CHAPITRE NEUVIÈME
LES EAUX-FORTES
Nous allons jeter un rapide coup d'a'il sur l'œuvre la plus considérable de Goya, celle qui a popularise son nom dans le monde artistique tout entier, sur laquelle tout le monde s'entend, que chacun peut juger dans nos collections, sans qu'il soit nécessaire, comme pour les fresques ou les toiles historiques et religieuses, de rechercher patiemment du sud au uord de la Péninsule les traces du génie de l'artiste.
Merveilleux privilège de l'imprimerie, le livre et la gravure se reproduisant à l'iiiBni, franchissent les frontières , répandent les idées, éclairent les hommes et dessillent leurs yeux ; ils exaltent, émeuvent et soulèvent tout un monde. L'œuvre gravée de Goya , tombée aux mains d'une nation déchirée par les dissensions civiles, ne se répandit point comme celle de Rembrandt , qui l'avait léguée à une génération et à un peuple soigneux de sa gloire; elle resta longtemps et est encore aujourd'hui le domaine d'un petit nombre d'artistes et de dileftanti.
L'Académie espagnole après avoir acheté les planches gravées par Goya voulut les exploiter elle-même, afin d'en protéger l'authenticité. Des soins aussi jaloux n'empêchèrent point d'hahiles copistes de fac-similer la plupart des épreuves; celles qui sont dues aux tirages effectués sous les yeux de Goya sont devenues extrêmement rares. On ne tira pas non plus de ce travail tout le parti qu'on en pouvait attendre; il est telle ou telle planche dont on ne connaît que quatre ou cinq épreuves, celle qui philosophiquement est la plus importante est ahsolumcnt inédite, elle est entre les mains de M. Lcfort. Goya l'avait soustraite sans doute à l'Inquisition. Pour pouvoir écrire aujourd'hui une histoire minutieuse et complète, il faut puiser à des sources diverses, ouvrir des enquêtes, et se livrer à un travail qui ne peut intéresser que peu de lecteurs , tant est restreint le nombre de ceux qui peuvent se reporter à l'œuvre ellemême pour en suivre l'interprétation esthétique. Mais ce sont là des subtilités d'amateur. Ce côté état de planches ne nous intéresse absolument point , l'idée seule nous émeut. I«i partie la plus considérable de l'œuvre gravée est très-répandue, et c'est sur elle seule que nous voulons porter notre attention; les planches les moins connues n'ajoutent rien à la gloire de Goya ; il s'est manifesté tout entier comme artiste et comme penseur dans les collections connues sous le nom de : les Caprices, les Proverbes, les Désastres de la guerre, la Tauromachie et les Prisonniers.
Remarquons d'abord que le procédé de Goya n'est même pas une chose légère et actuelle. Encore qu'il ait connu la lithographie, qui semble plus propre à écrire l'histoire au jour le jour, il ne l'a employée que dans certains cas très-rares ; il lui fallait un procédé fin, mordant, sérieux, qui ne s'effaçât point; procédé personnel qui n'exige pas de traducteur et réj>oiid bien à la pensée, il a voulu que sa raillerie devînt immortelle, et il a employé l'eau-fortc, qui est indélébile par l'essence même de la matière, et qui, se multipliant à l'infini, multiplie aussi les coups portés. Constatons encore que l'indépendance qu'il eut dans sa facture comme peintre, Goya l'a conservée dans sa gravure; il a une manière à lui, emploie l'aqua-tiuta et le burin tour à tour, et n'étant point gêné par des conventions et des lois peut faire passer dans sou œuvre tout le feu dont sou âme est remplie, sans que jamais sa main soit arrêtée par le métier et par l'inexpérience.
Goya n'est certes pas un incompris; tous ceux qui s'occupent d'art l'exaltent, et ses œuvres sont gravées en traits ineffaçables dans leur mémoire, mais il faut aller plus loin; il est nécessaire pour l'étude des arts que ce nom se popularise, qu'une couche nouvelle de lecteurs sache qui était ce grand artiste, et quel ]>eiiseur il y a sous cet aqua-fortiste fougueux.
