‹ Gonzalve de Cordoue; ou, Grenade reconquise (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · Tome /. JSL · texte numérisé non relu

Tome /. JSL

s 7^ PRÉCIS HI8T03S.IOUE

Mahomet l'Aveugle , et chef de la conjuration , s'empara du malheureux prince , le fit périr , et prit sa place. Bientôt il fut chassé lui-même par Farady l'ancien ministre , qui , n'osant garder la couronne , la mit sur la tcte de son fils Ismaël , neveu de Maliomet l'Aveugle par sa mère sœur de ce monarque.

Dès ce moment , la famille royale cle Grenade fut divisée en deux branches qui ne cessèrent plus d'être ennenaies : la première appelée des AU hamar ^ qui d^scendoit du premier roi par les hommes ; la seconde dita des Farady , qui en descendoit par l«s femmes.

Les Castillans , dont l'intérêt fut toujours d'entretenir les dissensions parmi les Maures y prirent le parti d'Abenazar réfugié dans Guadix. L'infant don Pedre , oncle du jeune roi d« Ça^tille Alphonse surnommé

s T7 n. LES MAURES. J/l

le Vengeur .^ vint attaquer Ismaël et battit souvent les Maures. Réuni nrec un autre infant nommé don Juan, ces deux princes portèrent le fer et le feu jusques sous les remparts de Grenade. Les Musulmans n'oseront en sortir pour combattre les Chrétiens : mais , lorsque ceux-ci y chargés de butin , eurent repris la route de Caslille, Ismaël les fit poursuivre par son armée, qui bientôt les atteignit et tomba tout-à-coup sur leur arriere-garde. C'étoit le vingtsix de juin , à l'heure la plus brûlante du Jour. Les deux infans firent tant d'efforî| , se donnèrent tant de TOOuvemens pour rétablir le combat, qu'épuisés de soif et de lassitude, ils tombèrent morts tous les deux sans qvoir été frappés. Les Espagnols haietans ne pouvoient pas se défendre : ils prirent la fuite , perdirent leurs bagages, et laissèrent 4 K.3

I/l PRECIS HISTORIQUE

leurs ennemis le corps d'un des malheureux enfans. Isra;iël fît porter ce corps à Grenade, le déposa dans un cercueil couvert d'une étolTe d'or , et le remit ensuite aux Castillans en lui rendant tous les honneurs funèbres ( a ).

Le fruit de cette victoire fut la prise de quelques villes et une trêve honorable. Mais Ismaël ne jouit pas de ses succès : épris d'une jeune captive espagnole tombée en partage à l'un de SCS officiers , Ismaël osa la lui enlever. Cet outrage , chez les Musulmans , est toujours lavé par du sang. Le roi fut assassiné par cet officier ; son fils Mahomet V monta «ur le trône.

Le règne de Mahomet V et celui

(a) Les montagnes vois'ncs Je Grenade, où se passa cette action , s'appclKnt depuis ce temps LA Sierra de los Infantes.

SUU LES M*. -ORES. l'^^

de Joseph 1er son successeur , qui tous deux, périrent de même , massîcrés dans leur palais , ne présentent pendant trente années qu'un© suite continuelle de ravages , de séditions , de combats. Abil-Hassam, roi de Maroc , de la dynastie des Merinis ^ appelé par les Grenadins, vint aborder en Espagne , suivi de troupes innombrables qu'il joignit à celles de Joseph. Les rois de Castille et de Portugal réunis combattirent cette grande armée sur les rives du Salado , non loin de la ville de Tariffe. Cette bataille du Salado , aussi célèbre dans l'histoire d'Espagne que la victoire de Toloza , coûta la vie à des milliers de Maures. Abil-Hassam alla cacher sa honte dans ses états de Maroc. La forte place d'Algézitas , le boulevard de Grenade , l'entrepôt des secours qu'elle recevoit d'Afrique , fut ôegiégé* par les Cas- K3

174 PRÉei» HISTORIQUE

tillans. Plusieurs chevaliers français , anglais , rRvarrois , vinrent à ce siège , où les Musulmans se servirent de canons. C'est la première fois qu'il en est parlé dans l'histoire ; car la bataille de Créci , où l'on assure que les Anglais en avoient ) ne «e donna que quatre ans après. C'est donc aux JMaures que l'on doit, non pas l'invention de la poudre , que l'on attribue aux Chinois , au cordelier allemand Schuarts , à l'Anglais Roger Bacon. , mais l'invention terrible de l'artillerie 5 du moins est-il sûr que les Maures ont fondu les premiers canons. Malgré ce secours, Algcziras fut pris j et le malheureux roi de Grenade Joseph, toujours batta par les Chrétiens , fut enfin égorgé par ses sujets.

On a pu remarquer que chez les Maures la succession à la couronna n'étoit réglée par aucune loi. Ce-

SVR LES M A URSS. 1^5 pendant, au milieu des conjurations qui se renouveloient sans cesse ^ on choisissoit toujours un prince qui fût de la race royale ; et l'on a vu celle de Grenade divisée , depuis Is« maël , entre les Alhamar et les Fa" rady. Les premiers ^ dépossédés par les seconds , regardoient toujours ceux - ci comra3 des usurpateui-s.

Telle fut l'origine de tant de troubles , de conspirations et d'assassinats.

Joseph 1er. eut pour successeur un prince Farady son oncle , nommé Maliomet VI , dit le Vieux , parce qu'il parvint au trône dans un âge assez avancé. Un prince Alhamar , son cousin , qui s'appeloit Mahomet le Rouge , chassa, le Farady du trône, et l'occupa quelques années par la protection du roi d'Aragon. Pierrs le Cruel , alors roi de Castille , embrassa la cause du Farady chassé, la

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soutint avec une armée , et pressa tellement Mahomet le Rouge ou l'Alhamar, que celui-ci ne vit d'autre ressource que d'aller lui - même à Séville se remettre à la discrétion du roi Pierre. Il arriva suivi de ses plus fidèles amis > portant avec lui beaucoup de trésors ; et se présent-.nt devant Pierre avec une noble confiance :

Roi de Castille, lui dit-il, le sang des Chrétiens et des Maures coule depuis trop long- temps pour ma querelle avec Farady. Tu protèges mon compétiteur . et c'est toi que je choisis pour juge. Examine mes droits et les siens 5 prononce qui de nous deux doit être roi. Si c'&st Farady , je ne te demande que de me Taire conduire en Afrique j si c'est moi , reçois l'hommage que je viens te faire de mes états,

Pierre 1© Cruel étonné prodigua

s U R L E s MA U r. E s. 1 7/

les lionneiirs au roi maure, le fit asseoir à ses côtés dan^ un magnifique festin. Mais , eu sortant de taule , il fut mis en prison , de là promené par toute la ville deminud, monté sur un âne, et conduit dans un champ nommé ki Tahlada ) où l'on (oupa la tète, à ses yeux, à trente-sept personnes de sa suite.

