhe un petit roman, où était déjà ébauché le rôle considérable que les femmes devaient jouer dans son existence et dans sa poésie. Il raconte en effet qu'il fournissait des épithalames et des éloges funèbres à desjeunesgensquienfaisaient ensuite commerce. L'argent ainsi gagné était dépensé en joyeuses réunions chez l'un de ces camarades. Goethe y aurait rencontré une certaine Gretchen, sœur ou cousine de l'un de

ces jeunes gens. Il aurait éprouvé pour elle une vive affection et elle semblait le payer de retour, mais une catastrophe presque tragique l'en aurait séparé. Les jeunes gens en effet ne se seraient pas contentés de vendre des poésies de circonstance, ils auraient cherché à se procurer de l'argent par des moyens illicites. Ils eussent été découverts, arrêtés, et Gretchen avec eux. Mais on aurait reconnu Tinnocence ^e cette dernière. Interrogée sur ses relations avec Gœthe, elle aurait déclaré avoir eu pour lui, il est vrai, une grande affection, mais comme une sœur aînée en peut avoir pour son jeune frère, car elle l'avait toujours considéré comme un enfant. Cette déclaration aurait singulièrement mortifié notre poète, et ce dénouement prosaïque à ses rêves dorés lui aurait même causé un véritable désespoir. Qu'y a-t-il de vrai dans toute cette histoire?

« Toute ma puissance d'invention, dit Gœthe, toute ma poésie et ma rhétorique se jetèrent sur ce point douloureux... Je me peignis la suite la plus singulière d'événements lugubres et me tourmentai à la pensée d'une catastrophe tragique inévitable. J'évoquai tour à tour les souvenirs du passé et les images d'un avenir possible ; je me racontai toutes sortes d'histoires, je ne voyais que malheur, et surtout je n'oubliais rien pour me représenter avec Gretchen dans la plus lamentable situation. >

G'est ainsi que dans toute son œuvre — dans ses Mémoires eux-mêmes — Gœthe mêle l'imaginaire au réel, la poésie à la vérité. Son ardente imagination transforme et complète les romans que lui offre la vie, leur donne plus de grandeur et plus de passion ;

ainsi les femmes qu'il a connues ou aimées deviennent les admirables et tragiques héroïnes de ses poèmes. Cette fois cependant il semble que l'imagination ait été presque seule en jeu.

Quoi qu'il en soit, sa vocation se dessinait d'une façon de plus en plus marquée.

« L'imitation poétique de tout ce que j'éprouvais en moimême, de tout ce que me faisaient éprouver les autres et la nature, me causait toujours le plus grand plaisir. Je m'y livrais avec une facilité toujours croissante , parce que j'agissais d'instinct et qu'aucune critique ne m'avait encore troublé, et si parfois je n'avais pas une grande confiance dans mes productions, je ne pouvais cependant les considérer comme absolument mauvaises. Blâmait-on dans mes poésies tel ou tel détail, je n'en restais pas moins intimement persuadé que tout irait forcément en s'améliorent, et qu'un jour mon nom serait cité honorablement à côté des Hagedorn, desGellert et autres hommes de mérite. Mais un tel but me semblait à lui tout seul trop vide et trop insuffisant. Je me voulais consacrer avec ardeur à de sérieuses études, et comme je pensais qu'une connaissance approfondie de l'antiquité ferait faire de plus rapides progrès à mes propres œuvres, je voulais me préparer à la carrière de l'enseignement, qui me paraissait être le plus digne objet des aspi rations d'un jeune homme qui veut s'instruire lui-même , et contribuer à l'instruction dés autres. »

Aussi désirait-il se rendre à Gœttingue où la philologie classique brillait d'un éclat tout particulier. Mais son père s'y opposa et l'envoya étudier le droit à l'Université de Leipzig, où il fut immatriculé le 19 octobre 1765. Il avait 16 ans.

Gœthe était arrivé à Leipzig avec la résolution bien arrêtée de réduire ses études de droit au minimum indispensable et de consacrer la plus grande

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partie de son temps aux lettres et à la philosophie. Au début, on le voit suivre avec zèle des cours d'his-^ toire, de langue latine, de philosophie et de physique. Il s'attache surtout aux conférences du poète Gellert et de son suppléant Clodius, qui corrigeaient les dissertations, les exercices de prose et de vers qu'on voulait bien leur remettre. Mais peu à peu les notes qu'il prenait devenaient de plus en plus brèves, son assiduité se relâcha, et il finit par ne plus se montrer que fort irrégulièrement sur les bancs de l'Université. Toutes ses espérances étaient déçues ; il ressentait pour renseignement et la science officielle le dégoût qu'il allait si éloquemment faire exprimer à Faust.