Nous ne sommes point en face d'un caricaturiste; si mordante qu'elle ait été avec Cruiskauk, Hogarth et Pambury, avec C. Verne! el Daumier, la caricature ne laisse pas cette forte empreinte; elle est actuelle, et c'est là sa faiblesse; elle est personnelle, et c'est ce qui la condamne à l'oubli. Il n'y a pas dans Goya un philosophe en belle humeur, un mystificateur léger, qui cherche le coté jovial de son siècle; il y a un satirique ardent, qui s'attaque à tout et à tous, toujours prêt à mordre, mais pour faire une morsure empoisonnée. Philosophie, histoire, religion, décrets et censure,
LES E A V X - FORTES
institutions et répressions, il sape tout; et quanti sou MVI est envahi |>ar l'étranger, il écrit avec la pointe la plus sanglante des philippiques , qui restera connue la plus grande «le ses œuvres.
Parfois en France la satire dessinée I atteint celte haute portée, mais seulement aux époques révolutionnaires, quand l'émeute grondait dans la me, quand toutes les passions étaient déchaînées, quand on voulait ébranler les trônes. Feuilletez les archives satiriques de la France aux jours de la dévolution Française, il n'y a pas là le plus léger sourire; c'est une raillerie acerbe, cruelle et impie, qui se joue de toutes choses, et avant perdu le sens moral, va jusqu'à écrire des légendes badines sous les symlndes de mort. Traversons la Restauration, qui tut surtout le règne du couplet et de l'épigramme, et arrivons, avec les premiers jours de la monarchie de Juillet, à ces sanglantes pages, signées Daumicret Dccamps, qui se publient dans un journal comique. Quels sont les sujets choisis par les artistes? un entre-sol de la rue Transnonaiu dans lequel les soldats sont entrés : le sol est jonché de cadavres, le lit est renversé, les murs sont troués parles balles. Ce ne sont plus là des caricatures, ce sont des protestations passionnées, qui font penser à la tendance qui s'accuse dans Pu-iivre de l'artiste qui nous occupe.
La caricature, ou pour mieux dire le dessin satirique, occupe un rang peu élevé dans l'histoire de l'art; mais lorsque quelques traits gravés à la hâte par un génie fortement imbu du mouvement, des passions et des idées de son époque viennent à tomber sous les yeux de celui qui étuilie l'histoire politique, morale ou religieuse d'une nation, et la lui révèlent sous un jour particulier, la feuille gravée devient archive, et le penseur le plus austère la doit étudier. Souvent, presque toujours, le cri poussé par Goya est le cri national; c'est pour ainsi dire un cri symbolique, c'est tout un ordre d'idées qui demande à trouver sa formule, et on connaît mal l'histoire des époques tourmentées que Goya a traversées, de 176G à 1828, si on n'a pas feuilleté son œuvre gravée.
Goya est surtout terrible, et son eau-forte est substantielle; elle fait penser après avoir fermé l'album, comme une page de Pascal ou de Montesquieu éveille tout un monde d'idées. C'est un penseur; mais on peut dire de lui ce que Johnson a dit d'un écrivain de son temps : « // excelle dans In haine. » Il raille tour à tour les rois et les favoris, les dieux et leurs ministres, les travers des grands et leur ignorance, les institutions sociales et les décrets, et quand il nous dit les douleurs du peuple, ses misèies ou ses vices, il en saisit toujours le coté satirique plutôt que le coté digne de pitié.
On a souvent cité le nom d'IIogarth à propos de celui de Goya, et en tenant compte de la différence des milieux, de celle du génie national, des tempéraments qui leur étaient propres, on a pu effectivement rapprocher ces deux noms; ils ont cela de commun qu'ils ne furent point seulement des satiriques; ils ont été des peintres, et ne se sont pas bornés à provoquer le rire; ils ont employé le sarcasme et la raillerie et mérité de voir leur nom inscrit à côté de ceux de Fielding et de Swift.
