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Gongora et Paul Valéry, [deux incarnations de Don Quichotte]

« Voici le poète qui, de son temps, fut le plus admiré et le plus attaqué; le plus aimé et le plus honni ; celui que les uns ont considéré comme le restaurateur des lettres classiques et les autres comme le corrupteur le plus dangereux du goût poétique; celui dont une partie de l'opinion savourait, émerveillée, l'exceptionnelle imagination, la subtilité aiguë, l'esprit incisif, tandis que ses adversaires ne trouvaient, en ses œuvres maîtresses, qu'extravagance, obscurité et maniérisme. »

De qui s'agit-il ?

De Mallarmé ? — Peut-être.

De Valéry ? — Oui, sans aucun doute.

Non, ni de l'un, ni de l'autre. Celui qui nous est ainsi présenté, c'est Don Luis de Gongora y Argots (1).

La méprise n'est point banale; hautement significative, au contraire, et presque désirable.

La similitude des destins, du destin poétique s'en-

(1) Dans l'introduction à la première traduction française de ses principales compositions procurée par M. L.-P. Thomas (Les cent chefs-d'œuvre étrangers). En ce qui concerne les œuvres de Géngora, je cite, outre cette traduction (quand il s'agit de morceaux qu'elle contient), l'édition de Bruxelles de 1659. J'ai tiré grand profit aussi de la belle étude de M. Daznaso Alonso, La lengua poética de Gongora, Madrid, 1935, dont, malheureusement la première partie seule a paru. Je modernise l'ortographe de l'édition de Bruxelles.

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tend, de Gôngora et de Valéry, n'est pas un phénomène superficiel, moins encore un caprice du hasard. Elle est, au fond, d'une éloquence rare, d'une éloquence beaucoup plus émouvante que celle qui résulterait d'un rapprochement entre Gôngora et Mallarmé. On peut, au premier abord, n'accorder qu'une valeur d'anecdote à des coïncidences qui, en réalité, sont les symptômes extérieurs d'un travail profond, d'une réaction identique devant deux grandes œuvres, tellement proches qu'on pourrait parler de métempsychose littéraire.

C'est vers 1920 que la gloire de P. Valéry, éclatant en coup de foudre, fait craquer la boutique d'Adrienne Monnier et illumine toute la littérature française. C'est en 1921 que paraît la première grande édition moderne des œuvres de Gôngora, celle de Fouîché-Delbosc (2). Un astre se lève, un autre revient, au même moment, au même point de l'horizon. Avant cette date, Valéry est connu de quelques intimes, Gôngora est lu, presque en cachette, par quelques universitaires.

Immédiatement, c'est la bataille. Honni et encensé, exalté et vilipendé, Valéry continue son ascension, sans dévier un instant de sa ligne première.

Qu'avait fait Gôngora ?

Aux Lope de Vega, Quevedo, Jâuregui, adversaires acharnés de l'impassible Don Luis, comparez les collaborateurs du Crapouillot, moins célèbres, mais aussi virulents que les détracteurs du poète cordouan.. Et, tandis que le prestige de Valéry s'impose jusqu'au snobisme, les études sur Gôngora ressuscité se multiplient et le tricentenaire de sa mort,

(1) C'est aussi en 1921 que paraît la première traduction française de Gôngora : XXIV Sonnets, traduite par F. de Mlomandje.

Gongora et P. Valéry 457

en 1927, est un grand événemeiit, non seulement pour l'Espagne mais aussi pour le m.onde littéraire.

Synchronisme sans causes et sans conséquences ?

Alors, pourquoi les jeunes poètes espagnols, les ultraïstes surtout, Pedro Salinas, Gerardo Diego et autres, "tout en vouant au souvenir de Gongora une admiration divinatoire, se sont-ils tournés vers Valéry et ont-ils reconnu en lui un maître ?

Les circonstances seules ont-elles amené Jorge Guillén à traduire, en 1930, Le Cimetière Marin et à façonner sa poésie, pourtant très personnelle, en s'inspirant en même temps, de Mallarmé, de Valéry et de Gongora ?

Similitude de destin poétique en vérité.

Et les œuvres ?