Sur d'autres points encore il devait éprouver de cruelles désillusions. Leipzig était alors réputé pour la politesse de ses mœurs et la galanterie de ses habitants. C'était un petit Paris, disait-on. Grâce à de nombreuses lettres de recommandation, Gœthe fut bientôt assez répandu dans le monde. Mais on ne tarda pas à lui faire sentir que ses manières et sa façon de se vêtir, fort à la mode peut-être à Francfort, n'étaient pas dénuées de ridicule à Leipzig. Son langage même, qui était le francfortois de sa mère, tout émaillé d'expressions bibliques et proverbiales, fut l'objet de nombreuses critiques. Après une courte résistance, Gœthe céda, et si bien, qu'il fut bientôt Tun des plus parfaits dandys de la ville. Il s'appliqua consciencieusement à copier les modes et les manières françaises qui étaient alors considérées comme le suprême de l'élégance. Il alla plus loin

encore et, pendant quelque temps, il se servit de préférence du français dans ses correspondances. Il rima même en français.

C'est qu'aussi on Favait dégoûté de la poésie allemande. On lui avait ouvert les yeux sur là pauvreté des modèles qu'il avait suivis, sur la pauvreté de toute la littérature allemande. On avait exercé sur ses vers la critique la plus impitoyable.

a Je vis alors, dit-il dans une lettre en vers quUl écrivit peu de temps après son arrivée à Leipzig, je vis alors que ce que j'appelais mon vol sublime, n'était que l'effort du ver dans la poussière qui voit Taigie s'élever vers le soleil et veut s'élever comme lui. »

^ Il se résigna enfin à détruire tout ce qu'il avait fait jusqu'à cette époque.

« Je finis par éprouver un tel mépris pour mes travaux achevés ou commencés qu'un beau jour je brûlai pêlemêle sur le foyer de la cuisine, poésie et prose, plans, esquisses et projets, et la fumée qui remplit bientôt toute la maison causa une vive terreur à ma bonne vieille hôtesse. »

Gœthe était alors à l'âge ingrat, vif et capricieux, naïf et pédant, faisant toutes choses avec excès et passant subitement d'un extrême à l'autre ; mélancolique à ses heures, à d'autres si bruyant et si déréglé que sa société passait pour dangereuse. Ceux qui le connaissaient, éprouvaient pour lui des sentiments tout opposés, mais il ne laissait personne indifférent. La bizarrerie de son caractère, l'inégalité de sa conduite, ses manières de petit maître, ses épi-

grammes mordantes excitaient l'antipathie chez beaucoup de ses camarades. Les autres s'amusaient de son originalité, de son esprit et de sa pétulance, et déclaraient qu'au fond c'était un excellent garçon, franc et honnête. Mais nul ne semblait soupçonner son génie. Gellert et Clodius se montraient peu satisfaits des travaux qu'il leur remettait. Le peintre Œser, chez lequel Gœthe prenait des leçons, était le seul à l'encourager « dans son amour pour les Muses. t> Il était persuadé que ce l'atelier d'un artiste était bien plus propre à développer le jeune poète et le jeune philosophe, que tous les cours de littérature et de philosophie. » Ces principes étaient conformes aux idées de Gœthe et à son expérience récente. Il s'adonna donc avec une ardeur d'autant plus grande à la peinture. Il appritla gravure aussi, et l'on a conservé de lui quelques planches gravées qui révèlent un assez bon talent d'amateur.

