‹ Gouverneur MorrisChapitre 32 sur 150 · Ibidem, p · texte numérisé non relu

Ibidem, p

2. Buchus et Roux, Histoire parlementaire delà dévolution française, t. II,

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tous. Le gouvernement avait laissé le mouvement s'engagera fond dans une voie où il ne pouvait plus reculer. La charte octroyée n'était plus possible : c'était maintenant de l'Assemblée que devait venir la Constitution. Mirabeau le disait fort clairement dans sa Treizième lettre à ses commeiianis : « N'était-il donc pas inutile, pour arriver à un tel but, d'assembler les représentants du peuple? Si le monarque est libre de faire des lois d'après les cahiers des différents bailliages, les ministres n'avaient qu'à se les faire adresser par la poste i^ Ou plutôt qu'avaient- ils besoin de cette formalité ? Ne pouvaient-ils pas continuer le rôle de législateurs, qu'ils ont joué jusqu'à ce moment?... Persuadés des intentions bienfaisantes de S. M. leur dernière ressource est de la tromper sur les moyens d'exécution, de lui persuader qu'elle n'a besoin que d'elle même pour opérer le bien. Si cependant, lors du règlement (janvier 1789), dans un temps où le roi était incontestablement Législateur provisoire, ils n'ont pas crû qu'il leur fût permis de déterminer le mode des délibérations, de quel droit (le) voudraient-ils aujourd'hui, qu'il existe une Assemblée législative, pour usurper la quajiité de faire des lois qui ne peut ni ne doit leur appartenir? »

Voici comment le procès-verbal, imprimé par ordre de l'Assemblée nationale (n° 5), raconte l'épisode décisif: « Peu de temps après la retraite du roi, une partie de MM. du clergé et MM. de la noblesse s'étant retirés, le grand maître des cérémonies s'est approché de M. le Président, et lui a dit qu'il avoit entendu l'ordre du roi de se retirer. M. le Président a répondu qu'il ne pouvait séparer l'Assemblée qu'elle n'eût délibéré librement sur ce sujet. Le grand maître des cérémonies a dit qu'il allait rendre compte de cette réponse au roi. » Mais cette fois encore ce ne fut pas, on le sait, le président qui parla le premier : ce fut Mirabeau qui dit le mot décisif. D'ailleurs, dans sa, forme traditionnelle, l'apostrophe à M. de Dreux Brezé : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes », est, comme le mot du général Gambronne, une admirable cristallisation duc au génie populaire. Voici comment, au lendemain dés faits.

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Mirabeau rapportait ses propres paroles dans sa Treizièmelettre à, ses commettants : « Les autres sont restés constamment à leur place. Bientôt M. le marquis de Brézé est venu leur dire : « Messieurs, 'vous connaissez les intentions du <i roi. » Sur quoi, un membre des Communes, lui adressant la parole, a dit : « Oui, Monsieur, nous avons entendu les in- « tentions qu'on a suggérées au roi, et vous, qui ne sauriez « être son organe auprès des États généraux, vous qui n*avez ici « ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour « nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équi- « voque et tout délai, je vous déclare que si Ton vous a chargé oc de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour a employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la ce puissance de la baïonnette. » Alors d'une voix unanime tous les députés se sont écriés : « Tel est te vœu de T Assemblée. »

Les baïonnettes ne vinrent pas, et, dès le lendemain, malgré un grand déploiement de forces militaires, l'Assemblée nationale, qui avait formellement repris le a 3 ses arrêtés du 17, put librement continuer ses séances et ses délibérations. Les membres dissidents du clergé (ceux qu'on appelait les évéques), et les membres de la noblesse s'y ralliaient peu à peu, par petits paquets. Cependant la majorité de la noblesse tenait encore ; ce fut le roi lui-même qui les engagea à se réunir. Voici comment Rivarol raconte la chose : « La majorité des nobles et la minorité du clergé prirent un parti qui, dans toute autre circonstance, aurait été aussi heureux qu'habile ; les nobles et les prélats acceptèrent purement et simplement la déclaration des droits donnée dans la séance du 28. Par là ils mirent le roi à la place de l'Assemblée nationale ; mais ils offraient ce qu'ils n'étaient pas en état de donner. Les espriLs fermentèrent à un tel point que S. M. écrivit elle-même aux nobles et au clergé non réunis que « touchée de la marque « de fidélité qu'ils lui donnaient en acceptant sa déclaration « elle ne pouvait cependant se dispenser de les inviter à se u réunir avec ceux qui ne l'acceptaient pas *. »

I. Journal politique national, n' 18; Œuvres choisies, t. II, p. 3/i. Le nuiiicro porte comnio épigraphe : Possunl quia posse videntur.