En France, nous sommes des épicuriens; nous nous hâtons de rite de tout, de peur d'être obligés d'en pleurer, comme le Figaro de Beaumarchais, et nous ne faisons
qu'effleurer les ridicules; de là Carie Vernel , Debucourt, Boilly et tant d'autres; il faut des époques tourmentées pour arracher à Daumier , cinq fois condamné pour procès de presse, sa fameuse légende : « La cour rend des services et non pas des arrêts » , et sa menace : « Touchez-y donc à la presse. »
Mais Goya n'a point ce tempérament lé{;cr qui sourit à l'éohafaud et aux restaurations sanglantes ; il déchire, il enfonce le trait jusqu'au cœur. On doit s'étonner que l'artiste soit mort dans un exil volontaire, et qu'il n'ait pas succombé sous les coups des puissants qu'il avait attaqués et les vengeances des sots qu'il flagella d'une main si ferme. La haine l'aveuglait, il dépassait le luit; il ment artistiquement, mais il est sublime de colère la pointe à la main; c'est sa protestation et c'est sa vengeance. Il y a encore tout un coté extraordinaire dans cette œuvre, c'est l'intuition, la divination, la compassion pour les petits, la glorification de celui qu'on poursuit et qu'on accable. Enfin , il est à peine croyable qu'en Espagne, à la fin du siècle dernier, il se soit trouvé un homme qui ait entrevu les premières lueurs d'une ère nouvelle, commencé la lutte que les écrivains de la Restauration ont soutenue si brillamment, et, devançant encore ces derniers, indiqué dans son œuvre les théories humanitaires des Fourier, des Saint-Simon et des Proudhon, qu'Owcn seul avait formulées et que Goya ne pouvait connaître par ce dernier.
La signification purement artistique de l'œuvre gravée de Goya suffit cependant à lui assurer une place; on ne va pas beaucoup plus loin dans la science de l'effet et de la lumière, et la série intitulée les Désastres de la guerre répond victorieusement aux reproches qu'on a souvent adressés à l'artiste au sujet de son dessin ; ce ne sont que raccourcis prodigieux, poses contournées et excessives, difficultés rassemblées comme à plaisir. L'impression produite est énorme, cela vous prend et vous attache; ou sent un génie violent, volontaire, fortement frappé, qui veut vous frapper fortement à son tour. Enlevez aux séries gravées par Goya le sens politique et philosophique qui ajoute à leur intérêt, supprimez, si vous le voulez, la légende tout entière, légende si vive, si concise, railleuse et ironique. Celte face qui revient souvent n'est pas celle du prince de la Paix, cette jolie silhouette ne représente pas la duchesse d'Albe, cette vieille édentée n'est point une comtesse de Bena vente, ces êtres bizarres dont le coips affecte la forme d'une chauve-souris et dont la tête est celle d'un homme ne représentent point des cardinaux , des archevêques et des ministres détestes. Les traits spirituels de la pointe, les jeux de lumière, la justesse des attitudes, la force du dessin, le style, la tournure, le mouvement, le vis comica, intéressent encore et attachent, dépouillés de tout cet attrait que vient y ajouter le charme de l'allusion. L'nc traduction aussi vibrante que celle que Goya a faite des sentiments de son époque devient éternelle; on peut regretter qu'il n'y ait point dans toute l'œuvre si considérable une aspiration vers les choses saintes et bonnes, pas un cri d'enthousiasme en faveur de la jeunesse et de l'amour : toujours la raillerie, le scepticisme, la rage du vaincu, l'indignation d'un peuple envahi; mais il faut accepter ces génies sans les discuter et prendre ce qu'ils nous donnent. Il y a une lueur qui illumine son œuvre, et cette lueur est celle
de la liberté.
LFS KAl'X FOHTFS.
i fs CAPRICE*.
