I. T. II, p. V
dant qu'on aiguise le poignard, pour lui poHer un coup mortel. Mais on se trompe. Les flots d'une mer immense roulent et grondent entre le projet et son exécution. Les grands arbitres des afl*aires humaines, le temps et le sort, ont prononcé la séparation des deux mondes. Et que vaut la politique contre les décrets de l'Éternel * ? » Voici d'ailleurs ses sentiments intimes sur cet acte : « La résolution prise par la France de céder la Louisiane aux États-Unis était fondée, naturellement sur la conviction que la guerre reprendrait, comme c'est déjà commencé, entre la France et l'Angleterre. Vous me dites que vous aviez déjà commencé à trembler pour le commerce de votre ville. Dans ma lettre du i4 janvier j'avais dit, avant vous : « Je considère que la paix récemment brochée avec la France sera de très courte durée. » La paix d'Amiens était, à mon avis, la plus lourde bévue qui ait jamais été commise par des hommes ayant la moindre prétention au sens commun. Elle mettait l'Angleterre dans la nécessité de recommencer la guerre pour conserver son indépendance. Si elle était maintenue, elle donnait à la France la certitude de ruiner sa rivale à brève échéance. Elle tendait dans ses conséquences à détruire complètement les libertés de l'Europe ^. » Sans doute il conserve ses appréhensions sur les conséquences politiques de l'annexion et il les exprime le 7 janvier i8o4 à Jonathan Dayton, mais il commence ainsi ; « Quant à la cession de la Louisiane, j'aurais perdu toute pudeur aussi bien que toute prétention à l'intelligence, si je ne l'approuvais pas. Quelques millions de plus ou de moins pour le prix peuvent fournir aux démocrates une bonne occasion de crier, lorsque le traité a été fait par leurs adversaires, mais en réalité cela est négligeable lorsque le sujet est traité sur une grande échelle^. »
I. T. II, p. [i^\. Lettre en français — ^ 1. T. II, p. Vi5. 3. T. II, p. 'lôa.
Morris a toujours considère l'Empire, avant même qu'il cxislàt, comme une phase transitoire, qu'il fallait traverser avant d'arriver h la Restauration. Il l'a jugé aussi sévèrement que la Révolution. Même, à un moment donné, il rendait à celle-ci une justice rétrospective, en lisant le réquisitoire que rédigeaient contre elle certains révolutionnaires, passés au service de Bonaparte. Le i8 février 1806, il écrit à Parish : a Je viens de lire les Mémoires de Tallejrand ', dans lesquelsje trouve quelque vérité et beaucoup de fausseté. Tout est exagéré, môme la ricliesse de ses talents. Son caractî^re est également dénaturé. Il n'a pa.s à proprement parler de dispositions criminelles, bien que la vertu et le vice lui soient indiflérents ; il ferait le bien plutôt que le mal et serait capa~ ble, je le crois, de perpétrer un grand crime. L'bistoire de l'empoisonnement et autres semblables ne sauraient être vraies. Beaucoup de publications similaires sont tombées dernièrement entre mes mains et les révolutionnaires français y sont dépeints aussi noirs que le démon. Incontestablement dans ces dix dernières années il a été commis sur le théâtre de la France plus de crimes que i'Kistoire n'en enregistre habituellement ; et il est tout aussi incontestable que le système élevé sur d'aussi abominables fondations doit bientôt s'effondrer. Telle est la loi inaltérable de Dieu, attestée par
I. Du quiil icrit Marris veut-il pnrler ? En iSoO il n'arait paa poru il>- JftmeiriJileTiiUcjraoïl, incmedo» Mimoifes apoerjrpluii. Une lettre qu'il écrivait su moia il'aaùl i8o> à Liviagatoa, alors luiuiBlru liiw £lati>Uuu fn Fnniv, peut moUrr sur la voie. Il y dit (l. II, |i. t,-jG) ; n Jb (.riorai l« porteur do colle loltro lie vouloir bien ac charger do no^ <]él),ilx au ti^iit sur le gjTBliinc judiciaire. Envoj'ei-en un eiemiilnïnf nyrp moa couiplimqiilii i, M. Tnlleyrand qui se nouvient pcul-clre que uiiiis nom somii autreloig. » Ainsi Morris iiait renlré on reUUons aioc toa ancier me parait prolublo que les Mémoires en question lui uviûent è1 par Talloyrand lui-uifme. C'claionI, sans doirlo, Ji.'»^ rapporta >■
l'expérience toujours conforme des temps passés : mais ce ne sera point par des mains parfaitement pures que les pouvoirs actuels seront jetés à bas ou que de nouveaux pouvoirs seront élevés. Le- crime engendre le crime et une abomination succède à une autre, jusqu'à ce que l'humanité soit ramenée à l'innocence par Tcxpérience de ses fautes ^ »
Morris a prévu la ResHuration avec la même précision que l'Empire. D'abord il s'égare cependant. Il la voit relativement prochaine et terrible, croyant aux succès des monarques alliés contre la France. A la fin de mai 1798 il écrivait à Robert Morris, de sa maispn de Seineport : « J'ai en tout environ vingt sept milles pour aller à Paris et quinze environ d'ici à Fontainebleau. C'est cette dernière ville, j'imagine, qui sera le siège du gouvernement, si le parti royal l'emportait. Mais si Monsieur était régent, il pourrait résider à son palais de Choisi, à six milles environ des barrières de Paris et huit environ d'ici ^. »
Après la mort de Marie-Antoinette, il songe à la possibilité du démeiribrement de la France : « Cette exécution donnera, je pense, aux hostilités futures une teinte plus foncée et unira plus étroitement les puissances alliées. Elle fera taire l'opposition de ceux qui ne voulaient pas entendre parler du démembrement de leur pays et, par suite, on peut en conclure que le coup dont elle est morte a été dirigé de loin^. » Mais remarquons qu'à la suite de ce passage se trouve celui où il prédit^ comme inévitable, le despotisme militaire^. Le 3o décembre 179^, il constate d'ailleurs que le courant a changé : « Toute l'Europe est maintenant tournée vers la France, qui a récemment triomphé sur tous les points par l'extrême maladresse de ses ennemis. 11 semble à présent qu'ils reprennent leurs sens, qu'ils ont à la fin abandonné l'idée d'un démembrement et ont simplement l'intention de poursuivre le rétablissement du trône... S'ils agissent sagement et vigoureusement dans ce sens, il me semble qu'ils doivent réussir, car les Français sont fatigués et épuisés par la lutte. Ils détestent et