Et pourtant c'était vers la poésie qu'il se sentait attiré surtout. Malgré ses désillusions, il y revenait sans cesse. Mais l'incertitude de la voie à suivre lui causait un véritable désespoir. On avait renversé toutes ses idoles, il était ballotté entre les différentes écoles de critique qui remplissaient alors l'Allemagne du bruit de kurs querelles. 11 se décida à n'écouter que lui-même, à puiser ses inspirations en lui, à donner une forme brève et vive à tout ce qui l'avait touché ou frappé. C'était devenu peu à peu une habitude chez lui de fixer, pour ainsi dire, parla rime et le rythme, les événements de sa vie, les expériences qu'il avait faites. Il s'y laissa aller,

sans plus s'inquiéter des discussions littéraires, sans se soucier de la critique.

c Et ainsi commença cette direction dont je ne pus toute ma vie m*écarter, à savoir la coutume de transformer en une image, en une poésie tout ce qui me réjouissait, me peinait ou m'occupait d'une façon quelconque, et en même temps, pour ainsi dire, de clore le débat qui pouvait s'élever en moi-même sur ce sujet. C'était un moyen de rectifier mes vues sur les choses extérieures aussi bien que d'apaiser les sentiments qu'elles excitaient en moi. Ce don ne fut jamais plus nécessaire à un autre qu'à moi-même, car ma nature intime me jetait toujours d'un extrême à l'autre. Ainsi toutes les choses que j'ai écrites ou publiées ne sont que les fragments d'une grande confession. »

Goethe a donné ailleurs à la même pensée une forme diflFérente, en disant qu'au fond toutes ses poésies ne sont que des poésies de circonstance. Goethe, en effet, n'exprime d'ordinaire que des sentiments qu'il a réellement éprouvés. Grâce à son tempérament poétique, c'est-à-dire à une sensibilité plus délicate, à une invagination qui grandit et qui élargit tout, il sent plus vivement ; tout ce qui touche son cœur et son esprit, prend un caractère plus profond et plus intime. Mais en même temps il aie don si enviable et si rare de se dédoubler, pour ainsi dire; une fois la crise, le moment d'émotion passés, il voit et juge le sentiment comme s'il était éprouvé par un autre ; il le fait exprimer à cet autre qui est bien Gœthe encore et que pourtant Gœthe voit en dehors de lui-même; et ainsi, au lieu du bégaiement de la passion, de la confusion et del'im-

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puissance que jette dans Tâme tout état violent, il peut donner à la pensée, au sentiment une expression frappante et nette ; il les dépouille en même temps de ce qu'ils ont de trop particulier à la situation où il se trouvait, il leur donne une portée plus haute et plus générale ; ce n'est plus seulement le cri d'un homme isolé, mais il éveille un écho dans toutes les âmes.

Ce caractère original des œuvres de Gœthe se manifeste dès ses premiers essais. Quelques-unes des poésies lyriques qu'il écrivit à cette époque, nous ont heureusement été conservées. A le considérer superficiellement , le Livre des Chants de Leipzig ne contient que des poésies anacréontiques telles qu'elles étaient alors à la mode. Pourtant, sous cette forme déjà usée, quelques-uns de ces chants respirent une telle fraîcheur, une telle sincérité naïve que Gœthe plus tard a pu, sans leur faire su- Dir de grands changements, leur donner place dans le recueil de ses Lieder qu'ils ne déparent pas, C'est qu'ils expriment des sentiments réellement éprouvés, c'est qu'ils sont adressés non plus à de vagues Doris, Chloé ou Lalagé, mais à une personne réelle. C'était Anne Catherine Schœnkopf. Le père de cette jeune fille tenait une pension de famille où le jeune étudiant prenait ses repas et passait une partie de ses soirées. Gœthe apporta dans sa passion nouvelle l'ardeur extrême qu'il mettait alors en toute chose.