L'œuvre intitulée Caprirhos est de toutes celles de Goya la plus populaire; ce n'est pas, selon nous, la plus importante au point de vue purement artistique.
Goya conçut l'idée de ses Caprices en 1793; il les exécuta jusqu'en 17U8. Il devait faire de cette série une spéculation artistique; on envoyait au domicile de ceux qui étaient connus comme amateurs un prospectus avec des conditions de souscription. Gova avait même rédigé une préface dans laquelle il protestait avec un peu d'hypocrisie contre les interprétations satiriques auxquelles celte série de gravures pouvait donner lieu.
Les Caprices se composent de quatre-vingts planches, qui appartiennent aujourd'hui au domaine, et sont exploitées par l'Académie de Sun- Fernando, correspondant à notre Institut; il est nécessaire de dire comment une œuvre aussi personnelle, très-satirique, toute d'opposition , vint tnmher aux mains des souverains qui auraient pu en poursuivre l'auteur, et auxquels on dut souvent demander de faire disparaître le corjnis delicti.
Goya, nous l'avons dit, vivait à la cour de Madrid; il était devenu le favori du roi , l' indispensable de la reine, et le commensal de Manuel Godoy, ce fameux prince île la Paix, qui joua un grand rôle dans la vie du peintre. Malgré ses hautes relations, l'artiste n'épargna ni les vices, ni les travers, ni les institutions, ni les préjugés, ni l'ignorance, ni la sottise de ceux qui l'entouraient; il conserva sou libre arbitre, et sa verve satirique éclata bientôt, éclaboussant à la fois les princes et les favoris, les courtisans et les ministres, les amis et les ennemis.
I* jour vint où l'Inquisition, qui devait connaître de tous les délits et poursuivre l'esprit de critique sous quelque forme qu'il se manifestât, menaça Goya dans sa liberté. Il fut cité devant le tribunal, on instruisit son procès, et il ne dut son salut qu'à la haute protection d'un souverain qu'on qualifie à chaque page de l'histoire d'inepte et d'insouciant, mais qui eut au moins le courage de tenir tète dans cette circonstance au tribunal suprême. D'ailleurs l'esprit de Goya taisait tout oublier ; ses saillies enchantaient Charles IV et Marie-Louise, et il y a deux interprétations possibles: ou Charles IV a compris les Caprices, et c'était un esprit libéral, ou il a cru aveuglément à l'explication que Goya en a donnée, et dès lors il les a défendus avec sincérité. Celle seconde acception est la plus probable; comment le roi aurait-il pu protéger une œuvre dans laquelle entre autres satires on représente la reine, sa femme, au rendezvous avec son amant le prince de la Paix, pendant que des blanchisseuses se moquent de ces deux licencieux personnages, le tout sous le couvert d'une insignifiante légende : Tal para quai!
L'innocent Charles IV fit donc venir Goya, lui ordonna de lui remettre les planches mêmes des Caprices, et tous les exemplaires qui lui restaient ; il alla jusqu'à simuler une commande, et c'est ainsi «pie, moyennant une pension de douze mille
lOfï
réaux faite au fils de Goya, la propriété <les Caprices passa aux maius du roi. Gc fait est curieux; il n'est encore attesté nulle part, mais j'ai pour garant de sa véracité la déclaration écrite du fils de Goya. On avait jusqu'ici donné le prince de la Paix pour intermédiaire entre l'artiste et l'Inquisition (1803).
Il ne faut pas croire cependant que les Caprices soient un recueil absolument politique; on va peut-être un peu loin dans cette interprétation, pleine d'obscurités et de périls; il y a aussi de froids sarcasmes contre les faiblesses humaines. 11 n'y a pas là que l'Espagne qui soit prise à partie, l'humanité tout entière s'y peut reconnaître ; il finit même dire que Goya n'a procédé que par allusions , par symboles et par allégories, et qu'il faut être bien versé dans les Mémoires du temps et les intrigues de la cour d' Espagne au temps de Gharlcs IV pour arriver à appliquer les traits de cette verve satirique à ceux-là même qu'elle voulait atteindre.
