PRUDENCE ET CHARITÉ
Si l'on vous charge d'une commission désagréable pour quelqu'un, ne la faites pas, à
moins que vous ne soyez parfaitement sûr de sa vertu ou de son amitié. Il verra de mauvais œil qu'on vous ait pris pour confident d'une de ses sottises ; peut-être, vous soupçonnera-t-il d'exagérer l'avertissement dont vous êtes porteur. En fin de compte, vous êtes plus près de ses rebuffades que de sa reconnaissance, et vous risquez d'être inscrit sur la liste de ses ennemis. Si pourtant, la charité vous conseille d'affronter cette mésaventure, je n'ai plus rien à dire ; allez droit et ferme
La pudeur est un tissu d'une délicatesse et d'une sensibilité extrêmes, qui protège l'âme des adolescents. Il leur dérobe la vue malsaine des choses impures, mais il en reçoit une impression mystérieuse qui se traduit par la rougeur du front, l'effarement des yeux, et le malaise qu'on ressent en mauvais air.
Je me défie d'une fille qui reste insensible sous le coup de certaines conversations. Elle a peut-être gardé la cuirasse de l'ignorance enfantine, mais peut-être aussi le tissu de la pudeur s'est-U déchiré autour de son âme. Elle com-
prend et dissimule le goût qu'elle éprouve à entendre. Elle se déprave en silence.
La pruderie est la contrefaçon de la pudeur. La prude s'offense d'un mot sans maKce, et lui prête, avant que vous n'y ayez pensé, une double entente. Elle s'alarme, se récrie, et vous donne en spectacle, les convulsions de sa vertu blessée. Mais point de pourpre à son visage, point de ces grands yeux étonnés qui regardent tristement, point de frémissement ni de malaise. On n'apprend rien à cette grimacière ; elle sait tout ; c'est tant pis pour son âme
RECOiyMilSSANCE
Tâchons d'obtenir de nous la reconnaissance spontanée, c'est-à-dire le mouvement du cœur qui va tout de suite et tout droit à Dieu après un bienfait, sans se faire précéder par de longs avertissements. Si nous ne sommes pas ingrats, nous arrivons trop tard à l'action de grâces et presque toujours, après nous être satisfaits dans les choses même dont il faut remercier Dieu. Nous avons réussi, nous sommes contents ; les hommes nous manifestent leur satisfaction par des paroles agréables qui chatouillent notre amour-propre ; nous nous arrêtons à ces fadaises, nous écrémons la gloire ; le principal ouvrier de nos belles actions sera servi après nous, s'il
en reste Est-ce assez malhonnête ? — ■ Quand
la conscience nous avertit, nous cherchons à rendje à Dieu ce que nous lui avons pris ; il n'est plus temps ; la gloire est défraîchie. C'est tout de suite qu'il faut dire : « A vous. Seigneur, et non pas à nous : Non nohis, Domine, non nohis, sed nomini tua da gloriam»
L'âme reconnaissante aime à publier les
bienfaits de Dieu. Mais dans l'élan de son action de grâce, elle ne cesse pas d'être humble. Ce n'est pas pour se faire valoir qu'elle parle des opérations secrètes et des faveurs de Dieu, mais pour faire éclater sa bonté libérale. Quand elle s'écrie : «Venez, écoutez vous tous qui craignez le Seigneur, et je vous raconterai les grandes grâces qu'il m'a faites : Venite, audite, et narràbo, omnes qui timetis Deum, quanta fecit animœ meœ » {Ps. 65)., elle ne manque pas d'ajouter : « et j'en étais si indigne. »
Les parents se lamentent quand les enfants les quittent, pour se donner à Dieu. On dirait que la religion est un minotaure qui doit les dévorer. Ils ont pourtant quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, d'y être heureux. Qu'un mariage les emporte à deux ou trois cents lieues, avec quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'y être malheureux, on trouve cela tout simple, et personne ne se plaint. C'est ce que saint François de Sales faisait spirituellement remarquer à sa fille de cœur, M""-^ de Chantai : « Si vous vous fussiez remariée à quelque cheva-
lier du fond de la Gascogne ou de la Bretagne, vous eussiez tout abandonné, et personne n'eut rien dit. «
Je pardonne au cœur humain de saigner et de gémir, pourvu qu'il se résigne comme celui du vieux Frémiot : « Monseigneur, écrivait-il à l'Evêque de Genève, ce papier devrait être marqué de plus de larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle j 'avais mis la meilleure partie de ma consolation en ce monde, et du repos de ma misérable vieillesse, s'en va, et me laisse père sans enfants.
