‹ Gouverneur MorrisChapitre 49 sur 150 · ï. II, p. 97. — a. X, I, p. 335. — 3. Ci-dessus, p. 1/J · texte numérisé non relu

ï. II, p. 97. — a. X, I, p. 335. — 3. Ci-dessus, p. 1/J

LES ÉTATS GÉNÉRAUX. L'ASSEMpLÉE CONSTITUANTE i55

quelle entraînerait des conséquences très funestes, bien qu'on y fasse peu d'attention en ce moment '. »

Lorsque le coup a été porté, après le décret du 19 juin 1790, il revient encore à la charge (aô novenibre 1790) : « Je lui réitère (à La Fayette) qu'il est nécessaire de restaurer la noblesse, ce qui naturellement le fait bondir; et il dit qu'il voudrait deux chambres, comme en Amérique. Je lui dis qu'une constitution à l'américaine ne peut pas aller à ce pays, et que deux chambres de cette sorte ne conviendraient pas là où il y a un exécutif héréditaire : que chaque pays doit avoir une constitution adaptée aux circonstances dans lesquelles il se trouve et que l'état de la France requiert un gouvernement plus haut de ton que celui de l'Angleterre. A cela il est saisi d'étonnement. Je le prie de remarquer que l'Angleterre est entourée d'un fossé profond et que, ne pouvant être attaquée que par mer, elle peut se permettre bien des choses qui seraient dangereuses dans une situation diflerente ; que sa sûreté dépend de sa marine, à la conservation de laquelle sont sacrifiés tous les droits et privilèges des citoyens ; que dans tous les gouvernements possibles le premier souci doit être la défense générale ^. »

Ainsi Morris veut bien deux chambres dans la monarchie française ; mais il veut que l'une soit la chambre de la noblesse, composée de la vieille aristocratie nationale. En 179^ alors que la Constitution de 1791 est en vigueur, et que, comme nous le verrons, de tous les côtés on travaille à la renverser, Morris, -qui conspire aussi, fait encore la même réponse à La Fayette qui dresse ses plans : « 11 me demande ce que j'entends par une bonne constitution, si c'est une constitution aristocratique. Je lui dis que oui et que je présume qu'il a vécu assez longtemps sous le présent régime pour voir que le gouvernement populaire ne vaut rien pour la France. Il dit qu'il désire la constitution américaine, mais avec un exécutif héréditaire. Je lui dis qu'en ce cas le monarque sera trop fort et doit être contre-balancé par un sénat héréditaire.

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il me dit qu'il lui est difficile de concéder ce point. Là finit notre entretien *. »

Nous touchons là à Tun des points fondamentaux de la science politique de Gouverneur Morris. L'application qu'il €n fait à la France ne laisse pas d'abord que d'étonner. Il n'a, nous l'avons vu, qu'une estime très médiocre pour la noblesse française prise en bloc ^ : il ne lui reconnaît ni la force, ni les talents, ni même la richesse. Pour lui donner une représentation propre, l'une des deux chambres, sa raison n'est point celle qu'inspire Montesquieu, dont on se rappelle le passage célèbre. « Il y a dans l'État des gens distingués par la naissance, les richesses ou les honneurs ; mais s'ils étaient confondus parmi le peuple, s'ils n'y avoient qu'une voix comme les autres, la liberté commune seroit leur esclavage et ils n'auroient aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart des résolutions seroient contre eux. Leur part à la législation doit donc être proportionnée aux autres avantages qu'ils ont dans l'État ; ce qui arrivera s'ils forment un corps qui ait le droit d'arrêter les entreprises du peuple, comme le peuple a le droit d'arrêter les leurs ^. » Ce n'est pas dans l'intérêt de la noblesse que Morris veut pour elle ce privilège ; c'est dans l'intérêt seul de la nation et de la liberté. Sa raison dominante (bien qu'il la produise) n'est pas non plus qu'une gradation de rangs est nécessaire dans la monarchie constitutionnelle, qu'il n'est pas éloigné de regarder avec son ami Hamilton, comme la meilleure forme de gouvernement : « 11 savait, -écrira-t-il plus tard en parlant des États-Unis, qu'une monarchie limitée, en supposant qu'on pût l'établir, ne pourrait pas se maintenir dans ce pays. Il savait aussi qu'on ne pourrait pas l'établir, parce qu'il n'y a pas parmi nos concitoyens cette gradation de rangs qui est essentielle à cette espèce de gouvernement *. »

Mais ce citoyen des États-Unis déteste et condamne la démocratie, la loi du nombre, le règne de la multitude. Il est pour l'aristocratie et c'est comme un gouvernement aristocratique,