Comme elles s'ordonnent, s'orchestrent à vrai dire. Examinées de haut, elles se déroulent comme une symphonie en trois mouvem.ents : symphonie, car le ton reste le m.ême, sans coupure réelle, sans changement radical. Sonnets et Odes, Romances et LetrUlas, d'une part ~ Alhum de Vers Anciens, d'autre part : voilà l'allégro. L'adagio : Polyphème — Narcisse. Le final : Les Solitudes — La Jeune Parque et Charmes. L'élaboration de ces œuvres n'est qu'une même opération dans la durée, cristallisation progressive allant insensiblement vers plus de dureté et d'éclat, de systématisation aussi, faut-il le dire. Les deux poètes en viennent à une intransigeance de plus en plus marquée, à un culte exclusif de leur art : au long de l'œuvre, la méditation, peu à peu, écarte les éléments allogènes, pour intensifier l'emploi des procédés qui répondent au désir profond de leur instinct créateur. On a voulu voir, à tort comme l'a montré M. Dîlmaso Alonso, deux périodes nettement marquées dans la production de Gongora (avant et après 1611). De même, on a souvent distingué chez

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Valéry la première période (la plus grande partie de l'Album de Vers Anciens) et la seconde manière {La Jeune Parque et les longues pièces de Charmes). Il ne peut être question, ni pour l'un ni pour l'autre, de deux blocs juxtaposés :, l'œuvre est, de part et d'autre, un pain de sucre, disposé la tête en bas, dans un récipient qu'il tend à envahir de plus en plus, en chassant ce qui l'entoure. Nous assistons, des deux côtés, au même processus : le poète réfléchit sur S071 art après avoir réfléchi sur l'art et, progressivement, arrive à les identifier pour en tirer le maximum d'effets esthétiques, quitte à se répéter, parfois ,et à dérouter, souvent, le non initié.

Que nous voilà loin maintenant du simple « destin » de deux poètes ! N'est-ce pas leur attitude spirituelle que nous jugeons à présent et n'y a-t-il pas quelque audace, malheureuse peut-être, à vouloir pénétrer dans l'ultime oratoire d'un penseur, oratoire souvent noyé dans la pénombre, même pour le penseur qui s'y complaît ?

Examinons plutôt les effets tangibles de cette attitude, je veux dire les résultats, analysables ceux-là, du travail intérieur de l'écrivain. Si vraiment l'attitude spirituelle est la même, il faut, car c'est de poésie que nous parlons, noter une similitude flagrante de la technique, élément qui, on le sait, a, pour Valéry poète, une importance rituelle.

Allons au point de départ, à la matière, vivante ou morle, que le poète sollicite, au seul véritable minerai qu'il exploite : les mots.

Dès ses premières compositions, Gôngora s'est adonné délibérément à la recherche d'un vocabulaire particulier qui devait être le truchement exact de ses aspirations poétiques. Cette volonté expressive a fait de lui le représentant le plus en vue du mouvement culiste en Espagne. Si Gôngora, en réalité,

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n'a fait que rassembler les cultismes déjà créés par d'aufres écrivains, il en fit un usage tel qu'il fut, à ce point de vue comme à bien d'autres, le poète le plus attaqué par les adversaires du mouvement. Les cultismes qu'on note dans ses œuvres sont innombrables et beaucoup d'entre eux, censurés alors, sont passés dans la langue qu'ils ont ainsi enrichie.

Faut-il rappeler les déclarations de Valéry sur la langue de la poésie ? Voyons plutôt ce qu'il a fait en pratique. Les circonstances linguistiques n'étaient plus, au début du XX*' siècle, les mêm^es qu'à l'époque de la Renaissance. Par ailleurs, la rigidité conservatrice du français ne pourrait, à moins de tomber dans les élucubrations « décadentes », permettre la création de nombreux vocables nouveaux, créés par provignement ou par emprunt aux langues anciennes comme faisait Gongora. Malgré cela, malgré les difficultés qui donnent aux résultats atteints plus de valeur, l'effort de création lexicale de Valéry est essentiellement cultiste. Ne pouvant recréer des mots latins en français, il rend aux dérivés français le sens fort des étymons latins. Ne voilà-t-il pas des cultismes d'acception ?

L'œil distrait des beautés que je bats.

(Le Rameur.)