«... Toutefois, je me résolve et me conforme à ce qui plaît à Dieu. Puisqu'il veut avoir ma fiUe pour son service en ce monde, et la conduire par ce chemin à la gloire éternelle, je peux bien montrer que j'aime mieux son contentement, avec le repos de ma conscience, que mes propres affections. »
Ce vieillard est sublime dans sa douleur, mais j'aime mieux encore la foi joyeuse du vieux soldat, qui, pendant que toute sa famille fondait en larmes à la profession de sa fille, disait à l'un de ses amis, étonné de sa sérénité : « Comment veux-tu que je pleure, quand Jésus-Christ devient mon gendre ?»
Le rehgieux a choisi Dieu pour son unique bien, et s'est donné à lui. Dieu lui devient néces-
saire et doit lui suffire ; sinon, il faut qu'il se rabatte sur les choses qu'il a quittées. Mais ayant renoncé, il ne peut plus les posséder que comme un voleur. Sa conscience tourmentée lui reproche ce larcin. Il est le plus malheui'eux des hommes, jusqu'à ce qu'il devienne le plus infâme en étouffant les cris de sa conscience.
Je viens de dire à Dieu : Tu es mon bien ! A ce cri, toutes mes préoccupations, mes inquiétudes, mes peines, se sont évanouies. Mon âme est ravie ! Que sera-ce donc quand je dirai cela aux portes de l'éternité, et en prenant possession de ce bien, dont je ne tiens ici-bas que l'image !
Si le religieux met en son estime le mendiant et le milhonnaire sur le pied d'une parfaite égalité, s'il est indifférent à la compagnie des grands ou des petits, tout va bien : son renoncement est \Tai, Mais s'il préfère les petits et se trouve plus heureux en leur compagnie, tout est au mieux : son renoncement est parfait.
Quand un rehgieux s'inquiète de la quantité d'azote qu'il doit fournir à son corps, poiu* qu'il soit frais, dispos et bien allant, on peut dire : adieu, la pénitence !
La méthode scientifique appUquée aux observances monastiques, n'est bonne qu'à faire
des peureux qui se précipitent au galop vers la décadence. Pour n'avoir point à rougir de leur lâcheté, ils voudraient la faire consacrer par des lois de mitigation.
Les chapitres s'en défendent en vain.
Leurs déclarations , définitions , admonitions , exhortations, ne peuvent rien contre le mouvement descendant des communautés. Il faut que les saints viennent s'atteler à la réforme.
Ne nous contentons pas de les désirer, mais en attendant que Dieu les envoie, sanctifionsnous nous-mêmes, selon la vieille méthode qui veut qu'on fasse peu de cas du corps, et qu'on exige de lui, dans la mesure du possible, toutes sortes de bons services, malgré les infirmités qu'il éprouve, et surtout, malgré celles qu'il redoute. Une bonne dose de courage et de confiance en Dieu vaut mieux que les adoucissements réclamés par notre moUesse. Dieu prend soin de la bête, là où il voit une âme généreuse
Si nous voulons que la règle nous porte, commençons par la porter. Des observances sans gêne et sans souffrances, on n'en trouvera nulle part. Les négliger pour un mal de tête ou un trouble d'estomac, c'est faire un premier pas dans la voie du mépris. Le mépris conduit à la haine ; la haine conspire pour abolir ce qui,
dans la règle, répugne à la nature. C'est comme cela que les religions croulent
La dispense est un gril pour le religieux fervent ; il a hâte de n'}?- plus rôtir. Pour le religieux tiède, c'est un lit mollet où il fait son trou. Il s'y trouve si bien, qu'on ne peut plus l'en arracher.
A trop bien soigner les maladies qu'on a, on finit par s'habituer à soigner les maladies qu'on a peur d'avoir. Pour un homme, c'est ridicule ; pour un rehgieux, c'est odieux. En voulant empêcher les maladies d'entrer, il met à la porte la sainte pénitence. Et pourtant, il faudra bien qu'il reçoive un jour cette austère visiteuse. Je vois d'ici son purgatoire : un bon purgatoire fait exprès pour lui. Ah ! pauvre douUlet, c'est alors que tu seras bien malade, et pas moyen de se soigner
L'orgueil ! rien de plus ennemi de la perfection religieuse.
Mais prenons bien garde de substituer à l'orgueil personnel , l'amour-propre du corps. On s')"^ complaît sans défiance, et, en fin de compte, c'est toujours soi qu'on recherche et qu'on atteint.