« Cette A-nnette qui succédait dans mon cœur à Gretchen,

était jeune, jolie, gaie, aimante, et si séduisante qu'elle méritait bien d'être placée dans le sanctuaire du cœur, comme une petite sainte, et d'y recevoir ces hommages qui rendent plus heureux celui qui les offre que celui qui les reçoit. Je la voyais chaque jour librement, elle aidait à préparer mes repas, le soir elle m'apportait le vin que je buvais. Mais plus ces sortes de liaisons sont innocentes, plus elles finissent par devenir monotones à la longue, et je tombai dans cette vilaine manie qui nous pousse à chercher un amusement dans les tourments que nous faisons subir à la bien-aimée, à mettre l'affection dévouée d'une jeune fille à l'épreuve de caprices arbitraires et tyranniques. La mauvaise humeur que me causait le peu de succès de mes essais poétiques, l'impossibilité où je me croyais de trouver ma voie, en un mot tout ce qui pouvait pour une cause quelconque m' agacer et m'ennuyer, je pensais pouvoir m'en décharger sur elle, parce qu'elle m'aimait réellement de tout cœur et qu'elle faisait tout le possible pour m'étre agréable. Je gâtai mes plus beaux jours par des scènes d'une jalousie absurde et sans fondement; elle supporta tout cela pendant quelque temps avec une patience incroyable que j'eus la cruauté de mettre aux dernières épreuves. Mais, à ma honte et à mon désespoir, îl me fallut enfin constater que j'avais éloigné son cœur de moi. Il y eut entre nous des scènes effroyables, mais je n'y gagnai rien; et alors seulement je sentais que je l'aimais et que je ne pouvais renoncer à elle. Ma passion grandit et se manifesta sous toutes les formes possibles; je finis même par prendre le rôlequ'avait joué jusqu'alors la jeune fille. Je m'ingéniai de toute manière à lui plaire, car je ne pouvais abandonner l'espoir de regagner son cœur. Mais il était trop tard, je l'avais définitivement perdue. »

Gœlhe pourtant n'en fut complètement persuadé que lorsqu'Annette épousa le docteur Kanne, l'un des habitués de la pension de son père. Le souvenir d'Annette resta longtemps plein de vie dans Tesprit du poète, et lui fournit plus tard des traits pour la

peiHlure de ses plus aimables héroïnes. Mais dès celte époque il donne à ce roman une conclusion poétique, dans le Caprice de l'Amant^ la première œuvre dramatique qu'il ait achevée. C'est une de ces pastorales telles qu'elles étaient alors à la mode en France. Par la vivacité du dialogue, la chaleur des passions, la vérité des caractères, la pièce de Gœthe est bien supérieure à tout ce qui s'était fait dans ce genre en Allemagne. Elle ne mérite pourtant d'occuper dans l'œuvre du poète qu'une place fort inférieure. Il ne livra pas cette pastorale à la publicité , pas plus qu'une comédie : les Complices, qu'il ébauchait vers la même époque, en même temps qu'une traduction du Menteur de Corneille.

La troisième année du séjour de Gœthe à FUni" versité fut une période désagréable et douloureuse. Dans le voyage de Francfort à Leipzig, sa voiture avait versé. L'eflort qu'il avait fait pour la relever lui avait causé une douleur à la poitrine dont il ne s'occupa point, et qui prit peu à peu un certain caractère de gravilé. A Leipzig même, il fit un jour une chute de cheval qui aggrava ses souffrances. Au lieu de consulter un médecin, Gœthe prit pour guide dans sa manière de vivre Rousseau, pour lequel toute la jeunesse allemande était alors éprise d'un vif enthousiasme. Il couchait sur la dure, à peine couvert ; dès le printemps jusqu'à une saison avancée, il prenait des bains froids. Il faut ajouter à tout cela le chagrin que lui causait le changement qu'il avait constaté dans le cœur d'Annette, les excès auxquels

il se livrait pour s'en consoler, et aussi quelques imprudences commises dans le maniement des acides dont il se servait pour la gravure. Bref, Gœthe tomba gravement malade.

Il se remit lentement : mais l'esprit restait inquiet, le caractère aigri ; il avait l'humeur noire, irritable ; il mettait à une rude épreuve le dévouement de ceux de ses amis qui ne l'avaient point abandonné. Il se décida enfin à reprendre le chemin de la maison paternelle et rentra à Francfort le i^^ septembre

« Plus je me rapprochais de la ville où j'étais né, plus je me rappelais, non sans vifs regrets, avec quels projets et quelles espérances j'avais quitté la maison, et j'éprouvais un profond abattement en constatant que je revenais presque comme un naufragé. Cependant comme, après tout, je n'avais rien d'extraordinaire à me reprocher, je sus reprendre assez de calme. Toutefois la rentrée à la maison paternelle ne fut pas sans émotion. La grande vivacité de ma nature, excitée et irritée par la maladie, causa une scène passionnée. J'avais probablement plus mauvaise mine que je ne le pensais ; bref, on s'accorda silencieusement à ne me demander de renseignements que plus tard et, pour le moment, à s'efforcer avant tout de me rendre le calme et la santé, d