L'artiste seul aurait pu donner la clef de sou œuvre, mais il ne l'a pas fait; c'était un métier dangereux, et maigre son audace, il n'osa point le tenter; on en' est donc réduit à des suppositions, à des conjectures. Goya alla plus loin; il a trompé la postérité, en écrivant de sa propre main l'explication des quatre-vingts planches. Le manuscrit original est entre nos mains, et nous a été confié par M. Zarco dcl Valle. G'est extrêmement ingénieux; on pourrait à la rigueur se contenter de ces interprétations, mais elles sont cherchées uniquement pour les besoins de la cause. Goya, poursuivi par le saint office, allait être appelé devant le tribunal; il prépara sa défense, et ne trompa que les esprits siq>crficicls. Si l'hypothèse a uue grande part dans l'appréciation politique, il reste une chose qui n'est plus hypothétique, c'est la valeur artistique de chaque planche et la grande impression produite par celte œuvre, qui s impise et se fixe dans le souvenir en traits ineffaçables. A la fin de sa vie, retiré à Bordeaux, et encore adonné à l'art qu'il cultiva jusqu'au dernier jour de sou existence, Goya revit cette collection qui avait fait tant de bruit en Espagne; il écrivit au crayon sous chacune des planches des Caprices l'interprétation que nous connaissons. Il est curieux de constater que ce grand oseur si audacieux eu paroles n'osa pas même, alors qu'il était détaché de toutes choses, révéler un seul nom, uue seule des allusions politiques dont ces planches sont criblées. Aujourd'hui, c'est à des notes tracées par une main inconnue sur la garde d'un exemplaire des Caprices, et découvertes par AI. P. Lefort, qu'on est oblijjé de demander une interprétation qui n'est encore qu'une hypothèse.
Nous pouvons feuilleter cnsemhlc l'album des Caprices.
La nomenclature entière serait trop longue, il faudrait supposer que chaque lecteur possède un exemplaire des Caprices, et nous suit; nous ne citerons Goya que lorsque sa pensée sera vraiment forte, et «pie son commentaire le révélera sous son vrai jour.
Les Caprices débutent par une satire contre le mariage, avec la légende : Elles prononcent le oui et donnent la main au premier qui se présente; et Goya dessiné une femme jeune, très-brune, une de ces beautés andalouses qui reviennent souvent sous sa pointe; le haut de la ii{;urc est couvert d'un loup, elle met sa main dans celle d'un homme qui |M)iurait être sou père. Deux duègnes édenlées raccomjKignent. L'ar-
LES FAUX-FOHTFS.
liste a écrit sous colle planche celle phrase simple, idée générale qui caractérise les mariages d'argent , aussi fréquents sans doute de son temps qu'ils le sont aujourd'hui : « Facilité avec laquelle bien des femmes se présentent pour cont racler mariage, espérant y vivre avec une plus (jrande liberté. »
Je passe du n° 2 au n° 0. Tantale. L uc femme, d'une grâce achevée, se laisse aller renversée, anéantie, épuisée de désirs. Près d'elle un homme joint les mains, se désespérant dans son impuissance, dette planche dil plus que le peintre ne veut l'avouer; il se; contente d'écrire pour tout commentait c : « File se ranimerait s'il était moins ennuyeux. » Mais la courte légende « Tantale a est la seule et la vraie interprétation, (le qu'il y a là de désespoir, d'impuissance, «le désirs iuapaisés, ne se rend point avec la plume. Quel intérêt prend cette planche quand on peu! citer le nom de la femme et celui de l'amant dont Goya a eu soin de cacher les traits par le mouvement des mains jointes!
