‹ Gottschalk moine d'Orbais, ou, Le commencement de la controverse sur la prédestination au IXe siècleChapitre 7 sur 7 · LE DÉBAT SUR LE TERME < TRINA DEITAS > MORT DE GOTTSCHALK · texte numérisé non relu

LE DÉBAT SUR LE TERME < TRINA DEITAS > MORT DE GOTTSCHALK

Pendant que les théologiens se disputaient et se lançaient Panathème, le moine qui avait soulevé cette grave dispute vivait prisonnier dans le couvent de Hautvilliers. Du fond de son cachot au moins il n'entendait point toutes les injures dont on l'accablait, et la violence avec laquelle on attaquait sa doctrine. Cependant, parmi ces théologiens qui ne ménageaient ordinairement point notre moine, il se trouva un évêque, Amolon de Lyon, qui adressa à Gottschalk une épître pleine de la plus grande douceur. Il ne partageait pas les idées prédestinatiennes, mais la situation de Gottschalk l'avait ému; ridée que ce moine pourrait mourir sans avoir reconnu ses erreurs, le poussa à lui écrire cette lettre ou il lui expose, avec la plus grande simplicité, les points de sa doctrine qui ne lui paraissent pas conformes à la foi de l'Église.

Amolon formule en six thèses, les erreurs qu'il relève dans la doctrine de notre moine (1).

P Aucun de ceux qui ont été rachetés par Jésus-Christ ne peut périr;

2** Les sacrements sont inutiles à ceux qui doivent périr ;

3° Ceux qui périssent n'ont pas été incorporés à Jésus-Christ et à l'Église par le baptême ;

(1) « Amolonis,ad Gothescalcum epistola », Sirmond, 0pp. varia, tome II, pages 893- 908. — La suscription de la lettre est ainsi conçue : « Amolo, humilis ecclesiœ lugdu nensis episcopus, dilectissimo fratri Gothescalco salutem. »

4° Les réprouvés sont « tellement » prédestinés à la mort éternelle, qu'ils n'ont pu et ne peuvent se sauver;

5° L'unique prière que l'on puisse faire pour les réprouvés, c'est que Dieu leur adoucisse la peine ;

6° Dieu et les saints se réjouiront de ceux qui ont été prédestinés à la mort éternelle.

A la fin de sa lettre, Amolon reproche à Gottschalk de traiter avec mépris les prêtres et les évéques, d'appeler hérétique son adversaire Rabin. Le respect chrétien exigerait, semble-t-il, un autre langage (1).

Il le conjure d'abandonner ses erreurs et termine en assurant Gottschalk qu'il lui parle en ami désireux de le voir ramené à des idées plus saines.

Peut être, si Gottschalk eût compté parmi ses adversaires des hommes comme Amolon, aurait-il montré moins de rigueur dans ses idées. Mais une si longue captivité n'était point faite pour adoucir un homme aussi passionné que notre moine ; elle l'avait aigri. La nouvelle lutte qui allait s'engager montrera combien une si longue détention, loin de calmer Gottschalk, avait altéré son caractère.

Une autre question, différente de celle de la Prédestination, agitait en effet les esprits : c'était une question métaphysique, concernant l'essence divine dans ses rapports avec le Fils et le Saint- Esprit. On pourrait ainsi formuler le problème à résoudre « la déité (deltas) des personnes divines est-elle une ou bien triple ( una aut trina) » ?

Hinkmar soutenait qu'elle était « une », les adversaires de l'archevêque au contraire qu'elle était « triple»; et à l'appui de leurs idées, ils invoquaient une hymne sacrée dans laquelle se trouvaient ces mots «i Trina et unadeitas». Avec son caractère hautain, qui ne supportait point de contradiction, Hinkmar ordonna aux moines de son diocèse de remplacer ces mots de «trina deit as » par Te, summa deitas ».

Aussitôt grand émoi parmi les moines qui voyaient avec peine qu'on s'attaquât à une de leurs hymnes les plus vénérées. Les enne

(1) Suivant AmoloD, Gottschalk osait appeler ses adversaires « Rhabanicos » (Voyez même lettre page 902).

mis d'Hiiikmar entrent dans la lice. L'abbé de Corbie, Ratramne, écrivit un livre pour défendre Thymne incriminée (1); il prouvait par des exemples tirés d'Augustin et d'Hilaire que ce ternie de « trina deifasy> était parfaitement conforme au dogme traditionnel.

