‹ GounodChapitre 28 sur 42 · TROIS ANS A LONDRES · texte numérisé non relu

TROIS ANS A LONDRES

travaux de tous genres : composition, concerts et tournées, direction de sociétés chorales, dont une école de musique fondée par Mme \Yeldon pour tous les âges, y compris le premier, ou peu s'en faut. Dans la carrière de Gounod, sans que d'abord il s'en soit rendu compte, la période anglaise est une époque de surmenage, et qui faillit mal finir. Il achève Polyeucte et continue Rédemption. Mors et Vita l'occupe ensuite, et Georges Dan clin, qui ne sera pas achevé. Il fait représenter à Paris, de loin, sous la surveillance de Mme Weldon, déléguée à cet effet, les Deux Reines, puis Jeanne d'Arc. Quant aux chœurs, psaumes, lieder. qu'il écrit à Londres, sans parler des cantates ou de petits poèmes lyriques tels que l'exquise Biondina, le détail en serait innombrable. Mais ce n'est pas tout, ni le pire. Son « ange gardien », pour le mieux « garder », l'engageait en des affaires, en des embarras de toute nature, conflits, procès contre les éditeurs, où Gounod risquait, avec sa fortune, un peu de sa considération. Ajoutez encore la fatigue, la maladie, qui ne l'épargnait pas, enfin l'odieux d'une surveillance de plus en plus étroite et qui tournait à la séquestration. Pour délivrer le captif, il fallut que la Providence intervint. A la faveur d'une indisposition qui retint Gounod pendant quelques jours sous un autre toit que

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Tavistock-House, des amis, qui de loin veillaient, réussirent à l'approcher, à l'enlever littéralement, et le ramenèrent en France (été de

Au contact, enfin retrouvé, de la terre natale et de la pierre du foyer, il connut aussitôt son égarement. Alors il se prit à le détester de toute la force, de toute la passion qu'il avait mise à le chérir. On sait le reste, les fureurs de l'Ariane britannique, et ses vengeances : poursuites et pamphlets, manuscrits du maître longuement retenus, puis restitués avec des additions et corrections injurieuses, procès et condamnations pécuniaires, qui finirent par rendre impossible à Gounod, sous peine de saisie, l'accès du Royaume-Uni. Mais d'autres jugements, et d'une autre gravité, condamnèrent à son tour l'éternelle plaignante. Redevenu lui-même, Gounod, moralement au moins, remportait. Il eut la joie de diriger Rédemption, donnée pour la première fois au grand festival de Birmingham en 1882. S'il lui fut impossible, trois ans plus tard et pour les raisons judiciaires que nous avons dites, d'assister et de participer au triomphe de Mors et Vita, la présence de la reine Victoria à l'exécution de l'ouvrage dans Albert-Hall en 1886, prit du moins le caractère, en quelque sorte officiel, d'une attention, pour ne pas dire

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d'une réparation nationale envers l'illustre musicien français.

Gounod avait écrit un jour, en 1869 : (( ^e n>est pas de tomber qui fait qu'on n'est pas homme, c'est de ne pas se relever. » Homme, il le fut de l'une et de l'autre façon ; comme beaucoup d'entre nous, qui ne sont ni les meilleurs ni les pires, il le fut par ses défaillances et par ses relèvements. Louis Veuillot, qui le connut et qui l'aima, aurait pu dire de lui ce qu'il disait éloquemmentde plus grands que lui : « La foi catholique a donné au monde Mozart, comme elle lui avait donné Raphaël. Tous deux sont ses enfants, ses élèves, ses inspirés ; ni l'un ni l'autre n'a jamais perdu le caractère chrétien. Ce ne sont pas des saints, si l'on veut ; ce sont, si l'on veut, des pécheurs; ils ont porté la vie, ils en ont éprouvé les tentations, ils en ont subi les chutes. Mais leur esprit, leur âme, leur vie même, tout est resté chrétien, et ils sont morts chrétiens comme il avaient vécu, les yeux tournés vers le ciel, l'intelligence pleine de ses clartés. C'est ce que constatent leurs ouvrages, ce qu'attestent tous les documents. »

L'œuvre de Gounod, et sa vie même, en dépit de ses faiblesses, rend un semblable témoignage. Pendant ses vingt dernières années, de son retour en France à sa mort, son génie a été celui