Je veux à larges coups rompre l'illustre monde De feuilles et de fleurs que je chante tous bas.

(Ibid.) En vain toute la nymphe énorme et continue Empêche de bras purs mes membres harassés.

(Ibid.) Peau de panthère et chlamyde trouée De mille et mille idoles du soleil.

(Le Cimetière marin.)

460 Le Flamhecm

Insisterons-nous sur la valeur si suggestive, nouvelle celle-ci, qu'il insuffle à des mots comme :

absence :

La vie est vaste, étant ivre d'absence.

(Le Cimetière marin.) dorer :

Je me voyais me voir, et dorais

De regards en regards, mes profondes forêts.

(La Jeime Parque). Dore, langue ! dore-lui les Plus doux des dits que tu connaisses !

(Ebauche d'un serpent.) éclaté :

Je crois voir des fronts souverains Eclatés de leurs découvertes.

(Les Grenades.) On peut même, quand il s'agit du français, appeler inventions des trouvailles de ce genre : Son sourire se forme, et suit sur ses bras blancs Qu'é'plore l'orient d'une épaule meurtrie.

(Naissance de Vénus.)

De ces replis dont je m'encombre :

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu'au péril.

(Ebauche d'un serpent.)

Ainsi, Valéry n'a-t-il pas, lui aussi, enrichi le français, au moins le français littéraire, d'éléments expressifs nouveaux, sinon de mots jusqu'alors inconnus ? Mais ce qu'il importe surtout de noter, c'est, de part et d'autre, la tendance à la recherche, mieux l'effort conscient, car, pour Valéry comme pour Gôngora, le cultisme a, en poésie, une valeur positive : phonétique, rythmique, bref une valeur de musique pure.

Sans même aller si loin, il suffit de jeter un coup

Gongora et P. Valéry 461

d'œil sur le vocabulaire préféré des deux auteurs, pour constater, là encore, une parenté de goût. Une lecture, même rapide, ne peut laisser passer inaperçue la présence de nombreux mots métalliques et lumineux, de mots à facettes, de mots d'orphèvre : orient, pierrerie, diamant, éclat, etc. Dans les vingt et un poèmes, courts en général, qui forment V Album de vers anciem, il y a au moins vingt fois le substantif or (sans compter doré et dorer). Prenons au hasard dans Gongora, le Polyvhème, par exemple ^ : cinq fois or, autant de fois argent et autant de fois, si pas plus, ^cristal. Peut-être la comparaison seraitelle plus éloquente encore si l'on mettait côte à côte le Pohjphème et les Fragments du Narcisse. Ailleurs encore :

La lune mince verse une lueur sacrée, Toute une jupe d'un tissu d'argent léger. Sur les bases de m.arbre où vient l'ambre songer Que suit d'un char de perle une gaze nacrée.

(Féerie.)

Prison de nacre était articulée.

De ma constance, lumineux émule,

Un diamant, par art ingénieux,

Egalement, dans l'or, emprisonné (1).

Supprimez la rime. Où est Gongora ? Où est Valéry ?

Incontestablement, les deux poètes veulent, en employant à peu près les mêmes moyens, créer une langue poétique, un langage de la poésie, un outil du vers différent de Voratio ,pedestris. Le jugement de Dâmaso Alonso sur l'effort créateur de Gongora

(1) Trad. Thomas, p. 87 :

Prisiôn del nacar, era articidado De mi firimeza ûin émulo luciente, Un dîamante ingenîosamentc, En oro también el aprîsionado.

462 Le Flambeau

pourrait, mutatis mutandis, s'appliquer presque intégralement à Valéry : « Todo el esfuerzo de Gôngora sera la creaciôn de una lengua poética espaîiola impérial y universal : acercamiento al latin en léxico y en sinUtxis ».

Effort dans le domaine lexical, nous l'avons vu. Effort plus considérable encore vers une valorisation poétique de formules syntaxiques particulières. Si, une fois de plus, Ton songe à la rigidité du français, les résultats acquis par la recherche constante de P. Valéry n'apparaîtront pas moins significatifs que ceux de Gôngora.

