HISTORIQUE
L'histoire de la goutte saturnine ne date réellement que de 1854. Dans un mémoire, lu à cette époque devant la Société médico-chirurgicale de Londres (Medico-chirurgical Transactions), Garrod attira l'attention sur les relations qui existaient entre la goutte et l’intoxication saturnine. On se rappela alors que bien auparavant, dès le xvin° siècle, certains auteurs avaient entrevu ce rapport étiologique. Les
‘observations de Musgrave, sur la colique de Devonshire
(1752, De Arthritide symptomatica), et les écrits de Falconer (1772, Essai sur les eaux de Bath) ne laissent aucun doute à cet égard. Plus tard, au commencement de ce siècle, en 1808, Hillier-Parry fait paraître un travail dans lequel on remarque un chapitre portant ce titre: Gout from lead, goutte par le plomb. En 1822, Barlow (Nouvel essai des eaux de Bath) signale quelques cas de goutte articulaire, consécutive à une intoxication saturnine. En 1845, Todd fait une leçon clinique sur le même sujet, au Collège de médecine de Londres. En 1856, Bence Jones fait remarquer que les plombiers et les polisseurs de glaces sont particulièrement disposés à contracter la goutte (The Lancet).
En France, le premier travail, à ce sujet, appartient à Charcot. Il publie, en 1863, dans la Gazette hebdomadaire, sous le titre : L’intoxication saturnine exerce-t-elle une influence sur le développement de la goutte ? une observation de goutte saturnine, dans laquelle, tout en faisant connaître les idées de Garrod, il refuse d’admettre, d’une façon absolue, le rôle pathogénique du plomb. « Avant de conclure, dit Charcot, il serait nécessaire de rechercher directement si les quelques goutteux qui se présentent dans nos hôpitaux, n’ont pas, pour la plupart, subi autrefois l’intoxication saturnine ; si, d’un autre côté, chez les sujets actuellement soumis à cette intoxication, on ne voit pas plus souvent que dans toute autre circonstance, la goutte naître et se développer. Or, cette enquête spéciale n’a pas encore été établie, et en conséquence la question ne peut encore, de ce côté, recevoir une solution définitive. » Et ailleurs: «Je crois qu’il est permis de dire dès à présent que, s’il paraît acquis que l’intoxication saturnine, ainsi que le veut Garrod, peut, avec le concours d’autres causes prédisposantes, contribuer puissamment à développer la goutte, rien ne démontre cependant que la goutte
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puisse se produire pour ainsi dire de toutes pièces, par l'influence exclusive, ou tout au moins prédominante, de l’intoxication saturnine. » Plus tard, dans ses leçons sur la goutte (Gazette des Hôpitaux, 1866-1867), le même auteur semble accorder au plomb une part plus large dans l’étiologie de la goutte. Enfin, dans une publication plus récente (Leçons sur les maladies du foie et des reins, 1877), Charcot admet sans réserve la doctrine de Garrod. « On n’ignore pas, dit-il, que la goutte articulaire la plus accentuée, en dehors de toutes les conditions classiques qui l’engendrent chez les gens aisés, peut survenir chez les saturnins, par le fait même de l’intoxication dont ils soufirent. »
En France, l’étiologie saturnine de la goutte est à peu près universellement adoptée; mais, en Angleterre, le pays cependant où la doctrine qui nous occupe a pris naissance, les opinions sont encore partagées. Saunder (Medical Times and Gazette, 1881) n'ose. affirmer la nature plombique des manifestations goutteuses chez les saturnins. Wilks, au contraire, n'hésite pas à admettre l’origine saturnine de certains accès de goutte.