SUR LA FRANGE
Morris n*a pas été seulement un spectateur attentif de la Révolution française : il y a joué un rôle, secondaire maià voulu. Dans ce grand drame il a pris parti, et c'est pour la monarchie légitime qu'il s*est nettement prononcé. Cela se voit dès les premiers jours. A la cérémonie d'ouverture des Ëtats généraux, comme le roi est interrompu par des acclamations dans la lecture de son discours, Morris remarque : « La reine pleure ou semble pleurer, mais aucune voix ne se fait entendre pour lui adresser des souhaits. J'élèverais certainement ma voix si j'étais un Français, mais je n'ai aucun droit d'exprimer mon sentiment ; et c'est en vain que je pousse à le faire ceux qui sont près de moi * ». Il gardera toujours cette sorte de culte pour Marie-Antoinette. Au mois de décembre 17.91, il lui fait demander par Mme de Tarente une mèche de ses cheveux^. En 1796, c'est à elle qu'il songe lorsqu'il visite à Holy Rood la chambre de Marie Stuart^. Son attachement à la dynastie des Bourbons durera
. 2. T. 1, p. /I91 : « Dîné chez Mme TroncKin et rencontré Mme de Tarcnte. Je lui demande de me procurer une mèche de cheveux de la reine. Elle promet d'essayer. Je pense que Sa Majesté sera enchantée de ma requête alors même qu'elle ne l'accorderait pas, car telle est la femme, d
3. T. II, p. laa : « Dans la chambre de Marie on conserve quelques bro-
autant que sa vie. Après la mort de Louis XVI il prédit la Restauration et la favorise comme il peut par ses conseils. En 17(^5 il prépare et rédige un manifeate pour Louis Wlll '. Erifin en AmÉrique le ag juin i8ii il prononce en public un discours pour célébrer la Heslauration accomplie : <t Je vais, dit le Journal, entre onze heures et midi à une église où, après une prière du D'' Mason, je prononce un discours triomphal pour célébrer la chute de Bonaparte et la Restauration des Bourbons ainsi que la paix de l'Europe, qui en est la conséquence. Ce discours, assez bien écrit, lut en partie bien dit. L'auditoire fut très satisfaite »
Mais, pour prendre son rôle actifdans la Révolution. Morris dès les premiers jours clierclia à guider le gouvernement de Louis XVI. Il le Ht d'abord, indirectement, par ses ajnis influents, en particulier par La Fayette, et ses conseils sont dans le sens d'une révolution pacifique et libérale. Le aa avril 17^9, dans un entretien auquel assiste JetTerson, il recommande d'écarter de la personne du roi les gardes suisses'. Le 3 mai il recommande chaudement l'élection du duc d'Orléans aux
mets d'G<^nn: quelque chose, ai le lem] lut) : K le tends visite aii Comte de Wo.
a. T. II. p. 565.
3. T. l, p. 60: n J'émeW l'avi» q écartés de la personiic du roi par les
parait paa considérer ce point comme
Etats généraux * . Le 1 5 juillet, le lendemain de la prise de la Bastille, il cause avec MM. d*Aguillon et de Menou au Club de Valois dont il est membre, et émet « l'opinion qu'après ce qui s'est passé on ne doit pas souffrir que le duc d'Artois reste en France^ ». Il soupe avec ses deux interlocuteurs et dit-il, a le claret étant le meilleur que jaie encore goûté en France, je porte un toast à la liberté de la nation française et de la ville de Paris. »
Mais bientôt la note change et Morris se range directement du côté du roi contre l'Assemblée. « Le vicomte de Saint- Priest, qui dîne au Palais Royal aujourd'hui (2b janvier 1790) et qui est mon voisin de table, émet Tidée que le roi vienne à l'Assemblée dans le but de se mettre lui-même à la tête de la Révolution. Je blâme cette démarche et je lui dis. sans mâcher les mots que les conseillers qui la lui recommandent lui donnent un conseil inepte et perfide ^. Mme de Ségur n'est pas de mon avis et, après le dîner, son mari, à qui elle a mentionné la chose, me dit qu'il tient pour l'opinion contraire et désire discuter la question avant moi. J'ajoute simplement que le roi devrait envoyer ses enfants an comle^ d'Artois! de sorte que la famille royale tout entière ne fût pas au pouvoir de leurs ennemis et qu'il devrait alors laisser faire la nation comme il lui plairait. Dans le cours des choses ils reviendraient à leur allégeance*. »
Alors s'accentue son rôle de conseiller et de guide. Il se met en quelque sorte en relations directes avec le roi et la reine, par des notes, des plans de conduite, des mémoires qu'il leur transmet. C'est d'abord par Vicq d'Azyr le médecin de la reine qu'il les fait parvenir ^. Dans la suite, c'est
I T. I, p. 72 : « Je presse La Fayette, qui dîne avec nous, pour l'élection du duc d'Orléans, et je lui donne mes raisons. Il me dit qu'il sera élu. »