L'exécrable Pierre , enviant aux bourreaux le plaisir de répandre du sang, perça lui-même de sa lance le malheureux roi de Grenade, qui ne lui dit que ces mots en expirant : O Pierre, Pierre , quel exploit pour un chevalier (a )!

Par une fatalité bien extraordinaire, tous les trônes d'Espagn© étoient alors occupés par des princes noircis de crimes. Pierre le Cruel , le Néron delà Castille , assassinoit

( n ) Cronîcas àc lo--. rcies de Castilla, tom. I

ly^ PR JÉ C I s H IS T O RI Q V E ^

les rois qui se fîoient à lui , faisait périr son épouse Blanche de Bourbon , et se baignoit tous les jours dans le sang de ses prorlies ou de ses sujets. Pierre IV, le Tibère de l'Aragon , moins violent , mais aussi barbare et plus perfide que le Castillan , dépouilloit l'un de ses frères (a) , ordonnoit la mort de l'autre ( b ) , et livroit aux bourreaux son anciea gouverneur ( c ). Pierre 1er- ^ roi de Portugal , l'amant de la célèbre Inès de Castro (6), rendu féroce sans doute par la cruauté qu'on avoit exercée contre sa maîtresse, arrachoit le cœur aux meurtriers d'Inès , et punissoit par le poison les déportemens «le sa sœur Marie. Enfin le roi de Navarre étoit ce Charles le

( a ) Jacques roi de Majorque, (b ) Jacques cemtc d'Urgcl.

(C) Bernard Cabrew.

svR ras MAURES, 179 Mauvais , dont le nom seul fait encore IVémir. L'Espagne , inondée de sang, gémissoit solis ces quatre monarques j et j si l'on rëlléLhit que dans le même temps, la France étoit livrée aux horreurs qui suivirent la prison du roi Jean , que l'Angleterre voyoit commencer les troubles du règne de Piiciiard II , que l'Italie ^ en proie aux factions des Gueîphes çl des Gibelins , comptoit deux papes à la fois (a), que deux empereurs ea Allemagne se disputoient la couronna impériale (b), et que Tamerlan ravageoit l'Asie depuis le pays des Usbeks jusqu'à la presqu'isle de l'Inde y on conviendra qu'il est peu d'époques où le monde ait été plus malheureux.

Grenade fut du moins tranquille

(a) Urbain VI et Clément VH.

tb) Louis de Bavière et Frédéric le Beau;

i80 PRÉCIS HISTORIQUE

Après le crime de Pierre le Cruel.

Mahomet le Vieux ou le Farady, délivré de son compétiteur , remonta sans obstacle sur le trône, et fut, jusqu'à la mort du roi de Castille , le seul allié qui restât iîdele à ce monstre. Pierre n'en succomba pas moins: son frère bâtard, Henri de Transtamare , lui ôta la couronne et la vie. Mahomet fit sa paix avec le vainqueur, la conserva [)lusieursan. nées , et laissa ses états florissans à son fils Mahomet VIII Ahoiihad^ad , que les historiens espagnols appellent Mahomet Guadix.

Ce prince fut le meilleur et le plus sage des rois qui gouvernèrent les Maures. Uniquement occupé du bonheur de ses sujets, il voulut les maintenir dars cette paix dont ils avoient si rarement joui. Pour se l'assurer, il commença par fortifier «es places j par lever une forte armée , par

SVK. LES MAVRES. lOl

par s'allier avec le roi de Tunis , dont il épousa la iille Cadipe. Prêt à la puerre , il envoya des ambassadeurs au roi de Caslille lui demander son amitié. Don Juan , fils et successeur de Henri de Transtamare , occupé de ses' querelles avec le Portugal et l'Angleterre , signa volontiers le traité. Abouhadjad n'y manqua jamais^ Tranquille du coté des Chrétiens *■ il s'occupa de faire fleurir l'agriculture et le commerce ; il diminua les impôts, et s'en trouva bientôt plus riche. Adoré d'un peuple qu'il rendoit heureux , respecté des Chrétiens qu'il ne craignoit pas ^ possesseur d'une épouse aimable qui seule fixa son cœur , il employoit aux beaux arts , à la poésie , à l'architecture , aux embellissemens de sa capitale , le temps et les trésors qui lui res- : toient : il éleva plusieurs monumens à" à Grenade, à Guadix , ville qu'il Tome I, J^

j83 PRECIS HISTORIQUE

aima toujours de prédilection , et lit de sa coiir l'asyle des talens et de la politesse.

Les Maures possédoient encoie des universités j des académies , des Jtoëtes , des médecins , des peintres et des sculpteurs. Abouhadjad les encouragea , les récompensa magnifiquement. La plijpart des ouvrages de ces auteurs grenadins périt dans le temps de la conquête ( 7 ) : mais quelques-uns ont été sauvés et sont dans la bibliothèque de l'Escurial.

Le plus grand nombre traite de la grammaire , de l'astrologie , alors fort respectée j sur-tout de la théologie y science dans laquelle les Arabes ont excellé (a). Ce peuple, doué d'un esprit fin et d'une imagination ardente , devoit produire de grands

(a) Voyez la Bïbliotheca ARABitô-i jtiSFANA de Caciii.

SUR LES MAURES. lo3

théolpeiens : aussi je pense que ce sont leurs écoles qui ont introduit dans l'Eurçpe a malheureux goût de scholastique , de disputes , de questions subtiles , qui rendit autrefois si célèbres des hommes aujourd'hui si obscurs. Les prétendus secrets de la cabale, de l'alchymie , de l'astrolo^^ie judiciaire , de la baguette divinatoire , toutes ces histoires , jadis si communes , de sorcières , de magiciens, d'enchanteurs, nous sont venus des Arabes : de tout temps ils fi>rent superstitieux , et je serois tenté de croire que, c'est leur séjour en Espagne ^ leurs longues habitudes avec les Espagnols , qui ont imprimé à ces derniers cet amour pour le merveilleux , ce caractère de piété crédule qui peut ressembler à la superstition-j et que le philosophe reproche à cette .nation vive , sensible, spiri-

l84 PRÉCIS HISTORIQUE

tuelle, à qui la nature a donné le germe de toutes les grandes qualités.

Un genre de littérature qui fut coranuin chez les Maures , et que les Espag^iols ont pris d'eux ^ c'est celui des nouvelles ot des romances.