« Mon saint ordre, ma sainte compagnie » servent de couverture à des individus bien
contents d'eux-mêmes en particulier, sous couleur de ne l'être qu'en général.
Chose curieuse ! l'humiKté elle-même peut être, en ce genre, matière à vanité. — « Il faut avouer que pour l'humilité, nous n'avons pas nos pareils, » disait un naïf capucin
Il ne faut s'inquiéter des autres en religion, que pour désirer leur perfection, pleurer leurs fautes, et prier pour eux. S'ils marchent droit, suivons-les ; s'ils s'égarent, efforçons-nous de les ramener dans le bon chemin, par de sages conseils, et de vertueux exemples; s'ils sont opiniâtres dans leur inconduite, abandonnons-les au jugement de Dieu, et faisons bien ce que nous devons faire, sans tourmenter notre âme par cette question indiscrète : pourquoi, les autres font-ils ceci et cela ? Gardons-nous bien surtout d'ajouter : Pourquoi ne ferais-je pas comme eux ? Ce serait un coup mortel pour notre conscience.
On demande : Pourquoi la profession religieuse ? — Parce qu'elle est l'Évangile en action ; parce qu'elle est nécessaire au progrès de la science sacrée et de la vertu chrétienne ; parce qu'elle proteste contre le relâchement des mœurs ; parce qu'elle attire les âmes généreuses qui aspirent à la perfection spirituelle ; parce que la surabondance de son culte et de
ses expiations, compense les impiétés du monde, et détourne d'une société corrompue, les verges de la justice divine. Ne servirait-elle qu'à affirmer le souverain domaine de Dieu sur la créature humaine qui se doit toute à lui, je ne vois, en ce monde, aucune profession qui soit mieux justifiée
« Dieu est notre part d'héritage, sa volonté sainte, le calice où nous devons hoire : Domimis pars hœreditatis meœ, et calicis mei. » {Ps. XV). Gardons-nous bien de chercher une part dans l'héritage des mondains, ni d'approcher nos lèvres de la coupe où ils s'abreuvent. — Le Seigneur est notre part. — Quelle part ! C'est tout, puisque Dieu est tout. Tel est le bonheur de l'âme qui se consacre à lui : elle hérite d'un bien qui ne se divise pas ; Dieu se donne tout à tous.
Voyez ce que font les mondains à l'égard de leurs héritages. Comme ils les gardent avec sollicitude! Comme ils les mettent, pour les conserver, sous la protection de toutes les lois ! Ainsi devons-nous faire, pour conserver le bien parfait qui s'est donné à nous : notre Seigneur Dieu.
C'est notre part d'héritage, recevons-le comme il se donne ; aimable ou sévère, glorieux ou sanglant.
C'est notre part de calice, buvons ce qu'il y
a mis : la douceur ou l'amertume, la joie ou la tristesse, la jubilation ou l'angoisse, la vie ou la mort, et disons toujours : « Le sort est tombé pour moi du bon côté, et de tous les lots de la vie, le mien est le plus beau : Funes ceciderunt mihi in iwœclaris ; etenîm hœreditas mea prœclara est inihi. » {Ps. XV)
Religieux qui ne s'aiment pas ; galériens qui se traînent l'un l'autre comme un boulet.
Soupçonneux ou crédule, mauvais supérieur. Tous deux finissent par se conduire, comme s'ils n'avaient que de malhonnêtes gens à gouverner
Quand on compare nos vertus amoindries à celles de nos ancêtres dans la vie religieuse, il semble que tout croule. On s'attriste et l'on calcule mélancoliquement le temps que peut vivre encore un ordre ou une compagnie. A quoi cela sert-il ? Ne donnerions-nous pas à notre institut une plus grande preuve de notre amour, s'il était moins transi, et s'il mettait résolument en pratique, le conseil de la grande Thérèse : « Nous devons, dit-elle, toujours avoir présent à l'esprit, que nous sommes aussi les fondements de l'édifice par rapport à ceux qui viendront après nous. Si nous qui vivons maintenant,
nous retracions dans notre vie, la perfection de nos ancêtres en religion, et si ceux qui viendront après nous, en faisaient autant, cet édifice spirituel demeui'erait toujours ferme. — Le devoir de l'âme religieuse est doux, quand eUe sait le relâchement s'introduire dans son ordre, de s'efforcer par sa vertu, d'être une pierre fondamentale sur laquelle on puisse relever l'édifice. » (Livre des Fondations, chapitre IV).