Comment Gottschalk intervint-il dans la lutte; nous ne saurions le dire, ni comment il parvint à tromper la surveillance sévère dont il était l'objet. Toujours est-il qu'Hinkmar eut encore à lutter contre ce moine qu'il croyait à jamais oublié.

Nous ne connaissons les idées de Gottschalk sur la Trinité, que par les fragments de l'écrit de notre moine cités dans l'ouvrage d'Hinkmar « De und et non trinâ deitate. » D'après ces quelques lignes, si toutefois elles nous ont été transmises fidèlement par l'archevêque de Reims, voici quelles auraient été les idées soutenues par Gottschalk (2;.

Ce terme una et ti^ina deltas est pour lui, l'expression classique de la doctrine catholique enseignée par l'Église : elle est un juste milieu entre les erreurs du Sabellianisme et de l'Arianisme. Prosper a employé le terme de «trina majestas», Prudence celui de « trinapietas»,

Arator, celui de « trina potestas » ; l'Église grecque elle-même s'est servie des expressions « TptaaYwv et xpiGaoïEfa ». Au IV' synode de Constantinople, on trouve dans les canons ces mots « coopérante t7nna et conglorifîcanda deitate ».

Après avoir établi par des exemples l'usage fréquent de ce terme dans l'ancienne Église, Gottschalk attaque directement l'archevêque de Reims. Désapprouver cette formule « trina deitas » est d'un hérétique monarchien. En supprimant ces mots de l'hymne sacrée, Ton se rend coupable d'un péché mortel. Il ne faut point croire cependant que ce terme soit synonyme de « deitas tinplex ».Ce serait là une « grossière erreur ». Ce terme trina indique la subsistance de la divinité dans les trois personnes : le Père, le Fils et le Saint- Esprit. Trina deitas — trinus deiis — Deus qui est trinitas.

Gottschalk se servait de la comparaison du baptême pour illustrer sa pensée. « On plongeait, dit-il, trois fois l'enfant dans l'eau, et

(1) Le livre de Ratramne ne nous est point parvenu ; c'est par un passage du livre d'Hinkmar « De una et non trina deitate » que nous connaissons ce détail. — Voyez Hinkmari 0pp., tome I, page 413.

(2) Voyez mémo livre, pages 415-418, 518, 526 et 534.

« cependant Ton ne peut pas dire qu'il y ait trois immersions et trois « baptêmes, mais une triple immersion, et un triple baptême; et, « en un mot, une seule immersion et un seul baptême (1). »

Cette comparaison fait ressortir la conception de notre moine, et montre l'erreur que sou adversaire Hinkraar lui reproche. Gottschalk, en effet, ne saisit l'unité divine que comme une unité logique ; ces trois « natures » ne forment point une personne concrète ; c'est un être abstrait qui s'individualise dans chaque hypostase et arrive ainsi seulement à l'existence (2).

Jamais encore l'archevêque de Reims n'avait été pris à partie d'une façon si violente et si directe ; on ne l'accusait pas moins que d'être un « hérétique », et de partager les erreurs des antitrinitaires. Le livre De una et non trina Deitate fut sa réponse ; les doctrines de Ratramne et de Gottschalk y sont successivement réfutées.

Mais il fallait empêcher dorénavant le moine de se livrer à de pareilles attaques. Tout porte à croire que l'archevêque prit toutes les précautions nécessaires pour qu'aucun écrit hérétique ne sortît plus d'Hautvilliers ; car, à partir de ce moment, l'on n'entend plus parler de Gottschalk. Pour frapper plus directement le moine, Hinkmar interdit qu'on lui administrât la communion. Cependant, avant de prendre une telle décision, il écrivit à Raban pour lui demander son avis, et l'informa en même temps des nouvelles attaques du moine.