Accusatifs grecs, ablatifs absolus, appositions nombreuses rendant diverses nuances circonstancielles, tous ces procédés syntaxiques peu courants, si chers à Gôngora, nous nous heurtons à eux aussi bien dans l'Album de vers anciens que dans Charmes. Même des formules plus excentriques, de véritables tics syntaxiques, Gôngora paraît en avoir légué quelques modèles à l'auteur du Cimetière mxirin. M. Dâmaso Alonso note avec insistance, comme une des caractéristiques du style gongorique, la floraison extraordinaire de quelques formules qu'il appelle :

A, si no B ... aves...

Que en voces, si no métricas, suaves —

A si B

Si trabajan los pies, gozan los ojos — no B, si A; no B, A, etc...

Cette façon de mettre en relief deux aspects d'une idée ou deux modalités proches d'une sensation n'est pas inconnue à l'art de P. Valéry :

Et la lune perfide élève son miroir

Si la fontaine nue est, par la nuit, éteinte.

(Narcisse parle.)

Gongora et P. Valéry 46S

Un bras vague...

... Dort par le délice vide,

Si l'autre...

Capture dans l'or simple un vol ivre d'insecte.

(Baignée.)

Mais pourquoi multiplier les exemples ? M. Dâmaso Alonso propose comme passage difficile de la syntaxe gor.gorique la dédicace des Solitudes au duc de Bejar (1).

(1) J'essaye de traduire, aussi littéralement que possible, pour aider le lecteur :

5 Oh, toi, qui, entouré de javelots

— Miars de sapin et créneaux de diamant — Bats les monts qui, armés de neige.

Géants de cristal font peur au ciel;

Où le cor, répété par l'écho,

10 T'amène des bêtes qui, au sol qu'elles teignent (de leur sang)

Une fois mortes, demandent un espace informe (énorme

[tant elles sont nombreuses),

Et donnent au Tormes une écume sanglante !

Attache à un frêne le frêne (de ton javelot) — dont l'acier

Dégouttant de sang fera, en peu de temps, 15 S'empourprer la neige —

Et, tandis que le veneur diligent donne (attache)

Au rouvre dur, au pin élevé

— Emules vivaces des rochers — Les formidables dépouilles

20 De l'ours qui, transpercé, embralssait Le bois de ta brillante javeline,

— Remplace par un chêne sacré Le dais auguste, ou, de la fontaine Par la margelle élevée le majestueux

25 Trône dû à ta grandeur — Oh, illustre duc !

Apaise dans ses ondes (de la fontaine) ton ardente fatigue

Et, tes membres livrés au repos,

Sur le gazon qui ne manque pas de chiendent, 30 Laisse-toi trouver un moment par le pied harmonieux (de

Qui a voué ses pas errants [mes vers),

A la cliaine royale de ton écu.

464 Le Flambeau

5 Oh tu, que, de venabÏGs impedido

— Muros de abeto, almenas de diamante — Bâtes los montes, que, de. nieve armados, Gigantes de cristal los terne et cielo; Donde el cuerno, del eco repetido,

10 Fieras te expone, que — al tenido suelo, Muertas, pidiendo termines dAsf ormes — Espumoso coral le dan al Tormes !

Arrima a un fresno el fresno — cicyo acero Sangre sudando, en tiempo harâ brève

15 Purpurear la nieve —

Y, en cuanto da el solicito onontero Al duro roble, al ;pino levantado

— Emulos vividores de las penas —

Las formidables senas 20 Del cso que aùn bescba, atravesado, La asta de tu lucienie jabalina,

— O lo sagrado svjpla de la encina Lo augusto del dosel; o de la fuente La alta cenefa, lo majestuoso

25 Del sitial a tu deidad debido — Oh Diique esclarecido !

T empila en sus onéas tu fatiga ardiente Y, entregados tus miembros al reposo Sobre el de grama césped no desnudo, 30 Déjate un rato hallar del pie acertado Que sîis errantes pasos ha votado A la real cadena de tu escudo.

M. D. A. nous explique, avec patience et bonheur, cette dédicace pleine d'artifices. Il relève la valeur des vocatifs, la longueur des périodes (5-12 et 13-32), Fabondance des apposés et des incises (6, 10, 14, 18, etc.), les hyperbates (7, 9, etc.), le sens particulier de certains mots, vocables pleins {impedido) ou mots outils {que), les ablatifs absolus (22, 28).

