DEUX MOIS A ROME
morceaux en me promenant. Ce numéro a* tout près de quatre cents mesures de musique. J'en ai fait aussi les paroles : ce n'est décidément pas commode. Je crois que jamais la composition d'aucun morceau ne m'a fait travailler autant que celui-là. H y a eu à combiner des éléments très divers et très attachants. »
Quelques jours après, Gounod est entré au palais Doria. Il y a vu — pour la première foi?. le croirait-on! — V Innocent X de Velazquez. à propos duquel il écrit, selon les idées et les goûts que nous lui connaissons : « C'est tout naturel, et c'est étourdissant... Comme les maîtres sont simples i Quelle tonalité toujours grave et discrète, même lorsqu'ils sont brillants et éclatants. Jamais un cri, pas de bruit. Tout cela nage dans une gravité profonde et tranquille, dans le calme de la plus haute sérénité. Ce n'est pas de l'esprit, c'est l'Esprit... Rome est unique pour enseigner le désintéressement. Il me semble qu'il faut être entièrement clos aux choses de l'art pour n'y pas voir, à n'en pas douter, que les auteurs immortels de tous les chefsd'œuvre n'ont pas songé un instant à ce que nous appelons : faire de l'effet. Rien ne tire l'œil. Ah ! que c'est contenu et sobre, le Beau ! »
De plus en plus, il se livre à la composition
i4a GOUXOD
— poétique seulement encore — de Rédemption, qui le prend et le possède aussi tout entier.
« Je suis au comble de la joie de me sentir embarqué et d'avoir coupé le câble qui me retenait au rivage, dans une inaction qui me tuait... Je me fais vieux et il faut bien que j'écrive une fois une œuvre toute selon mon cœur. Tu sais que j'ai pris le parti d'en faire le texte moimême, tant bien que mal; mais ce que j'ai à dire avec la musique n'exige pas une telle toilette littéraire, que je ne puisse tenter la besogne, et je m'y suis décidé. »
27 janvier 1869. — « Je commence à avancer dans mon texte et c'est tout ce que j'ai l'ambition de rapporter d'ici, comme fondation de tout le reste. Je me vois à la tête de deux ou trois ans de musique et je n'ai pas la prétention de trouver les idées musicales de tout cela ici. »
3i janvier. — « L'œuvre dont j'espère bien te rapporter le canevas entièrement écrit se divise en trois parties. La première a sept tableaux, la seconde en a six, la dernière en a trois. Gela fait donc en tout seize morceaux, dont plusieurs seront musicalement considérables. Les vers de douze de ces tableaux sont finis et recopiés. Je vais maintenant m'acharner sur les quatre tableaux qui me restent, afin de n'avoir plus rien
DEUX MOIS A ROME i43
à faire avec mon texte quand je partirai d'ici. »
Tout en prodiguant les détails sur son œuvre future, Gounod en cache encore, même à sa femme, et le sujet et le nom.
« J'espère, ma chère fille, te rapporter là une œuvre d'un puissant intérêt et d'un foyer incomparable. Je ne te dis pas le mot de l'énigme, pour t'en laisser la surprise à mon retour... Mon poème part de la douleur et des larmes pour arriver, d'époque en époque, à la pleine lumière et à la joie. »
Au moment d'abandonner Rome, la Rome de sa jeunesse, qu'il a retrouvée encore une fois, après trente ans, fidèle et bienfaisante, il ne peut se défendre de la remercier et de la bénir :
« Je me suis reconnu ici ces vieilles racines romaines qui ont tant saigné quand j'ai quitté l'Académie pour la première fois. Et puis, doisje te le dire, jamais le travail ne m'a souri comme ces derniers temps. Jamais mon art, mon cher grand art divin, ne m'a serré dans ses bras comme maintenant. Certes la Providence me console et me dédommage amplement de la cruelle et pesante année de stérilité que je viens de traverser et je n'aurais pas même été capable d'en souffrir, si j'avais pu prévoir ce qu'elle me tenait en réserve. Ce qui m'assure et m'installe
dans ce nouvel avenir, c'est que rien, dans les épreuves de cette dernière année, ne m'a fait pressentir ce que je vais faire maintenant. Ce silence, cette léthargie, en desséchant mon terrain. Font sans doute reposé d'une manière plus profonde et je ne puis pas en douter en présence des régions auxquelles je suis maintenant consacré sans partage et sans hésitation. Ma volonté personnelle n'y a été pour rien : j'ai subi l'action lente et cachée d'un changement d'axe, et je vois clairement, ce qui est la plus vive de toutes les joies. »
Rome aussi pourrait bien avoir donné à Gounod la première idée de Polyeucte, où nous trouverons, par endroits, quelque chose de romain. En cette même année 1869, après le retour de Rome, paraissent dans la correspondance du maître les premières indications relatives à l'opéra commencé. Au mois de juillet, il confère avec ses collaborateurs. Ses lettres de novembre et de décembre à ses amis Ségur ne respirent que Polyeucte, ce Polyeucte tant aimé.
16 novembre. — « Je recommande à vos prières non seulement la vie de mon âme et de mon cœur, mais particulièrement aussi, en ce moment, celle de mon esprit et de mon intelligence. Je vous fais responsable de mes lumières. »