La réponse de Raban (3) ne se fit pointattendre. L'archevêque blâma Hinkmar d'avoir laissé au moine la liberté d'écrire. « Par ses écrits, « dit-il, il a encore plus fait que par ses paroles, et le nombre de « ceux qu'il a enivrés sont nombreux; il faut donc lui enlever toute ^^ possibilité d'écrire. Quant à la communion, elle ne doit pas lui « être accordée, » et pour légitimer cette décision, Raban s'appuie sur II Jean, i, 10 et Gai, ii, 18 (4).

(1) YoyezHinkmari opéra, tome I, page 417. « Ter proculdubio mcrgimiir et tamen propterea trina ipsa meriio et trinum baptismum, idest, trina tinctio, non,cjuod absit, très mersiones et très tinctiones aiit tria baptismata, sed una est gemraliter tnersio et una tinctio id est iinum baptisma. »

(2) Schrurs, Hinkmar, Erzbischof von Reims, page 155.

(3) Sirmonli opéra varia , Yenetiis, 1728, tome II, page 989.

(4) Voyez même lettre, page 997.

Hinkmar suivit rigoureusement les conseils de l'archevêque de Mayeuce et interdit à l'abbé d'HautviJliers de permettre que Gottschalk reçût les secours de la religion. Ce fut un coup sensible pour notre moine qui trouvait dans les pratiques religieuses un adoucissement à sa captivité.

Cependant à un moment donné, il sembla que la fortune qui jusque-là avait été si contraire à Gottschalk, allait, par un hasard inespéré, tourner en sa faveur. Par son orgueil et ses mesures arbitraires, Hinkmar s'était fait de nombreux ennemis. Un dernier acte de l'archevêque de Reims, la destitution de Rothad, évêque de Soissons, fit éclater de toutes parts les plus vives réclamations.

L'évêque de Soissons (1) avait puni et suspendu de ses fonctions un de ses prêtres, convaincu d'un crime capital. Hinkmar prit la défense du prêtre en question, et en tant que métropolitain, ordonna à Roihad de le rétablir dans ses anciennes fonctions. Sur le refus de Rothad, Hinkmar priva ce prélat de la communion épiscopale,sous prétexte de désobéissance aux règles de l'Église. Le concile de Pistes, tenu en 862, confirma la sentence prononcée par Hinkmar contre l'évêque de Soissons. Rothad, assuré de la justice de sa cause, en appela au Saint-Siège contre son archevêque ; et dans ce but, il se prépara à aller plaider lui-même sa cause devant Nicolas P^ Avant que le prélat eût pu mettre son projet à exécution, Hinkmar le déposa de l'épiscopat, et le fit enfermer dans un monastère, n paraîtrait même que l'évêque fût assez durement traité pendant sa captivité (2).

Cet acte autoritaire de l'archevêque de Reims raviva les haines les plus violentes contre lui. En 861, les amis de Rothad adressèrent leurs réclamations au Saint-Siège sur la conduite d'Hinkmar; pour donner plus de poids à leurs griefs, ils mirent le pape au courant des démêlés de Gottschalk avec l'archevêque, et de la dureté montrée par ce dernier contre le malheureux moine. Hinkmar apprit les accusations qui étaient portées contre lui : il chargea aussitôt l'évêque de Beauvais, Eudes, de se rendre auprès de Nicolas, et lui confia une lettre dans laquelle il expliquait au pape les raisons qui

(1) Histoire littéraire de la France, tome V, page 549. (2J Mansi, tome XV, page 296.

Favaient poussé à destituer Rothad ; il cherchait aussi à se disculper des plaintes qu'avaient soulevées ses procédés envers le prisonnier d'Hautvilliers.

Hinkmar ne reçut point de réponse du pape; mais celui-ci lui ordonna de paraître en 863 au concile de Metz que devaient tenir les archevêques Thietgrand, de Trêves, et Gunther, de Cologne, assistés des légats pontificaux (1). Gottschalk était aussi invité à se présenter devant cette assemblée, et tout porte à croire que les légats pontificaux avaient mission d'examiner les griefs portés contre l'archevêque par ses ennemis.

Hinkmar, craignant probablement quelque réprimande, ne parut point au concile : pour expliquer sa conduite en cette circonstance, il fat obligé d'écrire une nouvelle lettre au pape Nicolas.