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du christianisme, et presque celui-là seulement. Ce qu'il retrouvait en revenant d'Angleterre, après ce qu'il a nommé son « passage de la mer rouge », ce n'était pas seulement son pays, son foyer, c'était lui-même et surtout c'était son Dieu en lui. Il le salue alors, il le remercie, il l'adore avec la ferveur renouvelée d'un pénitent. A l'époque où nous sommes arrivés de la vie de Gounod, de sa vie religieuse, mystique, sa correspondance donne l'impression de ce qu'on appelle, dans le langage de la musique, une reprise, ou mieux encore, une rentrée. Elle est d'un éclat extraordinaire. Il écrit, le 18 octobre 1874 : « Dieu est prodigieux! Rien ne saurait vous décrire ce qui se passe en moi. Etre ce que Dieu me fait, voir ce qu'il me montre, entendre ce qu'il m'a dit, pénétrer « les choses incertaines et cachées de sa Sagesse », être introduit dans ses desseins inscrutables comme je le suis à cette heure ; après cinquante-six ans d'une existence qui présente un des exemples les plus éclatants, les plus irrécusables, je dirai les plus populaires, de la faiblesse et de l'irrésolution, faire tout à coup, au plus intime de soi-même, l'expérience de la force tranquille et de la paix invincible, c'est manifestement être le sujet d'un miracle.

« Je vous en envoie de suite la bonne et chère

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nouvelle, afin que vous glorifiiez Dieu, vous qui m'avez tant obtenu de cette grâce insigne pai vos ferventes prières.

« Vous direz avec moi le Magnificat... pour remercier Celui qui « a fait en moi de grandes choses ». Je n'ai pas besoin de vous en dire plus long. Il me suffit de vous mener haut, pour vous procurer les joies que vous méritez et que je veux vous donner parce que ce sont celles des saints.

« Le démon que vous savez est aux abois. Mais elle est encore de ce monde; donc un miracle peut encore la sauver. Priez pour elle qui me persécute. Ah ! que je surabonde de joie en Jésus au milieu de mes tribulations.

A vous,

Ch. Gouxod.

Sur un ton plus ou moins lyrique, toutes les lettres de cette époque ne sont que des hvmnes de reconnaissance, des « actes » de foi, d'espérance et d'amour. Gounod travaille alors (automne de i8j4) dans la paix, dans la joie et dans la lumière.

« Tu n'as aucune idée de tout ce que j'ai appris et compris depuis trois mois... de ce que m'ont (sic) appris et donné de vérité l'expiation de ces trois à jamais inqualifiables années.

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« Je travaille... je tâche de préparer l'avenir et de relever autant que possible tant de choses en ruines... Espérons que la restauration dépassera l'édifice primitif. Si Dieu me prête vie, je n'aurai pas souffert en vain.

« Je travaille à retrouver de belles choses que je ne veux pas perdre tandis que ma mémoire les possède encore. J'espère que le secours d'en haut me rendra la meilleure part de ce qu'auront voulu perdre les trames d'en bas. »

C'est Polyeucte, retenu comme otage en Angleterre, que Gounod récrivait alors, par cœur, et tout entier; Polyeucte, qui ne fut représenté qu'en 1878, mais avant lequel Cinq-Mars (1877) ne vaut que d'être nommé.

Polyeucte mérite bien davantage. Sans être, il s'en faut, un chef-d'œuvre, ni le chef-d'œuvre de Gounod, ni même l'œuvre qu'un tel sujet, antique et chrétien, amoureux et sacré, lui pouvait inspirer, Polyeucte a de belles parties. Je me suis rappelé souvent à Rome, parmi les ruines, des fragments de Polyeucte qui leur ressemblent. Le fond même de la tragédie, j'entends le fond psychologique, est rarement touché dans Topera. Çà et là pourtant il affleure. Des trois personnages principaux, Sévère, que Corneille a fait si « intéressant », est, chez Gounod, le plus

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faible. A peine sa « cavatine », ou sa « romance », (entre les deux mots j hésite à choisir) : Pour moi, si les destins un peu plus tôt propices, a-t-elle l'élégance volontairement précieuse qui convient aux paroles et même à l'époque, (c'est l'époque du chef-d'œuvre littéraire que je veux dire). Mais quelques traits, certaines répliques et des accents épars, esquissent le caractère de Pauline, soit par rapport à Sévère, soit vis-à-vis de Polyeucte. Les principaux se trouvent, une fois au moins, rassemblés dans une page admirable, belle cellelà d'une parfaite beauté, car elle exprime le sens intime et total du personnage, sans compter que les dehors et comme l'atmosphère environnante y est sensible également. Vous avez reconnu la fameuse Invocation à Vesta. Cela., c'est du Gounod très-calme, très-classique et très-pur, égal au moins au Gounod le plus amoureux et le plus brûlant. Voilà le Gounod qui chérissait Mozart et que Mozart aurait aimé. Sarastro surtout n'eût point ici désavoué Pauline. Rien ne manque à cette figure de femme, épouse et prêtresse à la fois ; rien, ni la grâce, ni la dignité, ni la pudeur, ni même àla fin, j'allais dire au sommet, et comme sur ce front chaste, une flamme, ou du moins une subite et passagère rougeur. Souvent, du haut du Palatin, penché sur le vallon du Forum, sur le pavé de la maison des Vestales, sur le bassin de