Ouvrons La Jeune Parque et lisons un passage,

Gongora et P. Valéry 465

qui n'est sans doute pas le plus caractéristique du genre; mais il nous offre une « situation littéraire » identique à celle que développe Gongora. C'est la deuxième partie de la première « strophe » qui, sous forme d'invocation, est une sorte de dédicace aux astres.

Tout-puissants étrangers, inévitables astres Qui daignez faire luire au lointain temporel Je ne sais quoi de pur et de surnaturel; Vous qui dans les mortels plongez jusques aux

[larmes 5 Ces souverains éclats, ces invicibles armes, Et les élancements de votre éternité, Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté Ma couche, et sur l'écueil mordu par la merveille, J'interroge mon cœur quelle douleur l'éveille, 10 Quel crime par moi-même ou sur moi consom-

[mé ?...

... Ou si le mal me suit^d'un songe refermé. Quand (au velours du souffle envolé l'or des

[lampes) J'ai de mes bras épais environné mes tempes. Et longtemps de mon âme attendu les éclairs ? 15 Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes

[chairs, Durcissant d'un frisson leur étrange étendue Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue, Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais, De regards en regards, mes profondes forêts.

Emploi du vocatif de circonstance.

Longueur des périodes ? — 1-14; 15-19.

Abondance des apposés et des incises ? — 2-5 ; 7 ; 15 et ss.

Sens particulier de vocables pleins ? — Elatvcements, merveille; dorais. De mots outils ? — Quelle, cm (interrogation indirecte).

466 Le Flcrnibeaii

Hyperbates ? — 10, 11, 14, 17.

Ablatif absolu ? — 12.

Nous venons de dire un mot de l'hyperbate, c'està-dire du renversement de l'ordre naturel des termes. C'est une figure de style qui tient beaucoup au cœur de Gôngora. Il l'emploie en toutes circonstances, cherchant le plus souvent à lui faire exprimer un effet, comme dans ces vers du Polyphème, cités par M. D. A. :

De este, pues, formidable de la tierra Bostezo, el melancôlico vacio, A Polifemo horror de aquella sierra, Barbara choza es... (1)

mais parfois aussi le jetant pêle-mêle dans ses vers, sans raison et sans bonheur.

Qu'un lecteur novice lise n'importe quel poème de Valéry. Il y trébuchera, presque à ch.-: .,;e pas, sur des hyperbates. Aussi bien contentons-nous de la première composition du recueil; la deuxième strophe de La FUeiise nous édifiera :

Lasse, ayant bu l'azur, de filer la câline Chevelure, à ses doigts si faibles évasive, Elle songe, et sa tête petite s'incline.

Trois vers, trois hyperbates (lay^sc, crasive, petite): tous trois expressifs parce qu'ils suggèrent un état, une fuite, un mouvement; tous trois donc partie intégrante du rythme, partant incontestablement esthétiques.

(1) De ce donc, de la terre formidable Bâillement, le mélancolique vide, Pour Polyphème, horreur de ces montagnes, Est grossière cabane...

Trad. Thomas.

Gongora et P. Valéry 467

Dirons-nous que le poète est aussi heureux dans la deuxième strophe de VOde secrète ?

Jamais une telle lueur Que ces étincelles d'été Sur un front semé de sueur N'avait la victoire fêté !

Si même l'on considère l'intensité d'emploi de ces procédés au cours de la carrière des deux écrivains, ne peut-on pas, sans changer un iota, appliquer à Valéry le jugement que porte sur Gongora Dâmaso Alonso ? « Dans l'œuvre de Gongora surnagent quelques compositions, longues en général, dans lesquelles Gongora a accumulé d'une façon extraordinaire les procédés stylistiques disiséminés dans ses autres poésies. Ce sont ces œuvres qui provoquèrent la protestation antigongorique au XVIP siècle et ce sont celles qui continuent à être considérées comme caractéristiques du gongorisme. »

Que dire des Fragments du Narcisse et de La Jeune Parque ?