2. T. I, p. 129. — 3. En français dans le texte. — h. T. I, p. 27I).
5. T. II, p. 286, le 26 janvier 1790 chez Mme de Flahaut au Louvre: « A onze heures et demie nous sommes laissés en tête à tête. Je lui communique une note écrite ce matin sur la situation des alTaires et la conduite que le roi devrait poursuivre. Elle me dit qu'elle la fera venir à la reine par Vicq d'Azyr le médecin de la reine. Je lui dis qu'elle doit cultiver la société de la reine et lui donner des avis directement contraires à ceux que le roi
s8 ■ GOUVERSEUR MOBRIS
par M. de Monlmorin, ministre des Affaires étrangères qu'il communiquera avec le roi. Nous aurons en particulier à relever un mémoire important sur l'acceptation de la Constitution iju'en août 1791 il voulut transmettre par cette voie, mais qui s'arrêta en l'oute. Après la mort de Mirabeau et presque aussitôt, il a pris, en quelque sorte, la place de celuici. comme conseiller extérieur et secret de la royauté et il lui offre un concours qui. chez lui, est absolument désintéressé. On peut voir par une mention que porte le Journal le ao avril 1791. combien, à cette date, il était déjà mêlé à la politique et aux intrigues de la Cour : « M. Brémond et M. Jaubert viennent me voir. Je les mets a l'œuvre pour amener les Jacobins à secourir le roi et repousser l'attaque du département. Je ni'habillc cl vais rendre visite au Comte de Montmorin. à qui je montre la forme d'une lettre que j'ai imaginée comme réponse du roi au département' . Il me dit
n'uurût jjiniâîa lieu de «e pUîadre de lui. Lu raiae Aourit et dît quelle «jivdîE quel éiaii eat aidî, ^ <{U(û le médecin répliqua. : a Alors votre Majealé « lu'épDrgTicra l'inditcrétion lia le nommiir i. 11 lui donna U noie quo j'maÎB écrilfl. et que Mme de Flahant ««ait recopiée pour l'oecosion. s — P. 3g3. 17 mars 1701 ; a Vicq d'Aïjr arrito (au Louvre} et nous avota une
lui donne quelques aperçus sur le pasEc pour élucider l'avenic ; et il est également surpris de mes inTonnations et de la Totce de mes raisoai. Je vois
I, 11 s'agit de l'adrMse du déporlement de Paris bu râi du i3 Hvril 17(11 {Riimpnssioa de fancim MomUar. t. Vlll, p. 170) dans laquelle on lil DOtamluont ce passage: s Sire, pat une démarche Tranche éloignei de vous les
itei maintenant le roi d'un peuple libie et chargci de cctie instrnclÏBa d'un nauvcBQ genre des Ministres qui ne soient pas indignes de cel.ts auguste Tonction. Que la Nation apprenne que son roi a choisi pour environner sa ' \i plus feruiH appuis de la bbcrtâ: car fajanrd'hui il n'«t pas
~ - P- '87)Uré-
«arlct(p. .0.)
LES IDÉES DE GOUVERNEUR MORRIS SUR LA FRANGE ay
que ce dernier est effrayé de la démarche qu'il a faite. Gela est vrai en partie, je le sais, mais il est également vrai que la démarche est hardie et, si elle réussit, décisive ^ » Et le i®*" mai 1791 : « J*ai un longue conversation après dîner avec Montmorin, au cours de laquelle je lui montre une note que j*ai faite sur leur situation. Il me demande de la lui laisser et je la lui donne mais avec l'injonction que personne, sauf Leurs Majestés, ne saura de qui elle vient ^.. » A la fin de l'année 1791, c'çst Montmorin qui est le protégé et Morris le protecteur*^. Son influence est assez grande pour cela, et il est en communication constante avec le roi et la reine ^.
Nous aurons l'occasion de constater combien ont été fréquentes et importantes les relations de Morris avec la Cour et avec certains ministres du roi pendant toute la durée de l'Assemblée Législative. Cependant survint un événement qui semblait devoir y mettre fin, ou du moins en changer totalement le caractère : Morris fut nommé au mois de février 1792, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France. Il était alors en Angleterre, et, à son retour en France, ses relations avec la Cour, si elles étaient connues (et elles étaient au moins soupçonnées par le ministère) pouvaient rendre difficile qu'il fût agréé en sa nouvelle qualité. On était alors en
a réponse que le roi lui-même fit au Directoire du département en le recevant le a a avril.
