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Gouxod. i5
aa6 GOUNOD
« Ainsi », conclut Gounod — et sa conclusion est tout ce que nous voulons retenir — « ainsi le sens infaillible du génie devine (sans même se les définir souvent) les conditions supérieures sous lesquelles la violation d'une règle élémentaire cesse d'être une incorrection. »
Malgré tout, encore plus que par l'esprit ou la science, on peut dire de Gounod qu'il a connu, qu'il a créé par le sentiment. Et c'est là, pour l'artiste, la forme supérieure a toute autre, ou plutôt sans laquelle toute autre est vaine, de la connaissance et de la création. Jetons un dernier regard sur l'œuvre entier de Gounod, sur les personnages de son choix. 11 les a chantés parce qu'il les aimait, et s'il les a aimés, c'est qu'ils aimaient eux-mêmes. Il n'a jamais compris la haine et, des trois figures de Goethe, la seule qu'il n'ait pu faire sienne, c'est Méphistophélès, l'éternel déshérité d'amour. Tout en ayant la gaieté, l'esprit, (témoin le Médecin malgré lui), Gounod jamais n'eut l'ironie, l'amertume, ni la colère. Mais plus que personne il eut la tendresse. Et cette tendresse, cet amour, car il faut bien répéter le mot que nul autre ne supplée ou n'égale, cet amour, le musicien ne l'a rêvé, ne l'a traduit ni légendaire, ni colossal, ni philosophique, mais simplement humain. Il en a cherché l'expression la plus naturelle en même temps
que la plus intense; il Fa dégagé de tous les accessoires et de tous les alentours ; il l'a voulu pur de tout alliage et libre de tout lien, indépendant, pour ainsi dire essentiel, et comme cristallisé en soi-même, ivre de sa seule ivresse, beau de son unique beauté.
Jamais peut-être avant Gounod la musique n'avait donné cette place à l'amour. Jamais il n'y avait régné sans partage. Mozart ne Favait guère chanté qu'à fleur de lèvres, de ses lèvres divines. Gluck Favait enveloppé des plis de la stole antique. Rossini ne fît qu'en rire. Meverbeer, et avec lui Fécole de Fopéra français, se plut à mêler les choses de Fhistoire avec celles du cœur. Gounod parut, et, ramenant la musique du dehors au dedans, il lui donna pour rèode une parole de saint Augustin qu'il se plaisait à citer : Ama et fac quod vis. « Aime et fais ce que tu voudras ». Il ne lui fit presque pas faire autre chose. Le drame de Shakespeare, après celui de Goethe, fut resserré, concentré par lui dans l'âme seule des deux fiancés, des deux époux, des deux mourants. De l'amour ainsi isolé, mis à part, le maître de Faust et de Roméo et Juliette a laissé des études, et comme des ce analyses », dont avant lui notre musique ignorait la vérité et la finesse. Nous aurions beau séparer sa musique, à lui, des sujets, des paroles, qu'elle
accompagne et qu'elle traduit le plus souvent, nous reconnaîtrions encore qu'elle se rapporte, par ses formes purement sonores, par ses lignes, ses contours, ses cadences, à Tordre des sentiments bienveillants, affectueux. Gounod, dironsnous en terminant, Gounod a donné — et c'est là sa gloire — à la musique française un cœur nouveau : sinon peut-être un plus grand cœur, ou plus héroïque, un cœur du moins qu'une émotion aussi ardente, aussi tendre, n'avait pas fait battre encore.
Et ce cœur-là, c'était son propre cœur. En relisant l'œuvre de Gounod, j'ai cru le retrouver lui-même, le réentendre, le revoir, et revivre avec lui. Je me suis souvenu, d'un souvenir étrangement rapproché, qu'il fut mon maître et mon ami, que l'écouter, l'admirer, le chérir, avait été l'une des joies de ma jeunesse. Et cette joie, de nouveau ressentie à travers les années, a peut-être encore été trop vive. Il me semble que je l'ai mal exprimée, et volontiers, comme écrivait une fois M. Jules Lemaître d'un de ses auteurs préférés, j'écrirais de Gounod pour finir : « Je ne suis pas en état de le juger. A peine ai-je su dire que je l'aimais. »