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Le 37 juin « à quatre heures, dit le procès-verbal de l'Assemblée (n? 9), MM. du clergé et MM. de la noblesse, non réunis, ayant à leur tête MM. du clergé, M. le cardinal de La Rochefoucault et MM. delà noblesse, M. le duc de Luxembourg, sont entrés. M. le cardinal de La Rochefoucault a dit : «. Messieurs, nous sommes conduits ici par notre amour et « notre respect pour le roi, nos vœux pour la paix et notre zèle « pour le bien public. » M. le duc de Luxembourg a dit : « Mes- « sieurs, l'ordre de la noblesse a arrêté ce matin de se rendre «c dans cette Salle nationale, pour donner au roi les marques de « son respect et à la nation les preuves de son patriotisme.. »

L'Assemblée nationale existait désormais en fait comme un droit, maîtresse du champ de bataille, où l'on ne s'était pas battu. Et la charte, la déclaration des droits du a3 juin P Elle était, comme dit Rivarol, «caduque parle désistement tacite consigné dans la lettre de Sa Majesté aux nobles non réunis».

J'ai insisté sur ces faits parce que c'est par cette porte qu'a passé la Révolution tout entière. Gela était nécessaire d'ailleurs pour comprendre le jugement que Gouverneur Morris a porté sur eux.

Dès le jour même de l'ouverture des Etats généraux, il voit poser et entend discuter la question du vote par ordre ou par tête.

Naturellement le 5 mai 1789 il est allé à Versailles et il est forcé d'y rester à dîner. « Aussitôt que je le puis, je me dégage de la foule ; je trouve mon domestique et je vais où ma voilure a été remisée, me sentant assez grand faim et n'étant point disposé à demander un dîner à personne, convaincu qu'en ce jour il sera présenté plus de requêtes de cette nature qu'il ne sera agréable à ceux qui ont un dîner à offrir. Je trouve que mes chevaux ne sont pas harnachés et que je suis chez un traiteur. Je demande à dîner et l'on me montre une pièce où il y a une table d'hôle, à laquelle sont assis plusieurs membres du tiers. Nous entrons en conversation et parlons de la manière de voter. Je leur dis qu'à mon avis, lorsque

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leur Constitution sera faite, il sera bon pour eux de voter par ordre, mais pour la faire il convient de voter par iête. Ceux qui comprennent le mieux les choses inclinent à mon opinion, mais ce sont des Bretons et l'un d'eux appuie si fortement sur la tyrannie des nobles et attaque si chaudement son ccll^gue, que les autres tournent, et l'un d'eux, un noble qui représente le tiers, vocifère tellement contre son ordre que j'ai la conviction qu'il veut s'élever grâce à son éloquence et qu'il finira, je m'y attends, par voter conformément à l'opinion de la Cour, quelle qu'elle soit. Je leur souhaite très sincèrement d'être en parfait accord et de bien s'entendre entre eux, et je pars pour Paris * . »

L'opinion qu'exprime ici Morris est remarquable et faite pour étonner. Nous verrons en effet, qu'il est très attaché aux ordres privilégiés; qu'il veut conserver tout au moins la noblesse avec ses privilèges. C'est un point essentiel de sa doctrine constitutionnelle. Comment proposa-t-il alors de faire la Constitution en votant par têtes? C'est là justement le système qui permettra de supprimer tous les privilèges et les débris du régime féodal. Peut-être pensait-il à ce moment-là,^ que pour établir en France la liberté constitutionnelle, il fallait la puissance d'une Assemblée unique où le tiers était presque d'avance assuré de la majorité.

L'autre face de son opinion n'est pas. moins surprenante. Ëntendait-il que la Constitution faite, il y aurait, comme le porte la première déclaration du 23 juin 1789, trois chambres délibérant séparément et dont l'accord serait nécessaire pour prendre une résolution ? Mais comment faire accorder un semblable trio ? Telle n'était pas au fond sa pensée. Ces diisputes préliminaires n'avaient pas à ses yeux une très grande importance, si ce n'est par leur longueur ; car il comptait toujours, nous l'avons constaté - et nous allons le constater encore, que le roi intervienflrait pour imposer ou proposer une véritable Constitution, qui substituerait aux vieilles formes des États des formes nouvelles et créerait sans doute deux Chambres, à peu près comme le voulait l'évêque de Langres ^.