Les dix-huit mois que Gœthe passa alors dans la maison paternelle furent Tépoque la plus triste de sa vie. Sa santé se remettait difficilement, il eut même plusieurs fois des rechutes fort graves. Le plus souvent il restait dans sa chambre où sa sœur Cornélie lui tenait compagnie. Mais celle-ci ne contribuait

pas à l'égayer. D'un caractère renfermé et froid en apparence, qui ne s'échauflait et ne s'épanchait qu'auprès de son frère, Cornélie avait, pendant l'absence

Comélie Gœthe.

de Wolfgang opposé une résistance maussade aux règlements et aux leçons de son père ; en réalité elle était en révolte contre l'autorité paternelle. Le sourd mécontentement qu'il rencontrait en sa fille, la

situation de son fils, incapable de continuer ses études à l'âge où il eût dû les pousser avec le plus d'ardeur, tout cela assombrissait encore la gravité taciturne du conseiller Gœlhe. La mélancolie, que la maladie avait déjà apportée à J'esprit du poète, s'aggravait nécessairement de cet état de choses. Il s'ennuyait, regrettait la vie agitée de Leipzig; il se lamentait dans ses lettres à ses amis, à Annette, à Frédérique (Eser, la fille du peintre. Dans une lettre en vers à cette dernière, il dit :

« Je ne me plaindrais pas, car je suis déjà fort exercé dans Tart de souffrir, si j'avais seulement ce qui nous aide bien mieux que la vertu à supporter les douleurs; à savoir : la distraction, qui abrège les heures grises et pluvieuses. »

Pendant cette époque, Goethe voyait fréquemment Mademoiselle de Klettenberg, une amie de sa famille. Agée et souffrante elle-même, cette personne, dont Gœthe nous a retracé le portrait dans la « Belle âme j) du Wilhelm Meister^ était attachée avec passion aux idées mystiques prêchées par Zinzendorf. Elle essaya de convertir le jeune malade, qui no se défendait qu'à demi. Il devint bientôt fort pieux, fort mystique même ; il se passionna pour Talcbimie, il se plongea dans les in-folio rébarbatifs qui devaient donner la clef des mystères de la nature, ^ et fit des expériences de toutes sortes. Dans le Faust il devait plus tard tirer un parti fécond et poétique de ces aberrations d'un jour.

Au printemps de Tannée 1770, la santé de Gœthe était suffisamment rétablie pour qu'il pût reprendre le cours de ses études. Toutefois il ne retourna pas à Leipzig, c'est à Strasbourg qu'il fut envoyé. Bien que l'Alsace fût devenue française depuis longtemps déjà, rUniversité de sa capitale n'en continuait pas moins à attirer un grand nombre d'étudiants allemands. Ses diplômes étaient valables en Allemagne. Elle avait conservé sa prospérité et son antique réputation. Mais Gœthe ne devait guère plus s'attacher au droit à Strasbourg qu'à Leipzig. Il ne se rendait guère à TUniversité que pour suivre certains .^ cours de la Faculté de médecine, et surtout ceux d'anatomie du chirurgien Lobstein. Ainsi le jeune poète acquérait une connaissance de plus en plus sérieuse de la nature, et posait en même temps le fondement de ces études scientifiques qui devaient tant le passionner plus tard.

Mais en somme l'enseignement universitaire ne devait avoir aucune influence sur le développement de son génie poétique. Ce développement se fit cependant avec une rapidité merveilleuse. Le peu de temps que Gœthe a passé dans la capitale de l'Alsace (avril 1770-août 1771) a dans l'histoire de sa vie une importance considérable. C'était jusqu'alors une plante pleine de sève et de bourgeons, mais gênée dans sa croissance, poussant en rameaux irréguliers et stériles. A Strasbourg elle s'épanouissait et donnait sa fleur. Gœthe, à son arrivée déjà, se montrait bien différent de ce qu'il était à son départ de Leipzig. Sans doute il était loin d'être

OŒTHE A STRASBOURG.

aussi sérieux, aussi sûr de lui-même, aussi conscient du but à poursuivre, que son père l'eût souhatté et qu'ildevaitledevenir plus tard. Il n'avait que 20 ans. A l'extrême ardeur de son tempérament, bouillant

Gœtlie & W Ms.

et impétueux, était venue s'ajouterencore une sorte d'excitabilité nerveuse que lui avait laissée ^ maladie. Cependant tout est mieux équilibré, la bizarrerie n'est plus qu'une aimable originalité ; son caractère est plus égal ; sa folle gaîlé fait la joie el le bonheur de fous ses camarades et n'en blesse plus aucun; l'exubérance juvénile sait se contenir en d'heureuses