Les Arabes furent toujours et sont encore grands conteurs. Au milieu des déserts d'Asie et d'Afrique , sous les tentes des Bédouins, on se ra»semble tous les soirs pour entendre une histoire d'amour : on l'écoute dans le silence , on la suit avec intérêt , et l'on pleure pour les deux amans dont on rapporte les aventures, A Grenade, il se joignoit à ce goût naturel pour les contes le goût de la musique et du chant. Les poëtes mettoient en vers des récits de guerre ou d'amour , les musiciens faisoient des airs , les jeunes Maures les chantoient : de - là nous rient

SUR LES MAURES. l35

cette foule de romances espasnoles ^ traduites ou imitées de l'arabe (a), qui , dans un style simple et quelquefois touchant, racontent des combats avec les Chrétiens , des querelles entre des rivauv , des conversations entre deux amans. Tout s'y trouve décrit avec exactitude : leurs fêtes, leurs jeux de bague , de cannes (b), et leurs courses de taureaux, qu'ils avoient prises des Espagnols ; leurs armes , qui consistoient dans un large cimeterre , une lance très-mince , une cotte de mailles courte , un léger bouclier de cuir ; leurs chevaux , dont les housses traînantes étoient brodées de pierreries ; leurs devises , qui presque toujours

(a) Le recueil que j'en possède en contient plus de mille,

(b) Ces jeux sont décrits dans le second livre de moa ouvrage.

l86 PRÉCIS HISTORIQUE

ctoierit un cœur percé de ileclies , ou bien une étoile guidant un vaisseau , ou la première lettre du nom de la beauté qu'ils aimoient ; leurs couleurs enfin, dont chacune avoit sa signification : le jaune et le noir exprimoient la douleur j le verd y l'espéraivce ; le bleu , la jalousie ; !t l'iolet et le couleur de feu , ramour passionné. Un seul de ces petits ouvrages , traduit ici en l'abrégeant , les fera mieux connoître que ce qu« j'en puis dire.

GANZUL ET ZÊLINDE,

ROMANCE MAURE (a)

Davs un transport de jalousie, Zélinde avoit banni l'amant

(a) GANZUL Y ZELINDA, romance moro. En cl ticmpo que Zelînda Cerro ayrada la ventana

Qui la chérir plus que si vie

Et fuit loin d'elle en gémissant.

Bientôt zélinde , mieux instruite ,

Se rcprociie sa cruauté :

Comme un enfant l'Amour s'irrite,

Et pleure de s'être irrité.

O N vient lui dire que le wfaure ) En pro'r a SCS vives doulevrs , En quittant l'objet qu'il adore A changé, ses tendres couleur» ; Le verd , emblème d'espérance j A fait place au triste souci ; Un crêpe est au fer de sa lance J Son bras porte un écu noirci.

A la disculpa, a los zclos Que cl Moro Gmzul le dava, Confusa y arrcpcutida De averse iingido ayrada , Por vcrîe y desagraviarlc , El corazca se le abraza ; Que en el vIîudo de amor Es mui cicrca la mudanza , etc.

Y como supo que cl Moro Romplo furloso la lança, etc.

î88 PRlictS HISTORIQWE

Z F. L I N D E aussitôc est partie , lui portant d'autres ornemens , Où le bleu de la jalousie Se mêle au pourpre des amans ; Le blanc, symbole d'innocence , Se distingue à chaque ruban ; Le violet de la constance Brille sur le riche turban.

En arrivant a la retraite Où Canzul attend son destî», Zélindc , craintive , inquiète , Se repose sous un jasmin ;

Y que la librca vcrde Avia trocado en Iconada ; Saco lucgo una marlota De tafctan roxo y plata , Un bizarro capcllar De tcla de oro morada, etc.

Con un bonete cubicrto De zaphires y csmaraldas , Que publican zclos niuettos , Y vivas las espcranças , Con una nevada toca;

SVR LES MAURES. 189 Elle envoie un fidèle page Chercher le malheureux amant :

Ganzul croit a peine au message ; L'infortune rend méfiant.

Il vole, il revolt son amante; L'amour, l'espoir, troublent ses sens :

2éllnde , inrerdite et tremblante , Rougit en offrant ses présens.

Tous deux pleurent dans le silence :

Mais leur regard, plein de douleur.

Rappelle et pardonne l'offense Dont a «émi leur tendre cœur.

Que el color de la vclcta Tambien publica bonança.

Informandûse primero A donde Ganzul cstava , A una caza de plazcr Aquclla tarde le llama; y dizicndole a Ganrul Que zelinda le aguardava.

Al page le pregunto Très vczes si se burlava ; 1 Que son malas de créer las nuevas mni dcsscadas, etc.

IÇO FREerSHISTORIQUK

Cette galanterie délicate et recherchée, qui rendit les Maures de Grenade fameux dans toute l'Europe j forme un contraste singulier avec la férocité naturelle à tous les peuples venus de l'Afrique. Ces Musulmans qui dans les combats mettoient leur gloire , leur adresse , à couper habilement des têtes qu'ils attachoient à l'arçon de leur selle , qu'ils expo-

Hallola en un jardin ,

Entre mosquetta y jasmin, etc.

Vicndosc Moro con ella ,

A penas los ojos alça ;

Zelinda le asio la mano ,

Un poco roxa y turbada ;

y al fin de înSnitas quexas

Que en taies passos se passan ,

Vistio se las ricas presas

Con las manos de su dama , etc.

(Romancero genskai-, édit. de Madrid»

ï504 , page 4 ).

SUR LES MAUE.es. I9I

soient ensuite sanglantes sur les créneaux «le leurs villes , sur les portes de leurs palais j ces guerriers inquiets , indociles , toujours prêts à se révolter contre leurs rois , à les déposer , à les égorger , étoieut Les amans les plus tendres ^ les plus soumis , les plus passionnés. Leurs femmes , quoiqu'elles fussent à-peuprès esclaves , devenoient y lorsqu'elles éloient aimées , des souvei raines absolues, des dieux suprêmes j pour celui dont elles possédoient le cœur. C'étoit pour leur plaire qu'ils clierchoieiit la gloire ^ c'étoit pour briller à leurs yeux qu'ils prodiguoient leurs trésors ,■ leur vie , qu'ils s'efforcoient mutuellement de s'effacer par leurs exploits , par les iei s les plus magnifiques. Ce mélange extraordinaire de douceur et de cruauté , de délicatesse et de barbarie } cette pa«sion de se montrer le L 6

plus brave et le plus const^ant , venoit-il aux Maures des Espagnols ?

eu les Espagnols l'ont-ils pris des Maures ? Je l'ignore : mais , en remarquant que ce caractère n'exista jamais en Asie , première patrie de ces Arabes ; qu'on le trouve encore moins en Afrique , où leur conquête les naturalisa , et que , depuis leur sortie d'Espagne , ils ont perdu jusqu'à la trace de ces mœurs aimables et chevaleresques ; j'ai quelque raison de penser qu'ils les dévoient aux Espagnols. £n effet, avant l'invasion des Maures , la cour des rois goths en offre déjà des exemples. Après cette époque, nous voyons les princes , les clievaliers de Léon , de Navarre , de Castille , aussi renommés par leurs amours que par leurs exploits : le seul nom du Cid rappelle h la fois des idées de tpndresse el de courage 5 et j depuis l'expubion des

Maures , les Espagnols ont longtemps conservé une réputation de galanterie fort supérteure à celle des Français, et dont le germe, détruit à présent chez toutes les nations modernes , subsiste toujours en Espagne.