Dans cet écrit (2), on peut se rendre compte de toute l'animosité du prélat contre Gottschalk. La vie du moine, sa condamnation soit à Mayence, soit à Quiersy, les doctrines hérétiques qu'il soutenait, y sont successivement abordées. Hinkmar reconnaît que, soit lui, soit Gottschalk ont été invités à comparaître devant le concile de Metz : il s'excuse en prétextant la longueur de la route, et la difficulté des communications. « Pour ce qui le concerne, dit-il, il ne « demande qu'à mettre Gottschalk en liberté, pourvu toutefois qu'il « rétracte ses hérésies ; si le pape désire avoir une entrevue avec « Gottschalk, il est loin de s'y opposer (3) ; mais il recommande au « pape de choisir pour reviser le procès du moine, des juges très « versés dans les Écritures et les Pères ; car, sans cela, ils pourraient « se laisser séduire parle prisonnier d'Hautvilliers. »

Dans une autre lettre (4) adressée à Egilo, archevêque de Sens, qui se rendait à Rome pour régler différentes questions, l'archevêque de Reims semble insister particulièrement sur ses démêlés avec

(1) Voyez H. Schrors, Hinkmar, Erzbischof von Reims, pa^e 253.

(2) On trouve cette lettre dans les Sacrosancta concilia de Labbe et Cossart, tome VIII, pages 57 et 58.

(3) Voyez la lettre citée précédemment ; Hinkmar s'y exprime en ces termes : « Non enim me delcctat hune in carcere detentum intueri, quamvis ob suam pertinacem obstinationem, has merito luat » et plus loin : « Quod si vestrae auctoritaii gratum sih ut alicui custodiendus commillatur, providete ut is cui tradetur sit catholicus, et in honore et in prelio habeat gravitatem ecclesiasticam. »

(4) Hinkmar, 0pp., tome II, pages 290-293.

Gottschalk. Les raisons qui poussèrent Hinkmar à écrire à Egilo, nous sont fournies par Tarchevèque de Reims lui-même. Gottschalk avait réussi à gagner à sa cause un certain Guntbert, moine d'Hautvilliers, qu'il persuada d'aller à Rome pour intercéder en sa faveur auprès du pape. Hinkmar, ayant apprit la chose, chargea l'archevêque de Sens de soutenir ses intérêts devant Nicolas. On sent bien que tous les efforts de l'archevêque de Reims tendent à empêcher le pape d'intervenir dans cette question. Les hérésies de Gottschalk sont de nouveau mentionnées; Hinkmar termine en disant que, remettre ce moine en liberté, pourrait porterie plus grave préjudice à rÉglise franque.

Le pape fut-il convaincu parles arguments d'Hinkmar, nous n'en savons rien ; mais probablement il pensa que l'affaire était de trop peu d'importance pour s'en occuper sérieusement, aussi abandonnat-il notre moine à son malheureux sort.

Désormais tout espoir de voir s'ouvrir les portes de sa prison fut perdu pour Gottschalk. Quelle dernière espérance pouvait-il entretenir, puisque ses amis eux-mêmes n'avaient rien obtenu du souverain pontife? Pouvait-il croire que l'inflexible archevêque de Reims se départirait un instant de la haine si violente qu'il lui avait toujours témoignée? Les rêveries apocalyptiques dans lesquelles tomba l'infortuné prisonnier, nous montrent le coup terrible que vint lui porter l'anéantissement de ces rêves les plus chers (1).

On comprend facilement que l'image d'Hinkmar, son persécuteur, vint hanter l'esprit de ce malheureux épuisé par une si longue et si dure captivité. Il voyait en l'archevêque, l'Antéchrist prédit par les Ecritures; au bout d'une période de deux ans et demi, son terrible adversaire devait mourir : alors s'ouvrirait pour le pauvre moine l'ère de la réhabilitation : il serait nommé lui-même archevêque de Reims, et mourrait martyr de la foi.