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limites. Sa puissante imagination transfigure, exagère, embellit ou assombrit tout ce qu'il éprouve et tout ce qu'il voit, mais de moins en moins elle est Tunique guide et la seule maîtresse de sa vie, où se fera de plus en plus sentir l'empire d'une saine raison et d'un grand sens moral. Dans son aspect extérieur, il semble non moins avoir gagné à sa maladie. Il est fort beau. Ses yeux noirs et vifs, son front où se révèle le génie, l'harmonie de ses traits, sa belle stature imposent à la fois la sympathie et le respect.

Gœthe ouvre de toutes parts son âme à la vie et aux impressions de l'art et de la nature. Strasbourg, la plus grande ville qu'il ait vue jusqu'alors, offre à son esprit curieux des spectacles plus variés et plus instructifs encore que sa ville natale. La cathédrale surtout l'attire. Il se passionne peu à peu pour ce chef-d'œuvre de l'art gothique ; il l'étudié dans tous ses détails et finit par le connaître si bien qu'il peut reconstituer les parties du plan encore inachevées. Puis c'est toute la contrée environnante,

a Les prairies qui entourent la ville, toutes couvertes d'arbres superbes et touffus, cette richesse merveilleuse de la végétation qui, tout le long du Rhin, éclate dans les îles, sur les rives et les jetées. Dans la direction du sud, la plaine plate, qu'arrose Tlil, n'a pas une verdure moins variée ; même à Touest, vers la montagne, on trouve maintes vallées qui offrent à l'œil un paysage de bois et de prairies tout aussi charmant ; et de même au nord, le terrain, plus accidenté, est coupé par un nombre infini de petits ruisseaux qui favorisent partout une rapide végétation.

Qu'on s'imagine maintenant, entre ces vastes et fertiles pâturages et ces agréables bosquets, tout le reste du ter-

rain, très propre à la culture des céréales, fort bien cultivé, tour à tour verdoyant ou doré ; les endroits les meilleurs et les plus riches marqués par des villages et des métairies, cette plaine immense, dont la nature semble avoir voulu faire un nouveau paradis, bornée de plus ou moins près par des montagnes en partie cultivées, en partie couvertes de forêts ; et l'on comprendra l'enthousiasme avec lequel je bénissais la destinée qui m'avait réservé pour quelque temps une telle résidence. »

Cette contrée, Gœthe la contemple du haut de la cathédrale, la parcourt à cheval en tous sens, faisant d'instinct cette chasse aux images qu'un de ses maîtres de Leipzig lui avait recommandée. Mais bientôt ses promenades prirent une direction unique, et quand Gœthe quittait Strasbourg, c'était pour voler au presbytère de Sesenheim, auprès de l'aimable Frédérique Brion. Un de ses amis, nommé Weyland, était allié au pasteur de Sesenheim. 11 invita un jour le poète à se rendre avec lui dans cette famille Brion , où l'on exerçait envers tout le monde une large hospitalité. Gœthe accepta, mais il voulut égayer cette expédition en se livrant en même temps à un de ses plaisirs favoris. Il avait en effet un goût fort vif pour les déguisements et les mystifications. Il aimait à se présenter sous un masque d'emprunt, à intriguer ceux qu'il venait visiter, à faire naître d'amusantes méprises, à jouir de la stupéfaction que produisait enfin la révélation de son identité. Peut-être faut-il voir dans cette sorte de manie, qu'il garda longtemps, autre chose qu'une bizarrerie de caractère, autre chose qu'un fruit de son exubérante gaîté et de son amour du plaisir.

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36 GŒTHB.

N'était-ce pas une conséquence même de la nature de son génie poétique, de cette faculté de se dédoubler dont j'ai parlé, de cette puissance d'imagination qui lui permettait tour à tour de vivre pour ainsi dire des vies diverses, d'être Gœtz, Werther et Faust? Cette fois, il prit le masque d'un étudiant en théologie, pauvre, timide, gauche, mal vêtu. On arrive, le jeune théologien est afïablement accueilli par le pasteur Brion et par sa femme.