Quoi qu'il en soit , les femmes de Grenade méritoient d'inspirer tant d'amour : elles étoient et sont encore peut-être les plus séduisantes de l'univers. On lit , dans un historien arabe (a) qui écrivoit à Grenade en 1378 de notre ère , sous le règne de Mahomet le Vieux, ce por« trait des femmes de son pays :

« Elles sont toutes belles : mais » cette beauté qui frappe d'abord 53 reçoit ensuite son principal char-

(a) Abi Abdalla-ben-AlKahlIbi Absancni, Histoi. gran. maniiscric arabe de l'Escurial*

194 ra-ECIS HISTORIQUE

» me de leur grâce , de leur gen- » tillesse. Leur taille est au-dessous y> de la moyenne ; et nulle part on 3> n'en voit de mieux prise , de plus 3» svelte. Leurs longs clieveux noirs î» descendent jusqu'aux talons; leurs n dents , blanckes comme l'albâtre y 33 embellissent une boucbe vermeille » qui sourit toujours d'un air carss- 5) sant. Le grand usage qu'elles font » des parfums les plus exquis donne » une fraîcheur j un éclat à leur ï) peau , que n'ont point les autres î) Musulmanes. Leur démarche j » leur danse ^ tous leurs mouve- » mens ^ ont une mollesse gra- » cieuse , une nonchaknce légère , 33 qui l'emporte sur tous leurs at- >3 traits. Leur conversation est vive, » piquante , et leur esprit fin , pé- 3> nétrant , s'exprime sans cesse par » des saillies ou par des mots plein* » de sens »»

Stril LES MAURES. I95

L'habit de ces femmes éroit composé , comme l'est encore celui des Turques et des Persanes , d'une longue tunitjue de lin serrée par une ceinture , d'un dolinian à manches étroites , de grands caleçons , et de pantoufles de maroquin. Toutes ces étoffes , exliêmemcnt fines , ordinairemeat rayées ) étoient brochées d'or ) d'argent , et semées de pierreries. Leurs cheveux tressés flottoient sur leurs épaules. Un petit bonnet fort riche soutenoit sur leur tête un voile brodé qui leur toœboit jusqu'aux genoux. Les hommes étoient vêtus à-peu-près de môme : à leur ceinture étoient leur bourse , leur niouchoir et leur poignard ; un turban blanc ou de couleur couvroit leur tête j et, par-dessus le doliman , ils portoient en été une robe bhin- <?be , large et volante j en hiver Vd"

bornos ou manteau africain. Le seul changement qu'ils faisoient à cet habit lorsqu'ils alloient à la guerre, c'étoit d'y ajouter une cotte de mailles et de doubler avec du fer la coëffe de leurs turbans.

L'usage étoit à Grenade de se rassembler, tous les ans, pendant l'automne , dans les charmantes maisons de campagne dont la ville étoit entourée. Là , on ne s'occupoit que de plaisirs : la chasse , la musique , la danse , remplissoient les jours et les nuits. Ces danses étoient fort libres , ainsi que les chansons , les rondes , les ballades qu'on y chantoit. Si les contradictions de l'esprit humain pouvoient surprendre , on seroit encore étonné de ce défaut de pudeur chez un peuple qui connoissoit l'amour : mais , en général , les Orientaux sont peu sensibles à cette pu-

SUR LES MAUB.BS. 19/

deiir si aimable ; ils sont plus passionnés cju'aimans , plus jaloux que délicats , et ne savent ni attendre ni cacher des plaisirs qu'ils achètent ou qu'ils arrachent.

J'ai profité , pour placer ces détails , peut-être trop longs , du calme dont jouit Grenade sous le règne d'Abouhadjad. Ce bon roi , après avoir o>:cupé le trône pendant treize années , laissa ses états florissans à son fils Joseph , qui lui succéda sans contradiction.

Joseph II imita son père, et voulut conserver la trêve jurée avec les Chrétiens. Un hermite la troubla.

Ce fanatique vint à bout de persuader au grand - maitre d'Alcantara , Martin de Barbuda, Portugais, que le ciel avoit choisi pour chasser les Musulmans d'Espagne : il lui promit , au nom de Dieu ^ qu'il seroit le vainqueur des Maures , qu'il pren-

1 9*J PRECIS H I S ï O E. I Q U F.

droit Grenade d'assaut sans perdra seulement un soldat.

Le crédule grand- maître , couvaincu de la certitude de cette promesse , envoya sur-le-champ des ambassadeurs à Joseph, pour lui déclarer de sa part que , la religion de Mahomet étant fausse et détestable y et celle de Jésus-Christ la seule que dût croire le genre humain , lui Martin de Barbu da défioit le roi de Grenade à un combat de deus cens Muiu-es contre cent Chrétiens , à condition que ia nation vaincue adopteroit sur-le-champ la croyance de la nation victorieuse.

On pfHit juger de la réception qui fut faite à ces ambassadeurs. Joseph eut de la peine à contenir «on peuple. Les envoyés, chassés honteusement y retournèrent auprès du grandmaître , qui j surpris de n'avoir point de réponse f rassemble aussitôt mille

Sun LES aiAURiis. 199 fantassins ^ trois cens cavalicrr, , et part pour aller conquérir Grenade »

guidé par le prophète hermite.

Le roi de Castille Henri III , qui désiroit conserver la paix avec le3 Maures dans un commencement de règne oii ses propres états étoient peu tranquilles , fut à peine instruit de l'entreprise du grand - maître , qu'il lui envoya des ordres positifs de ne point passer la frontière. Mais Barbuda répondit qu'il devoit obéir à Dieu, et continua son chemin. Les gouverneurs des villes qu'il traversoit essayoient vainement de l'arrêter 5 les peuples au contrairo- lui prodiguoient les hommages et s'empressoient de grossir son armée. Elle étoit déjà forte de six mille hommes , lorsqu'il mit le pied sur cette terra ennemie que sa folle crédulité lui faisoit regarder comme sa conquête, îl attaqua le premier château ; il per-

dit trois hommes et fut blessé. Surpris au-delà de ce qu'on peut croire de voir couler son sarg et tomber trois soldats , il appela son herinite , lui demanda froidement ce que cela signifioit , d'après sa parole expresse qu'il ne perdroit pas un guerrier.

L'hermite lui répondit qu'il n'avoit:

entendu parler que des batailles rangées. Barbuda ne se plaignit plus, et ne tarda pas à voir arriver une armée de cinquante raille Maures. Le combat aussitôt s'engagea. Le grand-maître et ses trois cens chevaliers périrent après avoir fait des prodiges de valeur : le reste de ses troupes fut pris ou mis en fuite ; et le silence des historiens sur l'hermite donne lieu de croire qu'il ne fut pas des derniers à s'échapper .( a ).

(a) Ferreras, Coropend, hisc. tome Vlir, Cardonne, Histoire d'Afrique, tome III, etc.

Celte entreprise insensée ne troubla point la paix des deux nations.