I. T. II, p. 483. — 2. T. II, p. 45. 3. T. II, p. 5'i. — /|. Ci-tlessus, p. S^i.
mfprisent leurs gouvernants actuels et, autant que j'ai pu on juger, ils désirent la restauration de leur prince ' . »
Tant qu'il resta en Europe Morris se préoccupa et môme s'occupa de la Restauration ; il s'employa, dans la mesure de son action possible, à la reconnaissance de Louis XVIII par les souverains d'Europe et prépara pour lui un projet de manifeste^. Il s'applique d'ailleurs à diriger vers un régime de sage liberté ceux qu'il considère comme devant devenir à nouveau les maîtres de la France. Au mois de juin 1795 il revoit à Londres M. de Moustier, dont il aurait voulu faire en 1791-93 l'un des ministres de Louis XVI ; s Le comte de Moustier me rend visite et nous avons une longue conversation. Si je puis juger de ses vues d'après sa conversation, il travaille à devenir l'un des ministres du nouveau Roi de France. Il me dit que le roi sera bien disposé à la conciliation avec tous les partis. Je prononce le nom du duc d'Orléans, mais il pense que cela peut rencontrer quelques dilTicultés '. » Le 8 juillet suivant : « Le comte de Moustier vient me voir. Il dit qu'il a été depuis longtemps en relations avec Windham. le ministre de la guerre et que dernièrement il l'a pressé de me voir et de me consulter. Il dit que M. Pitt a remis le soin des affaires de la Vendée à M. Windham. Lui (Moustier) a divers plans concernant la France : mais la liberté française n'y entre pas*. » Au milieu du même mois, il écrivait au vicomte de Roursac en lui envoyant un effet de cent livres sterling sur MM. Parish et C" de Hambourg ; « Ne parlez pas d'obligations. Souvenez-vous toujours de nos conversations et tâchez de faire comprendre à tout le monde combien il est essentiel de pardonner, d'oublier le passé en ne pensant qu'à l'avenir. Les dispositions ici sont excellentes. Ils veulent formellement rétablir la France, mais ne veulent pas verser le sang et les trésors de l'Angleterre pour assouvir des vengeances particulières. Ils sont dans ce quC j'appelle les bons principes, et je me trompe fort, ou le nouveau roi se déclarera ouvertement pour la modération et pour la coni'ilialion ~. n
. T, II. p. 70. Lcllrc « Waihin) .. T. 11, p. <Hi,9g, ,o,,ctc[.<l^i
Ce qui, dans cette période, désespère et irrite Morris c'est la folie des émigrés, leurs chimères et leurs haines. En voici deux traits. En juin 1795, à Londres, il se trouve avec un certain nombre d'entre eux dans le salon du marquis de Spinola : « La compagnie étant composée d'aristocrates de premier vol, la conversation tourne sur les afiFaires de France. Ils commencent par tomber d'accord que l'union est nécessaire entre les Français, mais lorsqu'ils en viennent aux faits particuliers, ils se dispersent et deviennent fous ; Mme Spinola voudrait envoyer le duc d'Orléans en Sibérie. Un jeune homme, un abbé, parle beaucoup et très haut pour montrer son esprit et à les entendre on croirait qu'ils sont tous à leur aise dans un petit souper de Paris. Notre petit abbé nous dijL que les chefs des Français, sentant combien est forte l'impulsion du peuple vers la monarchie, mettront le duc d'Orléans sur le trône et que celui-ci, trouvant impossible de gagner la bonne opinion des gentilshommes de France, finira par accepter. Je lui demande s'il est bien sage de lui faire cette réputation ; il dit que, sage ou non, le roi sera impuissant à empêcher ses partisans de l'insulter. Cela n'est que trop vrai, je le crains. On mentionne ses relations avec Montesquiou, comme une triste tache sur son écusson. Cependant Montesquiou (de quelque côté que son cœur aille) est une de leurs meilleures têtes et ils n'ont pas trop d'hommes intelligents parmi eux. Burgess, ce matin, me parlait d'eux avec beaucoup de mépris et leur conduite n'est pas faite pour inspirer le respecta »
L'autre fait se passe à Vienne le 26 octobre 1796. Morris là, comme ailleurs, a des connaissances : <c Je rends visite à Mme Oudenarde, qui me demande s'il est vrai que le Congrès m'ait chargé ici d'une mission pour demander la mise en liberté de La Fayette. Cela me fait un peu rire ; puis, l'assurant qu'il n'y a rien de vrai dans cette suggestion, je dis que c'est folie de le garder en prison. » Là-dessus, les Autrichiens, qui sont présents, prennent la défense dé leur gouvernement, et discutent froidement la chose avec Morris. Mais survient un