‹ GounodChapitre 23 sur 42 · DEUX MOIS A ROME. — TROIS AXS A LONDRES. POLYEUCTE · texte numérisé non relu

DEUX MOIS A ROME. — TROIS AXS A LONDRES. POLYEUCTE

Le succès de Roméo fut immense. En réalité c'était le premier triomphe de Gounod au théâtre, et ce devait être le dernier. De 1867 à 1872, le maître ne fera pas représenter un seul ouvrage, et quant à ses opéras ultérieurs, excepté son cher Polyeucte, il suffira peut-être, le moment venu, de les citer.

« Sera-ce du côté des Missions étrangères ? sera-ce du côté de l'Opéra? » Gounod, après Roméo, change encore une fois de côté, et revient dans le quartier de l'église. Au mois de décembre 1868, avec son camarade et ami Hébert, nommé directeur de l'Académie de France à Rome, il reprend le chemin de la villa Médicis. Il y emportait un poème d'oratorio, Sainte-Cécile, dont un autre de ses amis, et non des moins fidèles, le marquis Anatole de Ségur, était Tau-

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teur. Mais à peine en route, il commence à douter de son sujet, ou du moins de la façon dont l'a, conçu ]e poète.

9 décembre 1868, La Tronche. -

« Je viens d'écrire hier soir une immense lettre à Anatole de Ségur pour lui dessiner le programme, la coupe, l'étendue et l'explication des sept morceaux de musique dont se compose la première partie seulement de mon oratorio. C'est toute une transformation de ce qu'il a fait, bien que je me serve des mêmes éléments que lui ; mais j'y apporte aussi quelques modifications, outre celles que mon art commande tout naturellement. »

En janvier 1869. le projet de Sainte-Cécile est décidément abandonné :

a Lettre très sérieuse à Anatole de Ségur, dont j'ai immédiatement suspendu le travail par un télégramme... Je me suis aperçu que je faisais absolument fausse route, et que mon programme, en me ramenant au drame proprement dit, tourne précisément le dos au but que je veux atteindre. »

Voici la lettre en question :

Rome, mercredi 27 janvier.

Mon bien cher et excellent ami, « L'homme propose et Dieu dispose », on l'a dit et on n'aura

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jamais fini de le dire. Depuis saint Paul, renversé persécuteur et relevé apôtre, jusqu'aux plus humbles projets de la détermination humaine, nous sommes tous sous le coup de ces revirements dont parlait >"otre-Seigneur quand il disait à saint Pierre : Alius te cinget et ducct quô non vis. Il semble que notre chère Sainte- Cécile, que j'ai emportée de Paris et que je suis venu méditer et invoquer ici, avec un si grand désir et un si doux espoir de lui consacrer une des pages de ma vie musicale, n'était pas. pas à présent du moins, dans les vues de la Providence sur mes travaux. La première impression que j'ai reçue à Rome et qui a persisté plus d'un mois, sur deux et demi que j'y aurai passés, a été le bouleversement et l'anéantissement de tout ce que j'avais rêvé. A cet état douloureux et obscur a succédé soudain la vue claire, nette, précise et instantanée d'un tout autre travail, dont le plan, la forme et l'expression m'ont apparu avec une autorité si impérieuse, que je me suis mis immédiatement à l'œuvre et que j'ai même la témérité d'en écrire jusqu'aux paroles. Voilà certes une audacieuse tentative pour un pauvre musicien peu assoupli aux exercices littéraires, et j'aurai grand besoin de jeter sur le squelette de ma prose rimée une draperie musicale qui en dissimule la misère, pour n'en laisser voir que le sens et l'intention.

« Je vous montrerai cela à mon retour. Xous en causerons souvent et longuement. J'espère et je ne doute pas que vous me donniez l'absolution pour avoir momentanément déserté notre chère sainte en faveur de son divin maître. J ai le regret d avoir péché par ignorance et d'avoir dérobé, sans profit actuel, bien des heures précieuses à votre vie si pleine et si utilement occupée. Envoyez-moi mon pardon avec de bonnes nouvelles de vous et les tendres paroles de votre si chère amitié. »

Ce que veut Gounod pour le moment, c'est le contraire du drame et du théâtre, c'est une œuvre calme, profonde, une œuvre de sentiment et non de mouvement ou d'action. Il en demande

l'idée et l'inspiration à Rome, à cette Rome tou* entière, naturelle et surnaturelle, dont le charme l'a ressaisi tout entier.

i3 décembre :

« Il fait aujourd'hui un temps charmant, doux comme en septembre... Ce matin, chapelle Sixtine ; c'est plus beau pour moi que jamais : musique admirable, et musique de cette peinture-là.

« ... Je t'écris de la chambre turque, les yeux sur Saint-Pierre et, j'espère, le cœur dedans. »

i5 décembre :

« Rome est chaque fois, chaque jour, plus belle que jamais. Ce n'est plus de la surprise, de l'étonnement ; c'est quelque chose d'habituel, je dirai presque de maternel, qui vous enveloppe et vous couve, pour vous mener, par un travail insensible comme celui de toute la nature, à l'éclosion et à l'épanouissement de tout ce qu'on porte en soi. Aussi ne puis-je pas dire qu'en ce moment je ressente réellement le besoin de produire. Il semble que Rome me dise : « Tais-toi et écoute-moi. » Cette fécondation lente, qui, par un côté, révolte nos impatiences et nos empressements fiévreux, est pourtant salutaire en ce qu'elle nous fait rentrer plus au fond de nousmêmes et nous établit mieux dans ce silence intérieur et extérieur sans lequel il n'y a que des œuvres agitées et passagères »

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Ainsi, pendant quelques semaines, Gounod écoute Rome et la regarde. Tantôt il marche avec Hébert le long du Tibre « nu, silencieux, se déployant tranquille et large entre ses deux rives glaiseuses, bordées de cannes et d'osiers ». Tantôt il va passer l'après-midi chez Liszt, qui lui fait entendre ses dernières œuvres sacrées : Sainte-Elisabeth et Christus. Il en admire l'expression intense, qui pourtant lui parait « au delà peut-être des limites et de la sagesse du grand art ».

Mais déjà son repos lui pèse. Dans les derniers jours de décembre 1868. il écrit :

« Voilà dix-huit mois bientôt que je n'ai pas mis la plume à une œuvre ! une vraie œuvre. Voyons ce que 1869 m'apportera. »

Ce fut, dans la douceur du nouvel an romain, parmi les im-pressions pittoresques et saintes, ce fut l'idée au moins et l'esquisse de l'œuvre qu'appelait son désir.

ier janvier 1869. — «Ce matin, à six heures et demie, j'étais levé et commençais ma journée el mon année, comme j'espère et désire achever ma vie. »

•2 janvier. — « Ce matin, à huit heures j'étais à Sainte-Cécile avec mon ami 4, qui a dit la messe

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