Le roi de Castille désavoua legrand.maitre j et Joseph continua de régner avec gloire et tranquillité: mais il fut empoisonné , dit-on , par un vête-.

ment inagnifique que le roi de Fez , son ennemi secret , lui envoj'a par sts ambassadeurs. Les historiens assurent que cette . robe , imprégnée d'un poison terrible , fit périr le malheureux Joseph dans des taurmens éponvantables : sa chair se détachoit de ses os y et ce supplice dura trente jours.

Mahomet IX , le second de ses fils ) qui y même du vivant de son père , avoit tenté d'exciter des trouh\eà , usurpa la couronne sur son frère aîné Joseph , qu'il fit renfermer dans une prison. Mahomet avoit de la vah'ur et quelques talens guer-

ries; Allié du roi de Tunis , qui joignit sa floîte à celle de Grenade, ii rompit la trêve avec la Castille, et remporta d'abord quelques avantages r mais l'infant don Ferdinand , oncle et tuteur du jeune roi Jean II, j He tarda pas à venger les Espagnols.' Mahomet IX mourut alors. Avant d'expirer , voulant assurer la couronne à son fils , il envoya l'un de ses principaux officiers à la prison de son frère Joseph , avec ordre de lui couper la tête. L'officier trouva Joseph faisant une partie d'échecs avec un iman. Il lui annonce avec dou-^ leur la funeste commission dont il est chargé. Joseph , sans se troubler , lui demande le temps d'achever sa' partie; l'officier n'ose refuser cette foible grâce. Tandis que le prince continue, un nouveau messager ar-^ rive j apportant la nouvelle de Is, mort de Mahomet et de la proclama-

SUR LES MA.URES. ao:>

tion (le Joseph pour son successeur au trO^ne.

Ce Joseph III fut un bon monarque, le peuple fut heureux sous son règne. Loin de se venger des sédi- ,tjeux qui avoient aidé Mahomet à le priver de la couronne , il leur prodigua les emplois, les grâces : il éleva les fils da sqn frère comme ses propres enfans j et lorsque ses conseillers le blàmoient de tant d'indulgence, qu'ils regardoient connue dangereuse : Permettez , leur répondoit-il , quej'ôte à mas ennemis toute eoicuse de m' avoir préf tiré mon frère cadet.

Cet excellent prince fut souvent obligé de prendre les armes contre les Chrétiens. Il perdit des viitesj mais il conserva le resp='Ct, i'araour. de ses sujets , et mourut , après quinze ans de regue , pleuré par tout son royaume.

204 PUKCIS HISTORIQUE

Après sa mort , l'état fut déchiré par des guerres intestines. l.e fils et le successeur de Joseph , Mahomet X , Abénazar ou le Gaucher y fut chassé du trône par Mahomet XI , el Zugaïr ou le Petit , qui régha pendant deux ans. Les Abencerrages (8) , tribu puissante à Grenade , rétablirent Mahomet le Griucher, Son compétiteur périt sur l'échafaud. Les Espagnols attaquèrent les Maures , et portèrent le fer et la flamme jusqu'aux glacis de leur capitale. Toutes les campagnes forent dévastées , les moissons brûlées , les villages détruits ; et Jean II , qui régnoit alors en Castille , voulant ajouter aux malheurs qu'il causoit aux Grenadins le malheur plus grand de la guerre civile ) fit proclamer roi de Grenade un certain Joseph Alharaar, petitfils de ce Mahomet le Rouge si indignement assassiné par Pierre le Cruel

SUR LES MAUKES. 205

Cruel à Séville. Tous les mécontens vinrent se ranger auprès de Joseph Alliamar. Les Zégris , tribu fameuse , ennemie des Abencerrages , prirent le parti de l'usurpateur. Mahomet le Gaucher fut encore cliassé de sa capitale, et Joseph IV Alhamar occupa le trône six mois. Au bout de ce temps il mourut. Mahomet le Gaucher reprit sa place. Après treize ans de malheurs , il fut déposé poui la troisième fois , pris et renfermé dans une prison par un de ses neveux nommé Mahomet XII Osmin , qui lui-même se vit ensuite détrôner par son propre frère Ismaël , et finit ses jours dans le même cachot où languissoit leur oncle Mahomet le Gaucher.

Tant de révolutions n'empêchoient point les gouverneurs chrétiens ou maures qui commandoient sur les frontières ^ de faire sans cesse Toms /. M

^es irruptions dans le pays ennemi , tantôt c'étoit une petite troupe de cavalerie ou d'infanterie qui venoit sar[)rendre un village, massacrer les habitans , piller les maisons , enlever les troupeaux ; tantôt c'étoit une armée qui tout-à-coup paroissait dans la plaine , dévastoit les campagnes ^ arrachoit les vignes , coupnit les arbres y assiégeoit , emportoit quelque place , et se retiroit avec son butin. Cette manière de faire la guerre étoit la plus ruineuse de toutes pour Is malheureux cultivateur ^ et, sous le legne d'Ismaë! II , le pays de Grenade avuit tellement souffert, que ce roi fut obligé de faire défricher de grandes forêts pour nourrir sa capitalu , qui ne recueilloit presque plus rien de cette vaste et fertile uega tant de fois désolée par les Espagnols.

Isuuël II laissa la couronne à son.

fils Miilei - Hassem , jeune prince piein fie courage , qui , profitant dds troubles de la Castille sous le règne déplorable de Henri IV, dit l'impuisstmt , porta ses armes jusqu'au centre de l'Andalousie, Les succès qu'il eut d'abord , ses talens , son ardeur guerrière , firent concevoir aux ]\îaures l'e&poir de reprendre leur ancienne puissance : mais un grand événement vint arrêter leurs victoires et prépara leur ruine totale.

Isabelle de Castille , sœur de Henri l'Impuissant , malgré le roi son frère , malgré des obstacles qui paroiïsoiont insurmontables , épousa le roi de Sicile Ferdinand dit le Catbolicjue , hérilier présomptif de l'Aragon (9). Ce mariage , en réunissant les deux plus puissantes monarchies de l'Espagne , portoit un coup mortel aux Maures , qui jusqu'alors ne s'étoient soutenus que par les divi- M a

2CS P K É C I s HISTORIQUE

sions des Chrétiens. Un seul des deux ennemis qu'ils alloient avoir à combattre pftt suffi pour les accabler.

Ferdinand , politique habile , adroit, souple et ferme à la fois , prudent jusqu'à la méfiance ^ fin jusqu'à la fausseté , possédoit le talent suprême de voir de loin et d'un coup-d'œil tous les chemins qui menoient à son but. Isabelle , plus noble, plus fiere, douée d'un courage héroïque , d'une constance à toute épreuve , savoit poursuivre une entreprise, et savoit sur-tout l'achever. Le caractère de l'un enuoblissoit l'esprit de l'antre. L'époux jouoit souvent le rùle d'une femme foible et perfide qui négocie pour tromper ; l'épouse étoit toujours un grand roi qui marche au combat et triomphe.