Ces procédés linguistiques et syntaxiques sont mis en œuvres ou mûris par la méditation des deux poètes dans un but exclusivement artistique. Le phare qui guide, en effet, les rêveries organisées de l'un et de l'autre est cette notion de l'art, divinité supérieure que chaque pas dans l'effort doit adorer. On le constate, une fois de plus, si l'on explore un tant soi peu le domaine du poète par excellence, celui des images. On peut dire sans exagération que Valéry et Gongora parlent par images et ce n'est, pour le lecteur, ni la moindre difficulté ni la moindre beauté de leur poésie. Tous deux recherchent l'effet éclatant sous la forme la plus concise. Aussi, peu de comparaisons étendues ou exprimées selon le mode classique, à moins qu'une intention particulière et bien circon-

468 Le Flambeau

stanciée ne les leur dicte (pour prolonger un mouvement, élargir un tableau au accentuer un rythme).

Au murmure s'ébattent cristallin,

Assoiffées, les montagnardes,

Ainsi que de simples cailles

A l'appeau du tendeur qui imite leur voix

Et qui dissimule, vert,

Dans la moisson encore sans épis, le filet.

(Solitudes, Th. p. 139) (1).

Ils m'assoupirent d'aromates Laineux et doux comme un troupeau.

(La Pythie.) Et comme du nageur, dans le plein de la mer, Le talon tout-puissant l'expulse des eaux sombres, Toi, frappe au fond de l'être. (2).

(Sémiramis.)

Leur art concis et ramassé préfère les métaphores directes, les images brusquement lancées, se substituant sans avertissement au terme ordinaire que. l'on attend.

Lorsqu'à l'œillet le jeune homme audacieux Suce les deux pétales carminées.

{Polyphème, Th., p. 113) (3).

(1) Al concenta se abaten aistalino,

Sedientas las serranas.

Quai simples cordonices al reclamo, Que les miente la voz, y verde cela Entre la no elpigada mies la tela.

(2; La comparaison suivante et le vers qui l'exprime ne manquent pas d'à propos, mais pourquoi Valéry a-t-il laissé gli«suT sept syllabes au lieu de six (si je m'en tiens à sa stricte observance) :

On nous polit chacune

Comme l'ongle de l'orteil. (Cantique des colonnes.) '3) Quxindo al clavel el joven atrevido

Las dos hojas le chupa carmesies.

Gongora et P. Valéry 469

Viens, Hyménée, et que les volantes pies

(= chevaux pies) Dont les ailes sont des yeux bleus Aux cils d'or (= les paons de Junon).

{Solitudes, Th., p. 143) (1).

Lre grillon tourné De métal sonore qui le suit sans cesse.

(=^ le grelot attaché à la patte du faucon) {Solitudes, Th., p. 164) (2).

Sous l'azur et l'or d'une tente Où les fleurs tiennent leur conseil.

(Ebauche d'un serpent.) Elle laisse rouler les grappes et les pommes Puissantes, qui pendaient aux treilles d'osse-

[ments.

(Anne.) Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord. Ses poings délicieux pressent la touffe d'or Dont la lumière coule entre ses doigts limpides.

(Episodes.)

Dans les deux extraits qui suivent, quelle similitude dans la recherche de l'effet !

En un endroit oij le printemps.

Chaussé d^avrils et vêtu de mais.

Tire des étincelles d'eau cristalline . D'une fontaine de pierre bordée de narcisses. (Solitudes. Th., p. 135) (3).

(1) Ven Himeneo, y las volantes pias Que azules ooos con pestanas de oro Sus plumas son.

(2) ... et grillo torneado

Que en sonoro métal la va siguiendo.

(3) Donde la primavera,

Calzada abriles y veslida mayas, Centellas saca de cristal undoso A un pedernal orlado de narcisos.

470 Le Flamibeau

Un arbuste et l'air pur font une source vive Qui suspendue au jour, délicieuse arrose De ses pertes de fleurs le jardin de l'oisive.

(La Fileuse.) Quelle concision poussée à l'extrême dans ceux-ci ! Fanal est chaque onde du ruisseau :

Lumière le reflet, et vitrail les eaux.

(Solitudes, Th., p. 139) (1).

Servantes sans genoux, Sourires sans figures.

(Cantique des colonnes.)

Sans doute, l'Espagnol, comme le Français, introduit avec habileté le terme abstrait au lieu du terme concret, transformant en acte ce qui est d'ordinaire l'expression d'un état :

Accompagné de la monarchie sonore

De tous les oiseaux qui sillonnent l'Sair. (2).