N° 1-i. Quel sarrtjive! Tne fiancée, jeune el belle, va s'unir à un mari bossu, bancal, el de tout point affreux; les parents suivent; l'un d'eux semble souffrir de ce sacrifice. Goya a écrit sous cette planche : v Le futur n'est pas des plus convenables, sans doute; mais n'est-il pas riche? et toute une famille affamée trouve son pain dans le sacrifice de celle malheureuse fille! Voilà ce qui arrive bien souvent. U
N° 18. Et sa maison brûle. Un vieillard, la poitrine nue, abruti par l'insouciance el l'ivresse, vague dans sa maison, pendant qu'une lumièic placée sur un meuble tombe et porte l'incendie. Le commentaire de Goya se réduit à ces mots : Que la puissance du vin est grande! Voilà l'idée morale; mais là Goya n'a pris que peu tle soin de dissimuler sa pensée vraie; le port nul est presque ressemblant , s'il est vrai, selon la tradition espagnole, qu'il ait voulu représenter le roi Charles IV laissant aller à vau-l'eau les affaires de l'Ftat,el arrivant aux désastres de l'invasion avec une sérénité inaltérable.
N° li>. Ils tomberont tous! Cette planche exige un long commentaire, c'est une des plus impitoyables; elle n'est pas sans une espèce d'analogie générale avec les tendances de notre grand Gavarni. Les commentateurs y voient encore une allusion politique, mais je ne suis point d'avis de diminuer la hauteur de vues du satirique en voyant là les amants successifs de Maria- Luisa qui, eux, n'ont pas été plumés, bien au contraire.
Deux femmes gracieuses, dont la mise peu pudique dit bien la profession, arrachent consciencieusement les plumes d'un poulet à lëte humaine. La duègne, l'inévitable duègne espagnole, assiste à l'opération et la surveille. Plus loin, perchée sur une branche, une poule à tête tle femme caqueté pour attirer ce qu'on nommerait aujourd'hui les pùjeons; ils arrivent de tous cotés. Le commentaire de Gova est ainsi conçu : K Fsl-il possible que l'exemple de ceux qui sont tombés ne serve pas à ceux qui vont choir? Pas do remèdes, il faut que tous passent par là. »
La planche n° 20, Les voilà plumés! est la suite naturelle de celle-ci, il n'y a pas de doute pour moi; malgré les interprétations politiques el les allusions particulières, Goya sacrifie à l'idée générale et reste vrai pour Ions les temps; il a voulu peindre ce que Gavarni a appelé de nos jours les Partageuses ; la preuve est tout
entière dans cette planche 20, représentant deux femmes chassant à grands coups de balai trois malheureux poulets à tétc humaine, qui, une fois plumés, s'en vont piteusement, pour faire place à de nouveaux pigeons. Cette satire semble plus moderne que Goya; elle est aujourd'hui d'une actualité |>arfaitc; l'industrie s'est même beaucoup perfectionnée.
Comme ils ta plument ! planche n° 21. Si c'est le même ordre d'idées, il ne s'applique plus aux mêmes personnages, et nous retrouvons encore une analogie dans l'œuvre de Gavarni « M. Vautour». Seulement, il faut bien le remarquer, Gavarni nous fait rire et nous touche par un sens fui, délicat; il ne nous épouvante pas comme Goya. Tout à l'heure le graveur des Caprices nous montrait ces hommes faibles et crédules qui se fient à celles gui vendent le doux nom d'amow (le mot est. du poète des Bayons et des Ombres), et au lieu de taire naître le sourire, toujours impitoyable, il nous les représentait sous les traits de hideux volatiles amaigris, déplumés, honteux; il faut avoir la planche sous les yeux pour se bien figurer tout ce qu'il y a de répugnant dans cette ruine des victimes de leur passion. Gavarni, lui, nous amuse avec les bons tours des Partageuses ; le résultat est le même; de nos jours les fils de famille après avoir dissipé leur patrimoine s'en vont aussi penauds «pie ces pauvres volatiles ; mais le philosophe moderne éloigne le but ou le montre avec moins tle cruauté.