Aussitôt que ces deux monarques eurent dissipé les factions, vaincu ks ennemis étrangers , pacifié les

troubles intérieurs , et recueilli la succession immense qui leur fut long-tems disputée , ils s'occupèrent uniquement de chasser tout-àfait les Maures. Ce siècle sembloit marqué pour la gloire des Espagnols. Indépendamment du prodigieux avantage que leur donnoit la réunion de leurs forces ^ Isabelle et Ferdinand étoieut entourés d'homra.es supérieurs. Le célèbre Xiraenès, simple cordelier , depuis cardinal , étoit à la tète de leurs conseils j et cet habile ministre menait ^ comme il le disoit lui-même toute VEspagTie avec son cordon. Les guerres civiles avoient formé une foule de guerriers , de généraux excellens , parmi lesquels se distinguoient le comte de Cabra y le marquis de Cadix , et ce fameux Gonzalve de Cordoue à qui l'Europe et l'histoire ont (Confirmé le surnom de grand capi-^ M 3

taine que sa patrie lui donna. Le trésor public , épuisé par les folles prodigalités de Henri, s'étoit toutà-coup rempli par la sévère économie d'Isabelle, et par les bulles obtenues du pape pour toucher aux biens ecclésiastiques. Les troupes étoient aguerries et nombreuses j l'émulation des Castillans et des Aragonois devoit doubler leur valeur 5 tout annoncoit la chute certaine du dernier trône des Musulmans.

Mulei - Hassem , qui l'occupoit , ne fut point effrayé de tant de périls : il rompit le premier la trêve , en s'e m parant de Zahra. Ferdinand s'en plaignit par des ambassadeurs , qui demandèrent en même tems l'ancien tribut payé par les rois de Grenade aux souverains de Castille.

Je sais , leur répondit Mulei ^ que C|ue{ques-uns de mes prédécesaeura

VOUS ont tlonné des pièces d'or :

mais ou ne bat plus monnoie sous mon règne ; et voici le seul métal que je puisse offrir aux Espagnols.

En disant ces mots , il leur pr&senta le bout de sa lance.

L'armée de Ferdinand luarclia bientôt vers Aliiania , place trèsforte , voisine de Grenade , et renommée par les bains magnifiques dont les rois Maures l'avoient embellie. Alharna fut surprise par les Chrétiens, »t la guerre allumée pour ne plus s'éteindre.

Les succès en furent d'abord balancés. Mulei avoit des troupes nombreuses, un grand trésor , de l'artillerie. Il auroit pu long-temps se défendre ; mais une imprudenca de sa part le précipita pour jamais dans un abyu-.e de maux.

Mulei étoit l'époux d''une Maure nommée Aïxa j d'une des premières

tribus de Grenade. Il en avoit un 111» appelé Boabdil , qui devoit régner après lui. Epris d'une esclave clirétienne qui le gouvernoit à son gré ^ Mulei répudia sa femme Aïxa. Ce fut le signal de la guerre civile. L'épouse outragée , d'accord avec le coupable Boabdil, souleva ses parens , ses amis , et la moitié de Grenade : Mulei-Hassem fut chassé de sa capitale , Boabdil prit le titre de roi 5 et le père et le fils se disputèrent , les armes à la main , une couronne que Ferdinand alloit ravir à tous deux.

Pour comble de malheur ,un frère de Mulei , nommé Zagal , se mit à la tête de quelques troupes , et remporta sur les Espagnols un avantage considérable dans les défilés de Malaga. Cette victoire valut à Zagal l'amour et l'estime des Maures 5 il con- ^nt aussitôt; l'espoir de détrùjaer »co.

SUR. LES MAURES. 2l5

frère et son neveu. L'état se vit déclaré par un troisième parti. Boabdil trembla dans Grenade ; et voulant tenter une action d'éclat qui ranimât sa faction déjà prête à l'abandonner , il sortit , à la tête d'une petite armée ^ pour aller surprendre Lucene , ville appartenant aux Castillans. L'infortuné Boabdil fut pris dans cette expédition. C'étoit le premier roi maure captif cheic les Espagnols. Ferdinand lui prodigua les égards dus au malheur , et le fit garder à Cordoue.

Mulei-Hassem saisit ce moment pour reprendre la couronne qu'un iils rebelle lui avoit enlevée. Malgré le parti de Zagal , il rentra .dans sa capitale 5 mais il ne put opposer qu'une foible résistance aux progrès des Castillans , qui de toutes parts soumettoient les villes , et s'avançoient toujours vers Grenade, où Ie$

ai4 PRÉCIS HISTORIQUE

in;îllîrurpux Mwsulmans se livroient enhe eii?i dps combfifs. Pour augmenter ces flivisions san£;l;>»)tes, oui d<''}<i prés;tj;eoi(^nt leur riiinp , l'habile rerdinnid rendit à Boahdil la liberté ; il. devint même l'allié de son captif, promit de l'aider contre son père , à condition que Boabdil lui paieroit tin tribi)' dr douze mille écus d'or, (ju'jl j,e reronnoîtrolt son vassal , et lui livreroit certaines places. Le lâche Boabdil signa tout ; et , soutenu par Ferdjuaiuî , il courut faire la guerre à û'ulei.

Le royaume de Grenade devint alois un champ de carnage , où Mulei-H;isspm, Boabdil , Zaj^al , se poursuivoient le fer à la main , en se disputant de tristes débris. Les Espagnols , pendant ce temps , raarchoient de conquête en conquête , tantôt sous le prétexte de secourir leur alliéBoaDdil , tantôt réclamant le traité

SUK LES MAURES. 2l5

qu'ils avoientfait avec ce monarque , toujours attisant le feu des discordes, dépouillant également les trois partis y et laissant aux vaincus Ifurs loix , leurs usages et le libre exercice de leur religion.

Au milieu de tant de troubles, de crimes , de calamités , le vieux JVIu- !ei Hassem mourut de douleur , ou par les coups de son frère 5 Ferdinand se rendit maître c!e tonte la pa'tie occidentale du royauine ; et Boabdil convint avec Zaga! de partager le peu qui restoit de cet état désolé. Grenade appartint à Boabdil, Guadix et Almérie furent cédées à Zagal. La guerre n'en continua pas moins ; et le coupable Zagal, désespérant de conserver ce qu'il avoit , vendit ses places à Ferdinand pour une pension annuelle. Le traité fut signé } les rois catholiques prirent possessioa de cei rilJe». Le traître

2l6 PRÉCIS HISTORIQUE

Zagal ne rougit pas d'accepter un emploi dans l'armée chrétienne pour porter les derniers coups à sa patrie et à son neveu.

Enfin il ne restoit plus aux Musulmans que la seule cité de Grenade. Roabdil y régnoit encore } et ce prince malheureux , aigri par ses infortunes , tournoit sa rage contre ses sujets , qu'il gouvernoit en tyran. Les rois de Castille et d'Aragon , malgré leur prétendue alliance avec ce foible monarque ^ l'envoyèrent sommer de remettre en leurs mains sa capitale , selon le traité secret qu'ils disoient être fait entre eux.