Parfois, son imagination exaltée semblait reporter son esprit sur ces luttes terribles de la Prédestination. Les idées les plus étranges s'emparaient alors du cerveau du pauvre insensé : il croyait que le Père, le Fils et le Saint-Esprit procédaient de sa propre personne. — Parfois, sa raison s'égarait complètement : Il se figu-

(1) Voyez Ilinkmari 0pp., tome II, pages 550 et 552.

rait être le premier Adam et refusait de porter les vêtements qui lui offraient les moines du couvent.

Un pareil état ne pouvait durer longtemps : la mort seule était désirable pour le pauvre moine; il fut bientôt atteint d'une maladie mortelle. Hinkmar, en ayant été informé, envoya aussitôt aux moines d'Hautvilliers une confession de foi (1) renfermant en quelques phrases les doctrines de l'Église sur la Trinité et la Prédestination. Les moines devaient obtenir du moribond une rétractation soit verbale, soit écrite de ses hérésies. Bien qu'affaibli et miné par la maladie, Gottschalk semble avoir conservé une partie de cette ténacité indomptable qu'il avait déployée durant toute sa vie : ilrefusa de signer la confession et éclata en imprécations contre l'archevêque de Reims. Hinkmar envoya alors par écrit aux moines d'Hautvilliers les prescriptions suivantes : « Dans le cas où le moine reconnaîtrait ses erreurs, on ne devait point lui refuser les secours de la religion. Dans le cas contraire, la communion lui serait interdite, il serait enseveli dans une terre non consacrée, et aucun psaume ne serait chanté sur sa tombe. — Gottschalk resta inflexible, et mourut le 30 octobre 868 ou 869 chargé de l'anathème de l'Église (2).

Pour porter un jugement sur le moine dont nous avons essayé d'esquisser la vie, il faudrait posséder les différents écrits (3), qu'il dirigea contre ses adversaires : malheureusement en dehors des

(1) Hinkmar, 0pp.., I, page 552. — La confession de foi s'y trouve tout entière.

(2) Voyez : Histoire littéraire de la Franee, vol. V, page 356. — « Il mourut après « environ 20 ans de prison en 868 ou 869, le XXX d'octobre, comme il paraît par « le nocrologe d'Hautvilliers où le jour de sa mort se trouve marqué. »

(3) Il ne nous reste, en fait d'écrits de Gottschalk, que ses deux confessions {confessio, et confessio prolixior, et sa lettre à Ratramne. Ces écrits se trouvent dans Migne, tome CXXI, pages 349-372.

Voici la liste des autres ouvrages ou libelles, écrits par ce moine et que nous ne connaissons pas :

1» Fragments du libelle contre Raban, et confession de Gottschalk au synode de Mayence, réunis dans Migne, tome CXXI, pages 365-68 ;

2° Pittacium ad quemdam monachum (Hinkm., 0pp., tome I, page 26) ;

3° Fragments de l'écrit de Gottschalk sur la question : De und et trinâ deilate (Hinkm., 0pp., tome I, pages 413 et 438).

Le livre de M. Francis Monnier, Paris, 1853, intitulé :De Gottescalci et Joh. Scoti controversia. Insunt X Gottescalci carmina inedita^ donne dix poésies comme venant du moine. — ^hevi (G eschichte der Litteratur des Mittelalters, tome II, page 169. n'en admet que deux seulement comme venant de la plume de Gottschalk. L'une d'elles, com-

deux confessions que nous avons analysées et de Tépître de Ratramne, les documents font absolument défaut; nous n'avons que des fragments détachés des différents écrits de Gottschalk dans les ouvrages de l'archevêque de Reims, et l'animosité et la haine que ce prélat montra contre l'infortuné moine, ne permettent point d'accepter comme absolument authentiques les citations qu'il nous fait.

Dans tous les cas, il ne nous a donné des écrits de Gottschalk que les fragments qui pouvaient le mieux prêter à la critique, et faire ressortir la légitimité de ses attaques. Il ressort de là qu'on ne peut accorder qu'une importance relative à ces documents : mais quant aies utiliser pour porter un jugement sur Gottschalk, on ne saurait le faire avec assez de circonspection : pour un tel travail, ce serait surtout aux deux confessions du moine qu'il faudrait s'adresser.

