LE BOIS AMICAL
Nous avons pensé des choses pures, Côte à côte, le long des chemins, Nous nous sommes tenus par les mains Sans dire... parmi les fleurs obscures;
Nous marchions comme des fiancés Seuls, dans la nuit verte des prairies; Nous partagions ce fruit de féeries; La lune amicale aux insensés.
Et puis, nous sommes morts sur la mousse, Très loin, tout seuls parmi l'ombre douce De ce bois intime et murmurant;
(1) Perdu par les cheanins, malade, en étrangei", De ses pas incertains, dans la nuit ténébreuse. Foulant la confusion des landes solitaires, Il cria vainement, et, sans but, il marcha. Distinct, il entendit, quoique lointain encore. L'aboîment répété d'un chien veillant toujours. Et sous le mauvais toit d'un pastoral asile, Il trouva la pitié, s'il ne trouva sa route. Le soleil se leva, et d'hermine voilée. D'une douce fureur, une beauté languide Surprit le voyageur aux forces défaillantes.
Il paîra de la vie cette hospitalité.
Mieux eût valu pour lui d'errer dans la montagne.
Que de mourir ainsi que je me sens mourir.
(Trad. Thomas, p. 80.»
Gongora et P. Valéry 477
Et là-haut, dans la lumière immense, Nous nous sommes trouvés en pleurant, 0 mon cher compagnon de silence !
Si la nuance du sentiment est différente, peut-on ne pas être frappé par la ressemblance d'atmosphère poétique et surtout par le même cheminement strophique, allant jusqu'à l'explosion du dernier vers, qui révèle l'identité du voyageur d'une part, du compagnon d'autre part : des deux côtés l'auteur lui-même.
Mais, dira-t-on, Valéry est bien loin de Gongora qui nous raconte, ici et ailleurs, ses aventures amoureuses. A quoi l'on pourrait répondre : signe des temps, modalités de la traduction intérieure. N'est-il pas permis de soutenir, sans paradoxe, que Valéry est le plus égotiste des hommes, puisqu'il nous livre ce qu'un esprit a de plus intime : ses angoisses de penseur et ses joies de poète, bref ce qu'il rumine au fond de l'âme,
... doux sépour De toute extase prohibée ?
Aussi bien avons-nous voulu, après des analyses de formules et d'images, comparer surtout deux méthodes d'architecture et, ilà encore, on décèle des coïncidences étranges.
N'allons pas proclamer que Valéry est un nouveau Gongora. Quand il s'agit d'esprits d'une telle originalité, on peut parler de similitude, non d'identité. D'ailleurs, si l'on quitte le terrain de la technique poétique, les différences surgissent. Il n'en reste pas moins qu'une parenté très nette s'affirme sans recours, parenté explicable par des goûts innés et, peut-être aussi, par le moment littéraire que les deux poètes illustrent. En effet, leur position à tous deux est à l'extrême pointe de mouvements qu'ils n'ont pas
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inaugurés et qui sont très proches par les réactions et les tendances : Gôngora marque l'épanouissement de la renaissance cultiste des Garcilaso, Herrera et autres Mena; Valérj' est la fleur ultime du symbolisme mallarméen, mais ramené sur terre, ce qui est la bonne formule.
Ce npuveau et dernier parallélisme n'est pas le moins significatif. Dans la lutte entre cultisme et réalisme, qui marque l'évolution littéraire en France comme en Espagne, Gongora et Valéry sont tous deux du même bord. Si ce dernier est un rationaliste et un idéaliste sans tache, je veux dire un adorateur des idées et des formes pures, alors que, en réalité, Gôngora a participé des deux mouvements, les productions inspirées par la veine populaire au joyeux Don Luis sont, sinon des exceptions, du moins des amusements : le poète cordouan est avant tout le dernier représentant et la personnalité première de la lyrique renaissante. Dans cette lutte du réalisme et de l'idéalisme, du \ailgarisme et du cultisme, du populisme et de l'intellectualisme, ou plutôt dans la coexistence continue et radioactive de ces deux grands courants, qui vivent et se heurtent comme Don Quichotte et Sancho Pança d'un bout à l'autre du roman de Cervantes, nous voyons en Gôngora et en Valéry deux moments caractéristiques.
Tenons compte des goûts respectifs et des sujets traités : Gôngora c'est Don Quichotte devant Dulcinée, et Valéry c'est Don Quichotte en méditation dans la montagne.
Albert HENRY.