1. T. I, p. 549, ai juin 1792. — 2. T. I, p. ii5 ; ci-dessus, p. lia. 3. Esprit des lois, L. XI, ch. ti. — U. T. II, p. 525.

qu'il considère le gouvernement anglais, ainsi que le prouve cet autre passage qu'il place encore dans la bouche de Hamilton : « Pour parler du général Hamilton, il eut peu de part dans la rédaction de notre Constitution. Elle lui déplaisait, car il considérait tout gouvernement républicain comme radicalement défectueux. 11 admirait cependant la Constitution anglaise, que je considère en fait comme une aristocratie, sous le nom de monarchie*. » Voici l'un des passagesoù il aie mieux résumé ses idées à cet égard : u Par ce mot mob (la populace), j'entends, non pas tant les indigents que les vicieux^ les têtes chaudes, la partie inconsidérée de la communauté, en même temps que cette nombreuse armée d'instruments tju'bn appelle les sots et avec lesquels travaillent les fripons. Ces gens forment la majorité de tous les empires, royaumes et républiques etr naturellement, lorsqu'ils ne sont pas restreints par les institutions politiques, ou réprimés par la force armée, ils possèdent la puissance effective. Et comme on doit abuser d'un pouvoir ainsi possédé, il s'en suit comme une conséquence nécessaire que les affaires d'une démocratie sont toujours entre les mains de gens faibles et méchants, à moins que la détresse ou le danger ne forcent le peuple à choisir, malgré lui, un sage et vertueux gouvernement. De ceci vous concluez peut-être que la démocratie est une mauvaise forme de gouvernement ; mais je suis d'un avis différent, car je tiens que ce n'est pas un gouvernement du tout, mais la mort ou la dissolution d'autres régimes ou le passage d'une forme de gouvernement à une autre. Quel peut être le nouveau système, c'est ce que le temps seul pourra révéler^. »

Morris d'ailleurs, en fait de monarchie, n'admettait que la monarchie légitime et non point la césarienne. Voici encore comment il fait parler Hamilton : « Il savait que la monarchie ne pouvait jamais être établie par la populace. Lorsqu'une multitude d'indigents et de gens dissolus peut être réunie et organisée, leur envie de la fortune, des talents et de la réputation pourra les conduire à se donner un maître, pourvu qu'en le faisant, ils mortifient et humilient leurs supérieurs.

1. T. ir,p. 523. — 3. T. II, p. 468. LettreàMountflorenccdu 32 i

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Mais il n'y a pas d'exemple et il est tout à fait absurde de supposer que les étages supérieurs de la société s'abaissent euxmêmes en établissant un roi * . ».

Au mois d'octobre 1795, une conversation qu'il a en Angleterre avec le duc de Monrose lui fait approfondir encore sa doctrine : « Il est opposé à cette grande extension des manufactures et du commerce qui a introduit dans le pays une grande quantité d'argent, mais qui a grandement relâché l'esprit militaire... Il serait bon peut-être de donner quelque nouveau ressort au service militaire et de renforcer le tempérament aristocratique ; mais ce dernier point est, je crois, chose , difficile. Il semble qu'il y a dans les sociétés humaines, à une certaine période de leur développement, une tendance naturelle au système pécuniaire et, là où il prévaut, il ruine et détruit l'aristocratie. Gela se fait en diminuant le respect pour la vertu, parce qu'en effet, quelle qu'ait été l'origine des grandes familles, quelques-uns de leurs membres ont jeté sur chacune d'elles une splendeur qui en impose au vulgaire. De plus, je crois cette assertion justifiée par l'expérience, que de telles familles sont généralement dans leur conduite plus belles et plus élevées que les autres. Que cela soit le truit de l'éducation, de l'exemple ou du respect pour les ancêtres, ou que cela résulte de cette afflucnce de richesses qui les met au-dessus de la tentation — peu importe — une telle conduite doit inspirer aux autres un sentiment de respect. Mais lorsque l'influence de l'argent devient grande, la maxime générale est : Soyez riche, si vous le pouvez honnêtement, mais soyez riche. De ce moment on peut, je le crois, dater le déclin d'un empire^. »

Morris avait voulu faire à son pays, dans la mesure du possible, l'application de ces idées. Nous savons par une lettre de Madison à Jared Sparks que « certainement il ne penchait pas du côté démocratique, mais inclinait vers un Sénat, élu à vie^ ». 11 aurait donc composé seulement d'inamovibles le Sénat des Etats-Unis, si la chose avait dépendu de lui. Il cherchait à rendre à la France, dans des conditions plus favorables en apparence, le même service. Voilà pourquoi ildéfen-

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