« Quelques instants après, le. fille aînée se précipita vivement dans la chambre, elle s'informa de Frédérique. Le père assura quil ne Pavait point vue. La fille sortit de nouveau pour aller chercher sa sœur; la mère nous apporta quelques rafraîchissements, et Weyland continua la conversation qu'il avait commencée avec les deux époux, et qui roulait sur des personnes de leur parenté, comme il arrive d'ordinaire, lorsque des gens qui se connaissent se revoient après quelque temps... La fille aînée revint précipitamment, inquiète de n'avoir point trouvé sa sœur. On commença à montrer quelque crainte à ce sujet, on se plaignit de telle ou telle mauvaise habitude qu'avait Frédérique ; seul le père dit avec un grand calme : laissez-la faire, elle reviendra bien. Au même instant, en effet, elle apparut sur le seuil ; et, en vérité, il me sembla voir une toute gracieuse étoile se lever dans ce ciel idyllique. Les deux sœurs étaient encore vêtues à la mode du pays, et ce costume national, qui commençait à disparaître, allait particulièrement bien à Frédérique. Une jupe courte, ronde, blanche, avec un volant qui laissait à découvert, jusqu'à la cheville, les plus jolis pieds du monde ; un corsage bleu bien ajusté et un tablier de taffetas noir ; ainsi elle se montrait , demi-paysanne et demi-citadine. Svelte et légère, comme si elle ne sentait pas le poids de son corps, elle s'avança vers nous, et il semblait presque que son cou était trop délicat pour porter les deux lourdes tresses blondes qui pendaient de sa jolie tète. Ses yeux bleus lan-

çaient tout à Tentour des regards clairs et joyeux ; son gracieux petit nez retroussé respirait l'air librement, comme s*il ne pouvait y avoir en ce monde aucune cause d'inquie'tude ou de chagrin. Son chapeau de paille pendait à son bras, et ainsi j'eus le plaisir de la voir, dès la première fois , dans la plénitude de ses grâces aimables. »

Gœthe fut înimédiatement frappé de la poésie de cette figure et de tout son entourage ; il se crut transporté au milieu des personnages du Vicaire de Wakefield qu'il venait de lire avec admiration. Frédérique acheva de le conquérir par sa charmante simplicité, sa gaieté, son bavardage naïf et gracieux, son amour des champs et du plein air. Son cœur et son imagination sont également séduits ; c'est une admirable idylle qu'il a sous les yeux et où il veut jouer un rôle. Il va en épuiser tous les côtés poétiques, oubliant, trop complètement, hélas ! pour la pauvre Frédérique, toutes les réalités de la vie. Pour le moment il est honteux du masque qu'il avait pris; dès qu'il le peut faire, il s'échappe; mais c'est pour reparaître bientôt sous un déguisement nouveau. Dans un village voisin, il a emprunté les habits de fête d'un jeune paysan, bien connu de la famille Brion. C'est alors une série de quiproquos, de méprises amusantes. Le timide théologien de la veille se transforme en un étudiant gai, jovial, plein de vie et d'entrain. Toute la famille est en joie. Il se montre en même temps aimable et complaisant, flatte les manies du père, se rend utile par ses talents de dessinateur, et met le comble à l'impression qu'il

a produite, par ses improvisations poétiques, pardes contes merveilleux qui tiennent tous ses auditeurs sous le charme. Et ainsi, en quelques heures, il a séduit, conquis tous les cœurs. On le voit partir à regret, on Finvite à revenir bientôt. 11 devient peu à peu un hôte assidu de la maison. Au mois d'avril 1771, il y passamême quatre semaines entières. La naïveté de Frédérique, sa gracieuse beauté, le milieu où elle vit et qui forme un cadre si approprié à toute sa personne, le charment de plus en plus.