Dont se raille, appuyée sur sa houlette recourbée, La sincérité rustique.

{Solitudes, Th., p. 126) (3).

Des puissances d'orage errer à demi-nues.

(Profusion du soir.)

Tu regardais dormir ma belle négligence.

(La Jeune Parque.)

Assurément aussi ils puisent avec prédilection dans la réserve des éléments lumineux, rciulgents, marins, méditerranéens, dirais-je : or, azur, cristal, îles et roc, etc.. Mais ce qui frappe surtout chez ces deux

(1) Fcuial es del arroyo cada honda, Luz el reflejo, el agua vidriera.

(2) De quantas surca el aire acœnpanada Monarquia oanora.

(3) Que la sinceridad hurla villana, Solyre el corvo cayado.

Gong or a et P. Valéry 471

grands idéalistes (et ce qui, pourtant, est exactement conforme à leurs intentions), c'est le réalisme éloquent, le concret inaltérable de leurs images.

Je veux bien que le prince avale

Dorés ainsi que des pilules.

En des plats d'or mille soucis.

(Th., p. 55) (1).

Dont les épis infinimentr féconds

Ont pour fourmis les provinces d'Europe.

(Th., p. 102) (2).

Et des lierres, escaladant des troncs, embrassant Des rochers, formaient de vertes jalousies.

iPolyphème, Th. p. 112) (3).

Divisé en bras d'une eau généreuse par des îles Qui, dans la période de ses eaux, Font des parenthèses de frondaison.

{Solitudes, Th., p. 130) (4).

L'admiration qui se doit à l'art Fut l'ancre de l'esquif.

{Solitudes, cp. Th., p. 159) (5).

Le chant clair des rameurs enchaîne le tumulte.

(Hélène.)

Capture dans l'or simple un vol ivre d'insecte.

(Baignée.)

<1> Como. en dorada bajilla

El princi/pe mil cuidados,

Como 'pildcras dorados.

<2) De cuyas siempre fertiles espigas

Las proviwAas de Europa son korviigas. (3) Y verdes celosias unas yedras,

Trepando troncos y abrazando piedras.

(i) Ce laassage ne se trouve pas dans l'éidition de Bruxadles. (5) La admiracion qjiel al arte se le deve

Ancora del batel fu...

472 Le Flmnheau

Mais quel souffle sous le sein sombre Que mordait TArbre de son ombre !

L'autre brillait comme un pistil !

(Ebauche.) De mon sein, dans les nuits, mordre les rocs

[charmants.

(La Jeune Parque.)

Mon ombre ! la mobile et la souple momie De mon absence peinte.

(Ibid.)

Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse, Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un

[fruit.

(Fragments dît Narcisse.)

Entr'ouvert le sac aux images, il s'en échappe, de part et d'autre, le même parfum et les mêmes reflets.

Malgré la différence, non l'hétérogénéité, des idiomes, il est possible d'aborder la couleur musicale, de parler du r^i^hme, autre déité majeure de la poésie. Ici encore, l'attitude refléchie et volontaire des deux poètes, leur méditation continue et maîtrisée les ont amenés, sur le même chemin, à cueillir les mêmes fleurs. Ils ont approfondi, par l'intuition et l'expérience, leur connaissance des ressources phonétique* de leur langue. Ils savent l'éclat sonore des o, les résonnances profondes des a, les valeurs respectives des éléments consonantiques. Ils possèdent, en outre, l'art de grouper les syllabes de même ton ou de dissocfer, dans le vers ou dans la strophe, par des procédés phonétiques ou sj'nlaxiqués', les groupes musicaux qu'ils veulent mettre en lumière. Ainsi armés, ils parviennent à adapter à l'idée le rythme et la couleur sonore qui conviennent et ils atteignent à des réussites telles qu'on ne .sait ce qu'il faut louer le plus : l'inlassable fécondité du poète cordouan ou la concen-

Gongwa et P. Valéry 473

tration extraordinaire du poète français, plus limité dans ses « exercices » par les forces vives de la

langue.

Quelques exemples suffiront pour prouver cette habileté de facture, cette harmonie et cette plasticité d'une matière poétique sculptée avec des caresses.