Dans la planche qui nous occupe, le sort prend sa revanche: Comme ils la plument! Ils, ce sont les hommes de loi, le noir vautour de Gavarni; les jxtrtageuses à leur tour tombent entre les mains îles recors et y laissent leurs ailes. Que dis-je, leurs ailes? ce n'est point assez pour Goya; les hommes de loi avec leurs costumes surannés, leurs grandes perruques, saisissent une poule à tète de femme, la dévorent à belles dents; c'est la vengeance. Le vieux Goya a écrit au crayon sur cette planche : « Il y a aussi des éperviers pour plumer les poules. » Eperviers , vautours, vous voyez que l'épithètc est de famille.
Voici plus loin la forme ironique que Goya emploie si souvent, sous le n° 23. La légende espagnole est ainsi conçue : Agwllos poli/os, traduction littérale : « Ces poussières » , ce sont les deux premiers mots d'un proverbe espagnol : Aguellos polùos traen estos lodos, « Cette poussière amène cette boue n , et la gravure représente une femme condamnée par l'Inquisition; elle est assise sur une estrade, les mains sont liées, la tète est coiffée du long bonnet pointu traditionnel; un homme de loi lit la Sentence, et au bas de l'estrade une foule hideuse regarde cette exposition.
Le peintre a écrit pour commentaire : « N'est-il pas honteux que pour une bagatelle une honnête femme soit à tant de monde? Traiter ainsi un être si diligent, si digne, si utile, oh! c'est bien mal! » 11 y a là dans cette railleuse commisération qui s'adresse à une fille île joie je ne sais quel cynisme dont nous retrouverons des exemples dans l'œuvre de Goya.
Dans le n° 29, Esto si gue es leer! « Voilà ce qui s'appelle lire! » un homme est assis et tient gravement un livre ouvert pendant qu'un valet le coiffe; un autre noue les cordons de ses souliers. M. Brunei et quelques commentateurs avec lui croient
LES EAUX- FOUTES
voir là une allusion à la manie du duc del Parque; ce |>crsuu nage officiel traitait les affaires les plus graves pendant qu'on le coiffait; il passait pour ignorant, et n'accordait au soin des affaires et à la culture de son esprit que ce court instant. Ce sujet a été peint à l'huile par Goya.
N° 30. Pourquoi les cacher? Un vieillard tient des sacs d'argent : ses héritiers le contemplent en riant. Goya a commenté par les ligues suivantes cette épigramme contre les avares :
« La réponse est facile : il ne veut pas les dépenser parce qu'il n'est âgé que de quatre-vingts ans, et qu'il lui reste à peine un mois à vivre; il croit pourtant que sa vie doit durer plus que son argent. Que les calculs de l'avenir sont faux! h
N° 32. Parce qu'elle fut sensible. Cette planche est une de celles dans lesquelles Goya a rencontré la grâce, car le personnage ressemble à une jolie figure de Fragouard. Une jeune fille est assise dans une prison, elle se laisse aller à la douleur. C'est une leçon donnée aux filles de mauvaise vie; le moraliste ajoute pour développer sa pensée : « Les chagrins suivent de près les plaisirs, et la vie qu'elle menait ne pouvait avoir une autre fin. »
lia planche n° 33, avec la légende : Le comte Palatin, fut dénoncée et poursuivie. Pour ceux qui étaient peu au courant des choses du monde politique, le sujet ne pouvait représenter qu'un charlatan qui procédait à l'extraction des dents « sans douleur! »; à coté de lui un patient attendait son tour; un autre, opéré déjà, paraissait violemment souffrir. 1/ Inquisition voulut voir dans cette gravure une allusion à la politique empirique du ministre Urquijo, dont le système gouvernemental avait la lépression pour hase. Le luxe de toilette qu'affecte le charlatan était, parait -il, le signe auquel ou reconnaissait le ministre, que Goya aurait pu épargner, puisqu'il l'avait fait nommer premier peintre. Mais j'ai dit que Goya ne désarmait jamais.