Le point de départ de la pensée de Gottschalk est dans l'égalité de ces deux termes '.prœscire etprœdestinare, prouvée par de nombreux passages des Pères et d'Augustin. Cette identité amène nécessairement Gottschalk à affirmer une double prédestination : celle des bons et des méchants. La thèse posée en tête de la confessio prolixior, savoir que « Dieu prévoit le mal et le bien, mais ne prédestine « que le bien » se trouve ainsi infirmée.

La lettre d'Amolon à Gottschalk, écrite par un prélat si digne à tous égards de confiance, prouve que si le moine semblait en théorie faire quelques restrictions à la rigueur de sa thèse, il en tirait du moins toutes les conséquences logiques. Les sacrements de l'Église, le baptême entre autres sont déclarés inutiles aux réprouvés. Les fragments cités par Hinkmar dans son livre « De la Prédestination » viennent encore confirmer cette pensée.

mençant par ces mots : ce 0 quid jubés pusiole.., » et contenant dix strophes, serait authentique. Il se fonde sur le contenu de cette dernière, pour appuyer son assertion. Dans le courant de la poésie, en effet, l'auteur exprime tout le regret qu'il éprouve d'être séparé de sa patrie; depuis deux ans, il se trouve « dans une île de la mer ». Cette poésie, suivant Ebert, aurait été écrite par Gottschalk lors de son second voyage en Italie, et cette « île » serait une des îles de l'Adriatique où le moine aurait séjourné avant d'arriver au concile de Mayence. Les détails vagues et peu précis que contient cette poésie, ne permettent point d'affirmer la chose. — Ces deux poésies se trouvent dans le recueil des « Poésies populaires latines antérieures au douzième siècle » de E. Du Méril. Paris, 1843, pages 177 et 253.

On peut se demander maintenant pourquoi Gottschalk fut déclaré hérétique et fut condamné, tandis que ceux qui prirent sa défense ne furent point rejetés hors de l'Église.

Une distinction est nécessaire à faire ici : Ratramne et saint Rémi prirent la plume moins pour prendre la défense du moine que pour maintenir la doctrine d'Augustin attaquée par Hinkmar et l'archevêque de Mayence. Ratramne surtout, dans son livre : De Prœsdestinatione Dei, adressé à Charles le Chauve, discute cette question au point de vue dogmatique et théorique ; il semble que les conclusions pratiques du dogme ne l'intéressent pas, ou plutôt il évite de les tirer.

Rémi, dans son livre : De tribus epistolis, envisage cette grave question soit au point de vue dogmatique, soit au point de vue pratique ; mais dans le second cas. il réfute plutôt les opinions excessives de Raban et d'Hinkmar, qu'il n'exprime sa véritable pensée. Au commencement des chapitres qui traitent soit du baptême (chap. XLiv), soit des bonnes œuvres (xlvi), il cite d'abord en tête l'opinion de Raban sur ces questions, et la réfute point par point.

Gottschalk, au contraire, avec son caractère ardent et passionné, ne sait point garder celte mesure : il est l'apôtre d'une doctrine que Dieu lui a révélée; son salut y est engagé. Aussi, n'use-t-il point de circonlocutions pour exprimer sa pensée; elle éclate de la façon la plus violente et avec d'autant plus de force, que l'opposition qu'il rencontre est plus grande. Dans son libelle conire Raban, il dira en parlant des réprouvés : « Pro eis ullo modo cruciflxus fuit » (Migne, tome CXXI, page 367), et plus loin : « Ipsos (scilicet reprobos) ...salvare penitus nollt ; ailleurs il ira jusqu'à dire que Dieu et les Saints se réjouissent de ceux qui ont été prédestinés à la mort éternelle. (Voir la lettre d'Amolon à Gottschalk, déjà citée.)

Ce fut cette hardiesse et cette témérité de langage qui valurent à Gottschalk les rigueurs de l'Église. On peut à juste titre accuser l'archevêque de Reims de s'être montré impitoyable à l'égard du malheureux moine. Le hasard mit aux prises deux hommes également entiers dans leurs opinions, également passionnés : l'un, était un puissant archevêque, et l'autre, un simple moine. La lutte devait nécessairement s'engager et l'issue n'en pouvait être douteuse.