La miséricorde des supérieurs épargne, dans les communautés, le roseau froissé et la mèche qui fume encore. C'est bien. Mais ils doivent avoir le coiu-age d'ouvrh- les abcès, et d'en chasser le pus. Le pus résorbé, empoisonne le sang ; les rehgieux vicieux pourrissent une communauté. S'il est bon de craindre qu'une âme se damne, U ne faut pas oublier que le salât pubhc est la loi suprême : « Saliis po'puli swprema lex. »
Ce que Dieu fait dans le gouvernement de son grand monde, en sacrifiant une foule d'individus au bien général, un supérieur doit le faire dans son petit monde. La bonté sans sagesse et s^ans force, n'est propre qu'à détruire. . . .
Obligé de tendre à la perfection, le religieux cesse d'être bon, dès qu'il renonce à devenir meilleur
La grandeur de notre vocation ne doit pas nous faire oublier que nous portons la grâce de Dieu dans des vases fragiles. Il n'y a pas que le choc des mondains qui puisse fêler nos âmes et les vider.
Prenons garde qu'elles ne s'entrechoquent dans la vie de communauté. Petites jalousies, petites antipathies, petites rancunes, petites animosités, autant de fêlures par lesquelles la grâce s'écoule goutte à goutte, et qui finissent un beau jour, par nous mettre à sec
La règle encadre et met à leur place toutes nos actions : le lever et le coucher, le manger et le boire, la prière, le travail et le repos. — Un religieux, ami de sa règle, ne s'ennuie jamais. La régularité soude l'un à l'autre tous les instants de la journée, et produit l'unité de temps ; il s'écoule, sans qu'on s'en aperçoive
Ne pas sortir de la dispense, par peur de prouver aux autres, et de se prouver à soi-même, qu'on n'est pas aussi malade qu'on le croit, c'est manger du purgatoire
Pourquoi tant nous préoccuper de l'homme qui nous commande ? — Ce n'est pas à lui que nous nous sommes donnés, mais à Dieu. Si l'homme a des défauts, ne lui ressemblons pas,
mais faisons ce qu'il nous dit de faire, puisque c'est Dieu qui parle
Le religieux qui fait bon marché de la perfection, dans l'observation de ses vœux et de ses règles, s'expose à ne recevoii' que tout juste ce qu'il faut de grâces, pour qu'il lui soit impossible de reprocher à Dieu sa damnation
Homme daction, vous devez travailler à la sanctification des âmes, c'est-à-dire à la plus belle des œuvres, et au plus grand des biens. Former Jésus-Christ dans une âme, quel artiste a jamais entrepris œuvre pareille ? Préparer une âme à recevoir Dieu, sa vie, sa béatitude éternelle ! Quel philanthrope a jamais rêvé un si grand bien?
L'âme religieuse est choisie par Dieu. Mais ce n'est pas assez ; il faut qu'elle soit enlevée par lui du milieu du monde, pour habiter dans le temple de sa grâce, de sa paix, de sa béatitude. « Beatus quein elegisti et assumpsisti, infiahitahit in atriis tiiis. » {Psahn. 64)
Pourquoi nous laisser gagner par la fièvre d'égalité qui tourmente le siècle ?
L'égalité n'est vraie et aimable que dans les monastères où chaque religieux croit sincère-
ment que ses frères lui sont supérieurs, soit par l'âge, soit par l'autorité, soit par le talent, soit par la vertu
Le religieux est un oiseau captif à qui Dieu fait chanter le cantique des hautes vertus, pour attirer les âmes dans le filet de la grâce et de la perfection
Chacun des noms qu'on nous domie, est pom* nous une leçon. On nous appelle : Bévérends, Pères, Frères, Religieux, Moines.
Révérends : Parce que notre vie toute sainte, doit inspirer à tous le respect ; parce que nous devons être, plus que le commun des chrétiens, les tabernacles de la grâce et des grandes vertus ; parce que Dieu a pris sur nous des droits que nous ne pouvons violer sans sacrilège.
Pères : Parce que nous devons engendrer les âmes à la lumière, et à la grâce, et remplir auprès d'elles dans l'ordre spirituel, tous les offices d'amour, que remplissent les pères auprès de leurs enfants selon la nature.
Frères : Parce que nous ne formons ensemble qu'une seule famille dont tous les membres doivent être unis par les liens de la divine charité
Religieux : Parce que nous sommes plus que qui que ce soit, liés à Dieu, engagés à Dieu,
consacrés à Dieu, et que notre vie tout entière est vouée au sacrifice, le plus grand acte de religion.
