LA MAÏA
L'Académie des nobles arts de Madrid, dite de San -Fernando, dont Goya fut longtemps directeur, a réuni dans le local où elle tient ses séances une collection d'n-uvres des peintres nationaux, parmi lesquelles on compte quinze tableaux de Goya.
On trouvera au Catalogue général de l'o uvre la nomenclature de ces toiles, sur lesquelles nous ne voulons pas nous étendre ici. Il nous suffira de dire qu'avec la collection de l'Alameda du duc d'Ossuna, c'est là qu'on peut le mieux juger du Go\a portraitiste et peintre demeure. Nous avons cru devoir choisir pour la reproduction la Maja, dont la réputation est européenne, et dont pourtant nous ne connaissions point de gravure.
lue t nid il ion ridicule, et qu'il faut impitoyablement détruire, a donné à cette toile et aux reproductions ou copies que l'on en connaît le nom de Portrait de la duchesse d'stlbe. l ue autre tradition aussi fausse assure que l'cruvre, accrochée en bonne lumière à quatre ou cinq mètres de hauteur au-dessus d'une porte, représente à son verso, sur la face plaquée au mur, la même femme entièrement nue et daus ' une pose absolument identique.
Quant à la duchesse d' Allie, son portrait, d'une authenticité indiscutable, figure dans le palais Liria, chez le duc d' Allie actuel, ("est une toile signée avec un soin tout particulier en grandes majuscules, avec dédicace : — 17i>5, à la duquesa de Alha, don Francisco de Goya. — On peut donc comparer ces deux tètes caressées avec amour par un pinceau qui ne fut jamais aussi soigneux et rencontra rarement d'aussi gracieux modèles. Nous avons comparé, et ni l'âge, ni les traits de la physionomie, ni la taille, ni la construction aiiatomiquc, ne permettent d'appliquer à ce portrait le nom de la galante duchesse, et, pour lever tous les doutes, «les documents émanés du fils de Goya assurent qu'il faut voir dans celte jolie Maja, ce séduisant modèle plein de fraîcheur et de santé, une jeune fille de la campagne, à laquelle s'intéressait fort le l'ère Habi, un moine Jooiiisanfe , qui fut l'ami de Goya.
La jeune fille, fraîche comme une Heur, avec les carnations éclatantes de sou inso-
lente jeunesse, repose sur un lit, les deux mains derrière la tête, appuyée sur ces doubles coussins nui servent d'oreillers aux lits espagnols, ("est une toile pleine de séduction ; il y a dans cette tète blanche et rose, dans ces grands yeux humides, dans ces lèvres carminées, ces cheveux qui tombent négligemment sur le front et le recouvrent presque entièrement, un indescriptible charme, quelque chose d'attractif qui parle à l'aine et aux sens. Le costume est bizarre : il consiste en une petite veste de tnaja, d'un jaune d'une exquise finesse, avec des passcquillcs et tles pompons noirs; la ceinture, qui serre la hanche et la l'ait valoir avec une telle affectation que certains spectateurs prétendent «pie le peintre a du exagérer l'effet, est une faja rose d'un ton très-doux , qui joue bien avec la robe blanche aux doux modelés. C'est la Manola avec toute sa poésie, une toile véritablement espagnole, une des perles de l'ceuvre de Goya devant laquelle les peintres s'arrêtent et reconnaissent un maître. Les mains dans la pénombre, l'exécution des coussins et du lit sont du plus haut intérêt pour les gens spéciaux. Apres avoir, pendant plusieurs heures, lutté avec le modèle pour tacher de fixer ses exquises tendresses, cette gracieuse image nous poursuit encore et s'impose à notre imagination.
La Maja nue existe dans la même pose, dans la même dimension, mais peinte sur une autre toile; elle gil honteusement dans un cabinet noir. Il faut, pour arrivera voir cette belle académie si intéressante pour ceux qui aiment Goya, forcer une consigne surannée qui, sous prétexte d'une pruderie déplacée, cache à tous les yeux la jolie Manola. (Juaud donc coin prend ra-t-on que l'art n'a rien à voir avec ces subtilités hypocrites, qu'il élève et purifie tout, et pourquoi l'honorable don Ecderico de Madrazo, directeur du Musée royal, directeur de l'Académie de San- Fernando qui fait beaucoup pour l'art en Espagne, n'cssaye-t-il pas de triompher de ces réticences regrettables et d'accrocher en plein jour la Maja nue du vieux Goya à coté de la " Maja èchatla ■> .'
Après avoir recueilli le témoignage de quelques vieillards relativement à la version cpii représentait la figure nue comme peinte au verso de la figure habillée, j'imagine qu'à un moment donné, par une fantaisie de prince ou d'artiste, on appliqua les deux toiles l'une contre l'autre, et qu'on les exposa quelque temps comme notre Daniel de Volterre, du Louvre, dans le milieu d'une galerie.
Nous avons vu souvent dans les ventes une figure tiers de nature, la Maja nue, copie de celle de l'Académie de San- Fernando, que nous tenons pour apocryphe et compromettante pour la mémoire de Goya.
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