Quant aux jugements portés sur Gottschalk par ses contempo-

raius, il est difficile de s'y associer : la plupart, en effet, sont dictés par la haine ; uu Hinkmar ou un Raban étaient trop intéressés dans l'issue de cette lutte, pour qu'on puisse accepter à la lettre leurs jugements. Dans ses différents écrits, l'archevêque de Reims, aussitôt qu'il parle de Gottschalk, laisse percer une animosité peu digne d'un êvéque chrétien. En parlant du libelle présenté par ce moine au concile de Mayence, Hinkmar emploie cette expression de « liber virosœ co)iscriptionis [YLïwkm.j De Prœsdest., ch. v, page 25). Dans la lettre qu'il écrivit au pape Nicolas, on aurait de la peine à reconnaître Gottschalk, dans le portrait qu'il trace de ce moine : « Homo animo elatus, quiet is impatiens, novorum terhorum. cupidus, insatiahili honoris amhitione incensus, protermts et tumultuosus, ut inani animi ostentatione et falsâ quadam novitate sui nominis famam adipisceretur, adeptam latius opinionem propagaret. et propagatam db ohlivionis injuria vindicar et (1)... » Chez Raban, on remarque la même intempérance de langage ; les mots violents et injurieux à l'adresse de notre moine sont trop nombreux, pour que nous puissions les citer; il ne voit dans son adversaire qu'un ambitieux orgueilleux et entêté, qui cherche à ébranler la foi de l'Église. Aussi les auteurs de r « Histoire litté^^aire de la France» ne se sont point trompés en disant que Raban peint Gottschalk avec des « couleurs fort désavantageuses (2). »

Parmi les auteurs postérieurs qui ont écrit sur Gottschalk, il en est un surtout qui, au dix-septième siècle, se fait remarquer par la violence de ses attaques : c'est le jésuite Cellot; le fragment que nous citons fera juger de l'impartialité de l'écrivain (3) : « Nomen infamia sua célèbre Gothescalcus, flabellura discordiœ^ cymbalum novitatis, conciliorum rnateries, EpiscojJorum labor, Rabani Mauri gloria, exercitatio Hinkmari^ Prœsdestinatianorum reswrectio, simulacrum per~ vicaciœ, œvi sui fabula, nostri yiegotium, e putri sarcophago et asini sepjultura sepultis cineribus tumultuatur. »

Quant à nous, nous ne pouvons nous associer à ces attaques que

(1) En parlant des partisans de Gottschalk, rarchevôque de Reims montre la même intempérance de langage : <v Complicum ejus, qui jam sicut vermes in piUredine scatentes, ebulUebant^ irw partim sunt mitigatœ... » Hinkm., 0pp. ^ tome II, page 539.

(2) Histoire littéraire de la France, tome V, page 353.

(3) Ludovici Cellnlii S. J. historia Gothescalci prxdesiinatiani, Paris, 1655, page 23.

la haine seule a pu dicter : l'impression que nous avons retirée de cette étude, nous a fait voir Gottschalk sous un tout autre jour. Sans doute, Ton peut regretter que notre moine ait employé, dans ses confessions surtout, des paroles blessantes pour ses adversaires; mais il ne faut pas juger ces paroles avec nos idées du dix-neuvième siècle ; les discussions théologiques du neuvième siècle étaient autrement passionnées que de nos jours; les hommes qui y prenaient part n'avaient point dans leurs paroles cette courtoisie que Tintérêt nous fait mettre dans les nôtres. Le fait qu'un homme comme Walafrid Strabo, l'un des écrivains les plus savants et les plus éminents de son siècle, ait pu avoir pour Gottschalk une amitié si vive et si sincère, nous prouve toute l'injustice avec laquelle ce moine a été jugé par ses ennemis. La lecture des confessions de Gottschalk vient confirmer cette pensée ; et l'on regrette qu'on ait usé de pareils procédés envers ce malheureux, oubliant, selon la belle remarque de saint Rémi de Lyon, que la vérité se persuade et ne se commande pas.

Vu :

Le Président de la Soutenance^ A. JUNDT.

Vu :

Le Doyen, F. LICHTENBERGER.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, GRÉARD.

CQ

03 cv.

rû ^

Jh a

i\^yi^-

Page 1