‹ Goutte et Saturnisme dans la MarineChapitre 6 sur 20 · PATHOGÉNIE · texte numérisé non relu

PATHOGÉNIE

Le plomb est done une cause déterminante de la goutte ; mais par quel mécanisme intime ce résultat est-il obtenu ? Comment trouver une relation de cause à eflet entre deux affections paraissant, de prime abord, aussi différentes dans leurs origines et si dissemblables dans leurs manifestations extérieures ?

Ici les auteurs ne sont pas d'accord.

D’après Garrod, le plomb détermine des lésions rénales, la néphrite interstitielle notamment, qui empêchent l’élimination de l'acide urique, et par suite permet à ce résidu des combustions organiques, de s’accumuler dans le sang. Et pour démontrer cette opinion, le médecin anglais entreprit une série d’expérimentations pour arriver à reconnaître le caractère goutteux d’une affection donnée. Après avoir examiné pendant plusieurs jours les urines d’un certain nombre de malades atteints d’affections diverses pour constater le taux normal de l’acide urique, il les a soumis à l'usage médicinal de l’acétate de plomb, et il a vu diminuer l’excrétion de l'acide urique. Ce serait donc en paralysant l’action du rein, au moins pour ce qui touche à l’élimination de l’acide urique, que le plomb favoriserait la manifestation de la goutte (Charcot). D'autre part, chez douze individus atteints d’une maladie de plomb bien déterminée, colique ou paralysie saturnines, le sang fut examiné dans le but de savoir s’il ne contenait pas un excès d'acide urique. Deux de ces malades avaient éprouvé autrefois un ou plusieurs accès de goutte : chez eux, le sang fut, en effet, trouvé riche en acide urique, et cela n’a rien qui doive surprendre. Mais dans dix autres cas, il n’y avait jamais eu la moindre apparence d’une afiection goutteuse, et cependant dans tous ces cas, deux seulement exceptés, les réactifs et le procédé du fil (1) démontrèrent qu'il existait dans le sang de l’acide urique en excès.

Samuel Wilks pense que c’est dans le travail de dénu-

(1) Nora. — Voici en quoi il consiste : On recueille dans un verre de montre 5 ou 6 grammes de sérum frais ou encore la sérosité d'un vésicatoire ; on y ajoute quelques gouttes d'acide acétique concentré (6 gouttes pour 1 gramme de sérum), et on y laisse déposer pendant un ou deux jours quelques fils de lin. Au bout de ce temps, les fils examinés au microscope sont incrustés de cristaux d'acide urique ; dans le sang normal cette incrustation n’a jamais lieu.

trition qu'il faut chercher le mode d’action du plomb dans la production de la goutte. Le plomb arrêterait le processus normal de désassimilation et favoriserait ainsi la formation exagérée d'acide urique.

D'après Pouey, l’altération du foie, toujours malade chez les saturnins, aménerait l’uriéemie en entravant la fonction de désassimilation et en ralentissant les oxydations interstitielles.

D'après Lancereaux, la néphrite goutteuse, comme la néphrite saturnine, prendrait son origine dans un trouble primordial de l'innervation nutritive, et ce serait grâce à l'action du plomb sur le système nerveux que serait créé un syndrome pathologique en tout semblable à la goutte.

On trouve ce passage dans le livre de M. Bouchard /Malaladies par ralentissement de la nutrition, 1882) : « L'intoxication saturnine ne porte pas seulement son action sur les reins, elle impressionne tous les organes, elle entrave la nutrition, et peut réaliser des conditions générales favorables au développement d’une goutte qui ne s'accompagne pas nécessairement de troubles notoires de la fonction urinaire. »

D’après Jaccoud, il faut distinguer deux groupes de cas :

1° Celui où le saturnisme ne produit les attaques de goutte que lorsque les malades sont atteints de néphrite interstitielle depuis un temps plus ou moins long. Ici on comprend très bien que la néphrite gène l’élimination de l'acide urique, et l’apparition de la goutte l'explique parfaitement ; mais ces cas sont l’exception ;

2° Le cas où il n'existe point de néphrite antérieure. Or, chez l’ouvrier, par exemple, qui ne connaît pas la vie raffinée, on ne parvient pas à invoquer les excès d’alimen. tation ; il faut donc chercher la cause de la goutte dans l’évolution des matières azotées, non pas dans leur introduc-

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tion dans l’économie, non plus que dans l'élimination, mais en réalité dans un ralentissement, une altération de la combustion des matières organiques, de telle sorte qu’une proportion anormale persiste à l’état d'acide urique. Or, l’intoxication plombique a justement pour effet de ralentir les combustions organiques, notamment en ce qui concerne les matières azotées, et par suite, de créer l’uricémie. Il ne faut donc pas invoquer un défaut d'élimination rénale, et cela d'autant plus que lorsqu'on observe des goutteux en puissance. de goutte régulière avec attaques annuelles et périodes intercalairès de bonne santé, on trouve toujours pendant ces périodes, un excès constant d’acide urique.

En somme, la multiplicité des opinions sur la pathogénie de la goutte spéciale qui nous occupe, prouve que la question est loin d’être résolue. Et nous dirons, pour résumer notre pensée, que si l’altération du rein par le poison plombique joue un rôle dans la production de la goutte saturnine, cette altération ne peut cependant suffire à tout expliquer. Il y a encore quelque chose qui prime la lésion rénale, et ce quelque chose échappe pour le moment à nos investigations.

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