Boabdil éclata contre t.int de perfidie. Mais il n'étoit plus temps de se plaindre; il falloit combattre , ou cesser de régner. Le roi maure prit au moins le parti le plus généreux :

il résolut de se défendre. Ferdinand , à la tôte d'une armée de soixante mille hommes ,

hommes , l'élite des deux royaumes, vint mettre le siège devant Grenade le 9 mai i49ï«

Cette grande ville, comme je l'ai dit , étdit défendue par de forts remparts , flanqués de mille trente tours y et par une foule d'ouvrages entassés les uns sur les autres. Malgré le»

guerres civiles qui l'avoient inondée de sang , elle renfermoit encore plus de deux cens mille habitane. Tout ce qui restoit de braves guerriers attachés ù leux patrie , à leur religion y à leurs lois , s'étoit réuni dans ses murs. Le désespoir doubloit leur force: et, sous un autre ciief que Boabdil , ce désespoir auroit pu les sauver. Mais ce roi , foibleet féroce, sur un soupçon , sur le moindre indice , faisoit périr par le fer des bourreaux ses plus fidèles défenseurs : il étoit l'objet de la haine et du mépris des Grenadins, qui l'avoient sur-, 7bwe /. W -

fti8 P'R^rrs Kl s'toKt qxrz Booimé ^ogoybi; c'est-à-dire lepetit Toi. Tontes les tribus de Grenade , 6ur-toiit celle des Abeiicerrages , ^toiient rrif'-ïtwteiites et découragées.

Les alfaquiS"^ les imans , préJisoient à haute- Vhiîc la ilii de Teinpire des ]\Iaiires5 el Ja seule horreur que Ton avoit encore pour le joug des Espagnols soutenoit i\x\ peuple indigné contre ises ennemis et contre son roi.

Les troupes de Ferdinanvd, au contraire , ivres de leurs succès passés , se regardant comme invincibles , croyoient marcher à une conquête certaine. Elles se voyoient guidées par des clit;fs qu'elles adoroient :

Ponce de Léon marquis de Cadix , Henri de r.usman duc de Médina Sidouia , Mendoze, Aguilar , Villena , sur tout Gonzalve de Cordoue , beaucoup d'autres fameux capitaines , suivoient ua toi vict«jrieux. Isa-

SUR LES MAURES. ZlCj

belle dont les vertus commandoient la vénération , dont la grâce , l'affabilité, savoient attirer l'amour, s'étoit rendue au camp de son époux avec l'infant j les infantes, avec la plus brillante cour qui fût alors dans toute l'Europe. Cette grande reine faisoit plier aux circonstances son Iiumeur naturellement sévère : elle inèloit aux travaux guerciers les fêtes et les plaisirs. Les tââji'hbis délas- «oient des combats 5 les ' illuminations , les danses , les jeux, remplisaoient les nuits d'été , si belles dans ces climats. Isabelle présidoit à tout : un seul mot de sa bouche étoit une récompense ; un de ses regards faisoit un héros du dernier de ses soldats.

L'abondance régnoit dans le camp j la joie, l'espoir, animoient tous les cœurs , tandis que , chez les Grenadins, la défiance mutuelle, la consternation générale ^ la certitude d« N 3

manquer de vivres ) avoient glacé tous les courages.

Le siège dura cependant près de neuf mois. Ferdinand ne tenta, point d'aseaut contre une place si bien fortifiée : après avoir dévasté les environs , il attendit patiemment que la faira lui livrât Grenade j content de foudroyer les remparts , de repousser les fréquentes sorties des Maures , il n'engagea point d'action décisive jet resserra chaque jour davantage l'ennemi qui ne pouvoit lui écliapper.

Un accident, pendant la nuit , mit le feu aux tentes d'Isabelle ; l'inceiidie consuma tout le camp. BoabdiS n'en profita point. La reine voulut qu'à la place de Ce canjp brûlé les- Espa"gnols bâtisseot nue. ville (a)^ afin de faire voir aux Musulmane

(a) Histoire de Fc;dinand et d'Isabelle, Majlana , Caribai , Fctreras , c.t.c.

que le siège ne seroit jamais levé.

Cette idée , grande , extraordinaire , digne du génie d'Isabelle , fut exécutée en quatre-vingts jours. Les Espagnols s'établirent dans la nouvelle cité , qui fut fermée de murailles. Elle subsiste encore aujourd'liui , et porte le nom àe Santa-Fé y que lui donna la pieuse reine.

Enfin , pressés pa^r la famine , battus le plus souvent dans les petits combats qui se livroient sans cesse sous leurs murs , abandonnés par l'Afrique , qui ne tenta aucun effort pour les sauver , les Maures sentirent la nécessité de se rendre. Gonzalve de Cordoue fut chargé par leg rois de régler les articles de la capitulation. Elle portoit que les Grenadins reconnoitroient pour leurs roi»

Ferdinand et Isabelle , ainsi que leurs successeuss à la couronne de Caa- N 3

Xî« PRECIS HISTORIQUE

tille 5 qu'ils rendioient sans rancait' tous les prisonniers chrétiens ; qus les Maures, toujours gouvernés selon leurs loix , conserveroient leurs coutumes, leurs juges , la moitié de leurs mosquées , et le libre exercice de leur culte ; qu'ils pourroient garder ou vendre leurs biens , et se retirer en Afrique ou dans tel autre pays qu'ils clioisiroient , sans que jamais les Castillans pussent les forcer de quitter l'Espagne ; que Boabdil jouiroit , dans les Alpuxares y d'un riche et faste domaine dont il disposeroità son gré.

Telle fut la capitulation , que les Espagnol^ observèrent mal. Boabdil l'exécuta quelques jours avant le terme convenu , parce qu'il apprit qu© son peuple , soulevé par les imans , Touloit rompre la négociation et s'ensevelir sous les ruines de Grenade.

SUR LES MAURES. 2z3

Le mallieiireux roi se hâta délivrer aux Castillans l'Albayzin et l'Alhambra ; il tut ensuitf porter les ciels à Ferdinand , et ne rentra plus dans la ville. Bientôt , suivi de sa l'amille et d'i:n petit tioniLtre de serviteui-s , il

pr

it le chemin du triste domaine

fjnon lui donnoit pour un royaume.

Arrivé sr.r ie mont Padul , d'où l'on décoHvre Grenade , il jota .sur elle lin dernier regard , et les larmes baignèrent son visage. NIon fils , lui dit sa mère Aïxa , <oous avez raison de pleurer comme une femme le trône que vous n'avez pas su défendre com* TTie un homme. Cet infortuné ne |nit vivre sujet dans le pays où il avoit régné : il passa peu de tems après en Afrique , et fut tué dans un combat.