3. T. I (la novembre 1791, p. 680) : « Montmorin me dit qu'il a écrit au roi son opinion sur le décret contre les émigrés et offert de lui préparer un travail sur ce sujet ; qu'il (le roi) est venu postérieurement à son Conseil, mais qu'il n'a pas desst^rré les lèvres. Je trouve que mon pauvre ami est à bas, mais il ne doit pas être abandonné. » — P. 681 (ao novembre) : « Je. vois M. de Montmorin et lui dis le but de ma lettre au roi à son sujet. »
■ 4. T. I, p. 481 : a Vicq d'Azyr me dit qu'il a répété à la reine la conversation qu'il a eue avec moi au sujet du décret contre les princes et qu'elle a désiré l'avoir par écrit, disant qu'elle savait apprécier à sa juste valeur tout ce qui vient de ce côté. Il pense que cela a contribué, dans une certaine mesure.au rejet. Je n'en crois pas un mot ». — P. /48a (a6 novembre) : « Vu Montmorin qui me dit que le roi ne répond jamais à ses lettres et qui me demande s'il répond aux nûennes. Je lui dis que non et que je n'attends pas de réponse parce que je ne lui demande riefi. »
Zù GOUVERNEUR MORRIS
effet aou9 le ministère Girondin et Mme de Flaliaut, l'amie de Morris, lui donna d^a son arrivée une information en ce sens'. Il n'en fut rien cependant. Mais lorsque le ministre des Affaires étrangères, Dumouriez, recul le nouvel ambassadeur, il ne voulut point lui laisser ignorer qu'il était au courant des choses : « Mon entreyue avec le ministre des Affaires -étrangères, raconte celui-ci, est très courte^... Il ajoute que je suis déjà connu du roi. Je réplique que je n'ai jamais vu Sa Majesté qu'en public et que je n'ai de ma vie échangé un mot. avec Elle ; bien que quelques-unes de leurs gazettes aient fait de moi un de ses ministres, et que je suis persuadé que si le roi me voyait il ne me reconnaîtrait pas. Là-dessus, il dit que. puisque j'ai mentionné cela, il reconnaîtra que telle est en effet l'idée générale. Je lui réponds que je suis naturellement franc et ouvert et que, par suite, je n'hésite pas à déclarer que. du temps de l'Assemblée Constituante, étant alors un simple particulier et poussé par ma considération pour cette nation, j'essayai d'apporter à la Constitution certains changements qui me paraissaient nécessaires à son existence; mais que je n'eusaucun succès et qu'étant maintenant un homme public, je considère comme mon devoirde ne point memëler de leurs affaires '. » Bien que le langage de Morris fût, sur le premier point, équivoque et à double sens, ce qui peut étonner chez un homme que la morale en politique préoccupe si fort, sa déclaration fmale était correcte. Il parut d'abord vouloir s'y conformer rigoureusement, car voici ce qu'il disait la veille à l'une des confidentes de la reine : « Allé chez Mme de Tarente, qui a follement joué l'aristocrate à sa section. Elle désire très fort avoir mon sentiment, et je lui dis que je n'en ai point formé. Elle désire une sorte d'avis pour la reine: je lui disque, dans ma situation présente, je ne puisen donner aucun ; mais qu'au surplus je pense que leurs Ma-
LÈS IDÉES DE GOUVERNEUR MORRIS SUR LA FRANGE 3i
j estes non seulement devraient marcher dans la ligne de la Constitution, mais encore ne devraient en leur présence pernîettre à personne de plaisanter sur ce sujet, bien moins encore de blâmer sérieusement les ministres ou leurs actes ^ a Mais cette réserve, si naturelle et si nécessaire, ne dçvait pas tenir contre ses ardentes convictions. Il les trahit dès le jour de sa présentation officielle à la Cour, le 3 juin 1792. «M. Spardow ^ déjeune chez moi et nous allons ensemble au Château des Tuileries. Je suis présenté au Roi, qui dit en recevant mes lettres de créance : « C^est de la part des Étais-Unis^ » et le ton de sa voix et son air embarrassé marquent bien la faiblesse de son caractère. Je réponds : « Oui, sire et ils m^ont chargé « de témoigner à Votre Majesté leur attachement pour Elle et (a pour la Nation française. » Je suis ensuite présenté à lareiwe, qui me montre son fils et me dit : « // n'est pas encore grand. » Je réponds : « J'espère, Madame, quil sera bien grand et vérita- « blement grand. » — a Nous y travaillerons. Monsieur^. » Bientôt on le voit de nouveau en relations étroites avec certains ministres ou anciens ministres du roi, travaillant pour le roi. Nous le verrons même mêlé à la préparation d*un véritable coup d'État, nouant les fils de Tune de ces intrigues qui s'ourdissaient de divers côtés en 1 792 autour et au profit de Louis XYI, tantôt avec son consentement et tantôt à son insu. Il deviendra même, presque in extremis, le dépositaire d'une partie des fonds royaux.
Enfin il paraît avoir été question plusieurs fois de faire de Morris l'un des ministres de Louis XVI, non au sens figuré où l'entendait Dumouriez, mais en réalité et en titre. C'est Mme de Chastellux qui lui en parle la première le 24 octobre 1789: « Après que le reste de la compagnie est parti, nous restons, le chevalier de Foissy et moi chez Mme de Chastellux et nous bavardons un peu. Elle dit qu'elle fera son don patriotique en me présentant au roi pour l'un de ses ministres. Je