<( Il est des femmes qui nous enchantent tout particulièrement dans l'intérieur de la maison, d'autres que fait mieux valoir le plein air. Frédérique était de ces dernières. Les charmes de sa personne ne se montraient jamais mieux que lorsqu'elle marchait sur un sentier un peu élevé ; la grâce de son port semblait rivaliser avec les fleurs de la terre et Tinaltérable sérénité de son visage avec le bleu du ciel. Cette sorte d'éther délicieux qui l'enveloppait, elle rapportait avec elle à la maison, et je pus constater bientôt combien elle s'entendait à calmer les mécontentements et à eff'acer promptement les impressions des petits désagréments. La joie la plus pure que nous puisse faire éprouver une personne aimée, est celle de voir qu'elle fait plaisir aux autres. La conduite de Frédérique, lorsqu'il y avait nombreuse société au presbytère, était bienfaisante pour tous. A la prome-nade elle volait de côté et d'autres comme un esprit vivifiant, et savait porter remède aux petits accidents qui pouvaient se produire çà et là. J'ai déjà vanté la légèreté de ses mouvements ; elle était charmante surtout lorsqu'elle courait. De même que le chevreuil semble être fait tout exprès pour voler légèrement au-dessus des moissons naissantes, ainsi tout son être sembjait s'épanouir surtout lorsque, pour quérir un objet oublié, pour chercher une chose perdue, pour appeler un couple qui s'était éloigné, pour transmettre un ordre nécessaire, elle se hâtait dans sa course légère, à travers les prés et

par-dessus les ruisselets. Jamais elle ne perdait la respiration et restait toujours dans le plus parfait équilibre. »

Grâce à la liberté que les mœurs allemandes, et cette époque surtout, laissaient à la jeune fille, leur intimité devint de plus en plus grande. C'étaient de longues promenades à travers la campagne verdoyante et sur les rives du Rhin ; c'étaient, à Tombre d'un bouquet d'arbres ou sur le bord d'un ruisseau, de longs tête-à-tête, que Gœthe charmait par des récits poétiques, et où Frédérique lui révélait cet idéal de nature simple, aimable, innocente et profonde dans ses attachements, qu'il allait faire vivre dans plusieurs de ses personnages dramatiques ou romanesques.

a Dans ces circonstances, la verve poétique, que je n'avais plus sentie depuis longtemps, se réveilla tout à coup. J'écrivis pour Frédérique beaucoup de chansons sur des airs connus ; elles auraient fait un joli volume, mais presque tout cela s*est perdu.

Mes études, toutes irrégulières qu'elles fussent, et mes autres relations me forçaient pourtant à retourner en ville ; mais Téloignement ne faisait que donner une vie nouvelle à notre attachement, et nous préservait en même temps de tous les désagréments qui sont d'ordinaire les compagnons de ces petites intrigues. Loin de moi, elle travaillait pour moi et songeait à quelque amusement nouveau pour mon retour ; loin d'elle, j'étais occupé d'elle pourtant, je cherchais par un présent nouveau, par une nouvelle invention, à rafraîchir mon souvenir auprès d'elle. Les rubans peints étaient alors à la mode. J'en peignis un jour quelques-uns que je lui envoyai avec cette petite pièce :

D'une main légère nous répandons — de petites fleurs,

de petites feuilles, — de bonnes et jeunes divinités printanières, qui se jouent sur un mince ruban.

Zéphyr, prends-le sur tes ailes, — va le nouer autour de la robe de ma bien-aimée ! — ainsi parée, elle se place devant le miroir, — dans toute sa gaieté.

Voyez-la entourée de roses, — jeune elle-même comme une rose ; — un regard, cher amour ! — et je suis richement récompensé.

Partage les sentiments de mon cœur, — tends-moi librement la main, — et que k lien qui nous unit — ne soit pas seulement un mince ruban, une faible guirlande de roses. »

Il ne faut pas l'oublier, c'est surtout le poète qui est épris en Goethe ; auprès de Frédérique, il jouit, dans un complet oubli du monde, du charme poétique qui se dégage d'elle; quand il la quitte ou qu'il va la rejoindre, dans ses chevauchées de Strasbourg à Sesenheim, il se raconte à lui-même toutes sortes d'^histoires riantes ou tragiques dont il est le héros et Frédérique l'héroïne. Mais, quoi que semble dire la dernière strophe de la poésie que je viens de citer, il ne songe pas wn instant que les circonstances viendront interrompre cette existence idyllique, qu'il faut à ce roman un dénouement prosaïque, et que les deux héros de ses rêves poétiques peuvent et doivent se transformer en deux réels époux. On ne semble pas s'être fait illusion à ce sujet dans la famille Brion. ^Frédérique s'est, comme lui, laissée aller à cette vie heureuse, sans rien espérer, ni rien demander; et lorsqu'il la quitte, elle ne lui fait aucun reproche, bien que sa vie soit brisée.

Le moment était venu en effet où Goethe devait

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