Moines : {'j.:-k: seuls) : Parce que nous sommes séparés du monde
Et pourquoi sommes-nous séparés du monde ? Pour tendre à la perfection. Cela veut-il dire que Dieu nous demande des choses étranges et sublimes ? — Non ; tout ce qu'U y a de plus simple, de plus humble, de plus commun : bien faire, et faire pour Dieu, toutes nos actions.
Bien faire, avec exactitude, dans le temps, le lieu et la manière qui conviennent.
Bien faire, avec ferveur : non pas avec goût naturel, mais avec un généreux empressement, et une hbérale dépense de nous-mêmes, malgré tous les dégoûts.
Bien faire avec persévérance : pas aujourd'hui seulement, demain, quelque temps, sous l'impulsion d'un caprice ou d'un bon vouloir dont les forces s'épuisent , mais toujours jusqu'à la fin.
Bien faire, pour Dieu : c'est-à-dire que tout en nous, lui soit consacré, l'ordinaire et l'extraordinaire,que tout soit pénétré de son saint amour.
Séparés du monde, ne nous croyons pas à l'abri du péché mortel. Les splendeurs du ciel
n'en ont pas préservé les anges ; les délices du paradis n'en ont pas préservé le premier homme ; la compagnie du Sauveur n'en a pas préservé les Apôtres. Cette sainte communauté, pendant les jours lugubres de la passion, a été déshonorée par la trahison, le sacrilège, le parjure et l'apostasie.
Non, les murs du cloître ne sont pas impénétrables, et quand le péché mortel s'est glissé dans une âme religieuse, il est plus grave et plus funeste, que partout ailleurs.
Plus grave, parce qu'il prend souvent les proportions du sacrilège ; parce qu'il est une sorte d'adultère dont l'âme se rend coupable à l'égard de Dieu qu'elle a choisi comme son unique partage, et qui l'a mystérieusement épousée ; parce qu'il est l'antithèse radicale du but vers lequel doit tendre l'âme religieuse, la perfection, et par conséquent, une sorte d'apostasie.
Plus funeste, parce que ce n'est pas seulement un embarras dans le chemin de la perfection, c'est une chute, un renversement, L'homme gravissant la montagne ardue qui doit le conduire à la perfection, se retrouve tout à coup au pied de cette montagne, meurtri, contusionné, le ventre à terre, plus faible pour une seconde ascension. Combien plus si les chutes se multiplient et si l'habitude creuse des abîmes, au
GOUTTirS DE VÉRITÉ. — 15
fond desquels roule et gît l'âme pécheresse.
Question terrible : — Y a-t-il des religieux en enfer ?
Oui, il y en a, et beaucoup. Les religieux qui vont en enfer ne sont pas seulement ceux dont toute la vie n'a été qu'une longue- suite de prévarications sacrilèges, couvertes par l'hypocrisie ; ni ceux qui ont épouvanté leurs frères et scandalisé le monde par de grands crimes ; ni ceux qui, pour pécher plus à l'aise, sont rentrés dans le siècle, par la porte de l'apostasie. Mais les ingrats, à qui Dieu a beaucoup pardonné et qui ont lassé sa miséricorde ; mais les lâches qui ont reçu beaucoup) de grâces, et qui, par leur opiniâtre tiédeur, ont préparé le dernier péché grave qui devait décider leur damnation.
Ils sont aux abîmes éternels, et leur malheur est le plus efifroyable des malheurs. Dieu leur avait promis un majorât de puissance et de gloire; tout s'est changé pour eux, en un majorât d'impuissance et d'ignominie. Ils devaient juger les douze tribus d'Israël; ils sont jugés par la foule irritée et méprisante des démons et des réprouvés. Ils devaient posséder un centuple de gloire, ils n'ont recueiUi qu'un centuple de douleurs. — Horreur ! Le rehgieux damné sera l'épouvante des nations. Comme il fut un homme de choix, il sera un réprouvé de choix. Jadis, il
bénissait, et l'on s'inclinait sous sa main sacrée ; maintenant, tout le monde le maudit et le montre au doigt. Le voilà ! le voilà ! . . . .
Homme de Dieu, écoute donc aujourd'hui la voix du Christ qui t'appelle : « Viens, âme que j'ai choisie, je vais établir en toi mon trône : Veni electa mea, et ponam in te thronum meum. »
Laisse-toi faire, et que le règne du Christ en toi, soit souverain, universel, perpétuel.