1. T. I, p. 7C. — 2. Ci-dessus, p. y4- — 3. Ci-dessus, p. 92.

Le lajiiia il apprend la démarche décisive du tiers: li H. JcITcraon, qui arrive de Versailles, me dil que le tiers a sommé In noblesse et le clergé de se joindre à lui el de procéder a l'expédition des aflaires. ce qui a mis la noblesse en i-age. Il considère qae les affaires de ce pays sont dans une situation Ires critique. Gela est vrai, maisl'autorilé royale est d'un grand poids, et si elle vient en aide aux ordres privilégiés, elle peut encore prévenir leur destruction. Cependant nous (lilTérons dans notre système politique. Lui, comme tous les pro la Ironistes de la liberté ici, est désireux d'anéantir les dislinclions d'ordres. Dans quelle mesure ses vues peuvent être justes en ce qui concerne l'humanîtc en général, c'est, je crois, oxliL^inement problématique; mais en ce qui concerne ce pojs, jo suis sur qu'elles sont fausses et ne sauraient bien lounicr '.s **

Le II), les événements se précipitent: « Leclergé aujourd'iiui, il une petite majorité, a décidé de se réunir au tiers. C'est un coup fatal pour la noblesse ; car le tiers, s' étant déjà constitué en une Assemblée nationale, qui représente 96 pour 100 de la nation, va se vanter maintenant d'avoir pour lui la injijoi'ité des ordres aussi bien que la majorité des têtes. A moins que l'autorité royale ne s'interpose pour sauver les nobles. iU sont perdus, et cette intervention parait faiblement probabU' -. a

r.ppi'ddant lorsquela séance royale est annoncée, Morris reprend cs|inir, il s'attend à voir s'y produire l'acte énergique de r. qu'il appelledepuis si longtemps de ses vœux «Je 'liib (ao juin), et j'y rencontre le comie de Croix, I' La Rochefoucault, le vicomte de Noailles, Ségur. Dillon et quelques autres. Diverses conjectures sur ' la séance royale qui doit se tenir lundi. Jecroiaquc <iire n'aurait pas été prise si la Cour avait prévu la [irise hier par le clergé. Ils ont à manier des matéi'S inflammables et doivent bien prendre garde. raie parait être que la séance est la conséquence 'est passé dans le tiers, lorsqu'il a pris le titre d'As-

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semblée nationale. Mais je conjecture, bien que cet incident a pu précipiter les choses, que cet acte a pour origine Tidée d'organiser les différents corps de telle manière qu'ils puissent fonctionner au lieu d'être, comme à présent, une horde inutilisable*. »

Le 23 juin Morris est à Versailles, où il semble qu'on a encore quelque difficulté à trouver un dîner : « Je me rends chez Mme de Tessé, qui me fait un accueil cordial, tout en se plaignant de mes opinions politiques. Arrivent Lord et Lady Gamelford avec leur fille. M. Jefferson me dit que se fondant sur la connaissance d'une connaissance de Mme de Tessé, et sans être eux-mêmes connus d'elle, ils lui ont fait demander à dîner. C'est être aussi libre et sans-gêne que les Français eux-mêmes^. »

Sans savoir exactement ce qui s'est passé dans la séance royale, il n'en augure pas grand bien : « Le roi aujourd'hui dans cette séance royale a plu à la noblesse et très fort déplu au tiers. Il est difficile d'apprendre exactement ce qui s'est passé, mais il me semble que les nobles ont moins lieu d'exulter qu'ils ne s'imaginent.... De chez Mme de Tessé je vais chez Mme Montvoisseux ; là la société est aristocratique, ravie du roi. Dans les coins on me raconte quelques anecdotes, qui font que je suis convaincu que le roi et la reine sont horriblement effrayés et j'en conjecture que la Cour reculera. Hier M. Necker a offert sa démission, mais le roi n'a pas voulu l'accepter. Cette après-midi il accompagne Sa Majesté, escorté par le commun peuple, qui lui prodigue ses cris d'approbation jusqu'à la porte du château. A sept heures et demie, quand je quitte Versailles, il est encore avec le roi ^. »

Le 20 juin, Morris a encore une lueur d'espoir. Il est encore allé à Versailles rendre visite au duc de Vauguyon (stc) : « J'apprends que la minorité du clergé s'est constituée en un corps et a accepté les propositions du roi. La majorité de la noblesse, qui naturellement continue à faire corps, a, dit-on, accepté également ces mêmes propositions, avec quelques modifications. L'Assemblée nationale, quelque nom qu'il lui con-

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