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marbre où l'onde est tantôt d'émeraude et tantôt de saphir, j'ai cru que l'invocation de Pauline allait monter à mes oreilles et m'apporter, avec l'hymne religieux et domestique tout ensemble, la voix, deux fois romaine, de l'autel et du fover.

Polyeucte présente ça et là d'autres traces antiques : le chœur nocturne des femmes au début, le petit chœur du festin, lointain écho des chœurs d'Ulysse et de Philémon, le ballet païen, enfin et surtout, avant la scène du baptême, et préparant avec elle un contraste un peu trop facile, la nonchalante, la voluptueuse barcarolle de Sextus. Elle évoque, celle-ci, des horizons romains encore. Sx jamais « le beau lac de Nemi qu'aucun souffle ne ride », se laissait reprendre les trirèmes impériales qu'il garde ensevelies, l'une d'elles, sur le « miroir de Diane » et sous le regard de la déesse, mériterait de porter de tels chants.

M. Saint-Saëns a raconté que le premier fragment de Polyeucte que lui fit entendre Gounod, ce fut justement cette barcarolle. « Mais, lui disje, si vous entourez le paganisme de telles séductions, quelle figure fera près de lui le christianisme ? — Je ne puis pourtant pas lui ôter ses armes », répondit-il avec un regard dans lequel il y avait des visions de nymphes et de

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déesses. Mais le christianisme non plus, il ne manqua pas de l'armer. Malgré des faiblesses, des vides, c'est une belle chose, et dont la beauté se soutient, que la longue scène du baptême : belle de composition et de gradation, belle aussi d'unité, belle enfin par le sentiment général où je ne sais quelle austérité primitive modère les emportements d'une juvénile ferveur. Certains élans de Polyeucte ont une irrésistible éloquence : entre autres, plus que tout autre, une prière lente, qui monte, et qui. longtemps contenue, finit par éclater d'amour.

Mais ce drame sacré renferme un chef-d'œuvre de pathétique religieux : la lecture de l'Évangile que fait Polyeucte a Pauline dans la prison. Au nom de leur amour, au nom des dieux que longtemps ils servirent ensemble, Pauline a supplié Polyeucte. vainement. Pour toute réponse, il ouvre l'Évangile et lit. Il lit d'abord la nativité, la venue et l'adoration des pâtres et des mages. Aux sons d'un graeieux Xoël, se déroulent les récits de l'enfance divine. Imperturbable, insensible en apparence, à force de pieux respect, la voix du récitant psalmodie sur une seule note et un frêle hautbois l'accompagne. Alors, ce que n'avaient su faire encore trois actes d'opéra : poser l'antithèse historique et morale qui résume et partage un tel sujet, voici

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que, pour l'accomplir, il suffît d'une humble ritournelle, et le paganisme, et Borne, et tout le vieux monde s'écroule, au souffle d'un pipeau de berger. Contre ce souffle grandissant, en vain se raidit la jeune patricienne. A chacun de ses doutes, à chacun de ses mépris répond une plus ferme, une plus fière assurance. « Puis, reprend l'invincible voix, puis, quand ils Veurent condamné, Au Golgotha Jésus fut emmené. » L'histoire de la croix succède à celle de la crèche. Qui donc, ayanl lu ces pages, refuserait encore à Gounod la dignité, la sublimité même du style religieux ! Il n'est pas en musique de plus beau crucifiement. « Lorsque je serai élevé, j'attirerai tout à moi. » C'est en s'élevant aussi que la voix de Polyeucte attire tout à elle. Elle s'élève lentement, et, de sa lenteur même, sa puissance d'attraction ne fait que s'accroître. Chaque note plus haute est plus intense et plus éclatante. L'orchestre au contraire s'assombrit. Des triolets désemparés y roulent à travers les ténèbres de la neuvième heure. Mais la voix monte, monte toujours. Enfin, sur les derniers mots : Et les deux mêmes ont pleuré, le souffle et les notes lui manquant à la fois, elle touche au faîte, en retombe et se brise. Gounod, une variante de son manuscrit en témoigne, n'a pas jeté cet admirable cri tout de suite. Voici

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