Viendo que sus ojos

A la guerra van,

A su madré dice,

Que escucha su mal :

Dejadme Uorar

Orillas del '^mar.

{Romance, p. 295) (1).

Mientras por competir con tu cabello Oro brunido el sol relumbra en vano

(Sonnet IX, p. 47) (2).

Cera y canamo unie (que no déviera) Cien aiios, cuyo bdrbaro rnido De mes ecos que uniô canamo y cera Aibogues, duramente es repetido :

La selva se confunde, el mar se altéra, Rompe Triton su caracol torcido, Sordo huye el bajel a velu, y remo, Tal la musica de Polifemo.

{Polyphème, str. XII) (3).

(1) Voyant que ses yeux S'en vont aux batailles, Disait à sa mère Ecoutant ses plaintes :

Laissez-moi pleurer

Au bord de la mer ! (Trad. Th., p. 49.)

(2) Tandis que pour lutter avec ta chevelure

L'or poli du soleil rayonne vainement. (Ibid., p. 74.)

(3) Cire et chanvre ont uni, hélas i

Cent roseaux dont la barbare strideur.

Par plus d'échos que chanvre et cire

474 Le Flcmibeau

C ancien, di al ^ensamiento

Que corra la cortina,

Y vuelva al desdichado que camina.

... €t sans cesse, au doux fuseau crédule, La chevelure ondule au gré de la caresse.

(La Fileuse.)

Et je revois les galères dans les aurores Ressusciter de l'ombre au fil des rames d'or.

(Hélène.)

Un bras vague inondé dans le néant limpide Pour une ombre de fleur à cueillir vainement S'effile, ondule, dort par le délice vide.

(Baignée.)

Cette femme d'écume et d'algue et d'or que roule Sur le sable et le sel ia meule de la houle.

(Profîision du soir.)

Ce lieu charmant qui vit la chair Choir et se joindre m'est très cher.

(Ebauche.)

Beau serpent, bercé dans le bleu, Je siffle, avec délicatesse.

Offrant à la gloire de Dieu Le triomphe de ma tristesse.

(Ihid.)

N'ont uni de pipeaux, est durement redite; La forêt se trouble, la mer s'altère, Triton rompt sa conque tordue, Sourde fuit la nef sous la voile et la rame Telle est la musique de Polyphème. (/bid.. p. 99.)

(1) Ode, va dire à la Pensée Qu'elle referme la courtine Et revienne à celui qui, malheureux, chemine.

(.Trad. Th.. p. 82.)

Gongora et P. Valéry 475

Peut-on parler de poésie pure à propos du seuî Valéry :

J'entends l'herbe d'argent grandir dans l'ombre

[sainte.

(Narcisse parle.)

La houle me murmure une ombre de reproche.

(La Jeune Parque.)

De mes enfers pensifs les confins sans espoir.

(Ibid.) si l'on veut rendre justice à Gongora :

Como duerme la luz, nie.gan las flores.

{Polyphème, p. 477) (1).

Nace en sus ondas, y en sus ondas muere.

{Solitudes, p. 518) (2).

Saltidaré tu luz con voz doliente.

(Sonnet, p. 44) (3).

Pénétrons même un instant dans le monde des sentiments ou, plus exactement peut-être, du rythme intérieur. Lisons ces deux sonnets, dignes d'être mis côte à côte aussi bien pour leur beauté propre que pour l'objet de notre étude.

Descaminayido enfermo peregrino.

En tenebrosa noche, con pie incierto, La confusion pisando del desierto, Voces en vano diô, pasos sin tino.

Repetido latir, si no vecino, Distinto oyô de can, siempre despierto, Y en pastoral albergue mal cubierto, Piedad hallô, si no hallô camino.

(1) En la lumière qui dort, fleurs se nient (Thomas, p. 10.)

(2) Nait dans ses ondes et dans ses ondes meurt.

(3) Je saluerai ta lumière d'une voix dolente.

476 Le Flambeau

Saîiô el sol, y mitre anninos escondida, Sonolienta heldad con didce sana Saltéô al no bien sano pasajero;

Pagard el hospedaje con la vida, Mas le valiera errar en la montana Que moî'ir d£ la suerte, que yo, muera.

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