Souverain : Aucune créature ne doit partager avec lui, l'empire de ton âme ; toutes doivent être à tes pieds. Bannis ces prétendants détrônés, s'ils conspirent contre ton roi, et te tourmentent de leurs vaines espérances. Ne les souffre que s'ils consentent à devenir avec toi d'humbles sujets.
Universel : Tout à Jésus, intelligence, mémoire, volonté, affection, sens : « tïbi dabo gentes hœreditatem tuam. » Le peuple de tes facultés doit lui appartenir. Dans ton intelligence, sa vérité ; dans ta volonté, sa loi ; dans ta mémoire, le souvenir de ses bienfaits ; dans ton cœur, son amour; dans tes sens, sa croix.
Perpétuel : Aujourd'hui, demain, toujours. Examine ta conscience, étudie dans ton âme les révolutions qui ont renversé le trône de ton roi Jésus ; préviens le retour de ces révolutions, par une législation sage et vigoureuse, une poHce
vigilante et sévère. Prends tes résolutions.
Le plus grand sacrifice de l'âme religieuse est celui de sa volonté. Pas d'avarice dans ce sacrifice. Reprendre dans le détail de la vie le bien que nous avons donné d'un seul coup, ce serait gâter l'holocauste.
Nous devons obéir entièrement, c'est-à-dire, exécuter tout entières, les choses commandées.
Prom'ptement .-obéissant sur le champ, et pour l'instant où l'on nous commande.
Joyeusement : sans murmurer, sans répugnance, et de plein cœur.
Humblement : avec une pleine soumission de notre jugement, sacrifiant nos propres vues à celles de nos supérieurs et croyant sincèrement qu'ils voient mieux que nous.
Donc, pas de résistance, pas de néghgence, pas de mauvaise humeur, pas de contestation d'où procède l'intimidation, pas d'artifice, pour faire fiéchir la volonté des supérieurs, du côté de la nôtre.
Il y a encore, dans l'obéissance rehgieuse, deux défauts qu'il faut éviter, et que j'appellerai VUltramontanisme et le Gallicanisme.
L'ultramontain est celui qui recourt sans cesse aux supérieurs majeurs, qu'il informe mal, afin d'échapper à l'autorité de son supérieur immédiat.
Le gallican est celui qui ne supporte qu'avec peine l'intervention des supérieurs majeurs, dans le régime des couvents et de la province, sous prétexte de sauver des franchises et des coutumes, qui ne sont la plupart du temps que des abus.
Le moine est un homme seul.
Il faut qu'au milieu du monde, il ne sorte pas de lui-même, et ferme si bien les avenues de son âme qu'il soit évident pour tous, qu'il veut rester seul.
Sa vertu publique, c'est la retenue : ensemble mystérieux de modestie, de pudeur, de discrétion, de silence, qui dit à tous : « Il y a ici une àrae réservée.)) Réservée à qui? — A un invisible compagnon, le plus aimable et le plus parfait des amis, révélateur, consolateur et soutien, — Diett ! sans quoi ; la solitude serait barbare et mortelle
Il est bien entendu que la perfection à laquelle nous devons tendre, doit être établie sur le fondement des vertus naturelles. Mais le fondement est caché en terre, et ne se voit pas. La présence des vertus naturelles est attestée par la solidité et la splendem? des vertus surnaturelles. Il en est qui font parade de leurs vertus naturelles. Ils parlent sans cesse de leur honnêteté, de leur
franchise, de leur loyauté, espérant ainsi se faire prêter de l'estime et de la considération Semblables en cela, aux cadets de Gascogne qui parlent beaucoup des châteaux qu'ils n'ont pas pour se faire prêter de l'argent
La première des vertus naturelles, sur lesquelles il faut bâtir, c'est la sincérité qui consiste à se connaître tel qu'on est, à se montrer tel qu'on se connaît, et à se traiter à l'avenant. Un peu de grâce de Dieu par là-dessus et vous avez une parfaite humilité
Comme l'amour de la famille est nécessaire au bonheur du foyer domestique, ainsi, la charité fraternelle au bonheur du cloître. Sans elle, le couvent n'est plus qu'une hôtellerie où le moine vient manger, boire, dormir et faire, en passant, ses paquets pour l'enfer
Les sages confessent, en de solennelles maximes la vanité des choses de ce monde.
« Que de vide dans les objets de notre sollicitude ! »
0 curas homimtm / O quantum in rébus inane !
(Perse. Sat. I).
Et plus énergiquement : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! »