Isabelle et Ferdinand firent leur entrée à Grenade, le 3 janvier 1492 j N 4

ft24 PRÉCIS HISTOllIQUE

au bruit de leur artillerie, au milieu d'une double haie de soldats. La ville semblolt déserte 5 les Maures , retirés dans leurs maisons y fuyoient la présence de lexirs vainqueurs, cachoient leurs larmes et leur désespoir. Les rois allèrent d'abord à la grande mosquée , qui fut transformée en église ^ et où ils rendirent grâce à Dieu de tant de succès. Tandis qu'ils remplissoient ce pieux devoir, le comte de Tendilla , nouveau gouverneur de Grenade , arboroit la croix triomphante , l'étendard de Castille et oielui de Saint Jacques sur la plu« haute tour de l'Alhambra.

Ainsi tomba cette ville fameuse :

ainsi linit la puissance des Maures en Espagne y après avoir duré sept cens quatre-vingt-deux ans , depuis la conquête de Tarik.

On a dû remarquer, dams ce court

précis , les principales catises de leur perte. La première étoit dans leur caractère , dans cet esprit d'inconstance , cet amour de nouveautés , cette inquiétude éternelle qui leur fit si souvent changer de rois , qui multiplia chez eux les factions , déchira leur empira par la discorde , et finit par les livrer à leurs ennemis, dénués des forces qu'ils avoient employées contre eux - mêmes. Ils avoient de plus à se reprocher leur goût pour la magnificence , pour les fëtes y pour les monumens y qui épuifioitle trésor public , tandis que letîrs guerres continuelles laissoient à peine à la terre la plus fertile du monde le temps dft reproduire des moissons toujours ravagées par les Espagnols.

D'ailleurs ils manquoient de lois , seule base solide de la prospérité des r/aîiuns ; et leur gouvernement dcs- N ô

220 PRÉCIS niSTOHIQUE

potique , sous lequel les liommej n'ont point de patrie , faisoit regarder à chaque individu ses vertus ou ses lumières comme des moyens de considération personnelle, et non comme le patrimoine de l'état.

Ces défauts , si dangereux et qui causèrent leur ruine , étoient rachetés par des qualités que les Chrétiens eux - mêmes leur reconnoissoient.

Aussi braves , aussi sobres que les Espagnols , moins disciplinés, moins habiles , ils leur étoient supérieurs dans l'attaque. L'adversité ne les abattoit pas long-temps ; ils y vcyoientla volonté du ciel , et se soumettoient sans murmure. Le dogme de la fatalité contribuoit sans doute à leur donner cette vertu. Observateurs fervens de la loi de Mahomet , ils pratiquoient exacteniFUt le beau précepte de l'au.Tîone (lo) ; ils doa-

SUR LES MAURES. Ê27 noient aux pauvres non seiiletnent du pain , Je l'argent , mais une (.ortion de leurs grains, de leurs fruits, de leurs troupeaux , de toutes leurs marchnridises. Dans les villes , flans les campagnes ^ les maladies étoient recueillis, soignés, secourus a\ec «ne attentive piété. L'hospitai'té , cîe tout temps si sacrée chez les Arabes , ne l'étoit pas moins à Grenade : ils se plaisoient à l'exercer j et l'on ne peut lire sans attendrisse»

ment le trait de ce vieillard grenadin à qui un inconnu teint de sang et poursuivi par la justice , vint demander irn asyle. Le vieillard le cache dajis sa maison. Dans l'instant même la garde arrive en demandant le meurtrier et rapportant au vieillard lé corps de son fils , que cet inconnu vient d'assassiner. Le malheureux pçre ne livra point son hù\e 5

Ûa8 PRÉCIS HISTORIQUE

et quand la garde fut partie , Sors de chez moi , dit - il à l'assassin , pour qu'il me soit permis de te poursuivre.

Tels furent ces Maures célèbres , peu connus des historiens , qui les ont souvent calomniés. Après lear défaite j beaucoup d'entre eux se retirèrent en Afrique. Ceux qui restèrent à Grenade eurent à souffrir des persécutions. L'article du dernier traité qui leur assuroit formellement la liberté de leur culte ^ fut violé par les Espagnols : on les forçoit d'abjurer leur croyance par la gène , par la crainte , par toutes sorte* d'indignes moyens. Irrités de ce manque de foi , les Maures tentèrent de se soulever.

Leurs efforts fdrent inutiles : Ferdinand Uu-mèrae marcba contre eux , fit passer, au fd de l'épée ceux qu'il app^loit des ïpbelles ; et le glaive à

la main ^ donna le baptême à plus de cinquante mille vaincus.

Les successeurs de Ferdinand , Charles - Quint , et sur- tout Philippe II , tourmentèrent de nouveau les Maures (a). L'inquisition fut établie à Grenade : la terreur , la délation , les supplices , furent employés pour les convertir 5 on leur arrachoit leurs en fans pour les élever dans la foi d'un Dieu qui détesta toujours la violence , <nii ne prêcha que la paix ; on les dépouilloit de leurs biens; on las accusoit sur le moindre prétexte. Réduits au désespoir, ils prirent les armes 5 et la plus

(a) Les édits de Cbarlcî-Quint , renouvelés et rendus plus sévères par Philippe II, réformolcnt entièrement la façon de vivre des Maures, leur prc-scrivolcnt d'adopter l'ha» bit et le langage espagnols , défendoient a leurs femmes d'aller voilées , leur iutcrdi-

terrible vengeance fut ext^rcée pnr eux contre les prêtres chrétiens. Le nouveau roi qu'ils avoient choisi , nommé Mahomet- ben Omraiah , qui se disoit du sang des Onimiades , livra phisicurs combats dans les AU puxares , et s'y soutint deux ans malgré ses revers. Il fut assassiné par les siens. Son successeur eut le même sort; et les Maures furent forcés de reprendre un joug que leur révolte rendit plus pesant. Enfin le roi Philippe III les chassa tout-à-fait d'Espagne ; et la dépopulation causée par ce fameux édit fit à cette grande mo.

narchie une plaie qui saigne encore.

soient l'usage des bains , les danses de leur pays , et ordonnoicnt que tous leurs enfans , depuis cinq ans jusqu'à quinze , fussent enregistrés peur être envoyés dans des écoles catholiques, etc. ( Recherches historiques sut les Maures.parM. Chénier, terne II; Gucrra de Granada de Diego de Mcndoza , lib. I.)

swn LES 5IAURES. ^3^ ï*Ius de cent cinquante mille de ces infortunés passèrent par la France y où notre bon Henri IV les fit traiter avec liumanité. Quelques autres, en petit nombre, restèrent et sont encore cachés dans les montagnes des Alpuxares : mais la plupart allèrent se fixer en Afrique , où ce peuple malheureux traîne aujourd'hui sa triste existence sous le despotisme des rois de Maroc , et demande tons les vendredis à son Dieu de le ramener à Grenade.

TIK DTT rE.icrs HISTORIQUE

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