Goya, au déclin de la vie, commentant dans l'exil ces planches si vives dans l'attaque, ne voulut point stigmatiser le nom du ministre, et se borna à écrire au crayon sur son exemplaire : « Dans toutes les sciences il y a des charlatans qui savent tout sans avoir rien appris, et qui connaissent remède à tout; méfiez-vous-en. Le vrai savant se méfie toujours de la réussite; il promet peu et tient beaucoup; mais le comte Palatin ne permet rien de ce qu'il promet, h
Voici peut-être la seule pensée calme et consolante, la seule phrase attendrie qu'on trouve dans l'œuvre de Goya : « Ne les réveillez pas, h" sommeil est souvent le seul bïetl des malheureux. » Ces mots sont écrits au bas d'une planche représentant quatre femmes enfermées dans un obscur cachot; elles dorment et oublient.
L'ironie amère se fait encore jour dans la planche n° 3<>, Mauvaise nuit. L'ouragan se déchaîne, une fille de joie bat le pavé, le vent s'engouffre dans sa jupe, qui se relève au-dessus du genou; la tête est cachée, elle fait des efforts pour lutter contre l'orage; et le railleur écrit cette ironique phrase : « Voilà à quoi s'exposent les jeunes filles qui n'aiment pas à rester chez elles. » On croit voir aussi là une allusion aux nuits folâtres de la reine Maria-Luisa.
Le n° 37 cl le n° 3U, avec les légendes : f.e disciple en sanra t-il davantage? et
lit) GOYA.
Jusqu'à son aïeul, sont regaidécs eu Espagne connue faisant allusion au prince de la Paix. Ce qu'il y a d'exact, c'est que, pu u r justifier sa rapide élévation, don Manuel Godoy trouv a des généalogistes qui firent remonter sa naissance jusqu'aux sources les plus vénérables. Un chapitre des Mémoires du prince est même destiné à réfuter la basse extraction qu'on lui prêtait, au mépris, du reste, de la vérité.
Dans la première des planches, trois ânes êpèlent dans un livre qu'un autre âne de grande taille tient ouvert devant eux. Goya s'est borné à écrire au-dessous : « Il n'est pas aisé de décider s'il y en a plus ou moins (il s'agit de science) ; ce qu'il y a de sûr, c'est que le précepteur est le personnage le plus grave qu'on ait pu trouver. u
Dans la seconde planche : Jusqu'à son aïeul, un une assis lient un grand livre ouvert; sur chaque ligne des deux pages on voit des figures d'ânes. C'est une épigramme à l'adresse des généalogistes qui fabriquent des aïeux; et le peintre complète sa pensée en ajoutant : « Les généalogistes ont tourné la tète à cette |>auv re bëte ; elle n'est pas la seule à qui pareille aventure soit arrivée. » 11 y a évidemment allusion. Qu'on se reporte à la biographie, on verra que Goya lui-même fit dresser sa généalogie.
Antonio Carnicero, peintre, serait désigné avec le même prince de la Paix dans la planche n° -il , Ni plus ni moins. Le dessin représente un singe qui fait le portrait d'un âne, dont il change les tiaits en ceux d'un lion. Goya écrit en note : « Il fait bien de se faire peindre, c'est le moyen de faire savoir ce qu'il est à ceux qui ne l'ont pas vu. » Mais j'hésite à croire qu'on n'ait pas exagéré la part du prince de la Paix dans ces railleries.
La légende 42, Tu que no puedes, « Toi qui ne peux ps », est le commencement d'un proverbe espagnol qui se traduit ainsi : « Toi qui ne peux pas, porte-moi sur ton dos » ; elle s'élève à la hauteur de la caricature sociale. L'Espagne, au temps de Goya, était affaiblie par la guérir, ruinée par des princes incapables; et lorsque le pays ainsi épuisé, ses habitants, réduits aux expédients, étaient incapables de fournir aux prodigalités des ministres et à leur avidité, «m lui demandait des iuqiots excessifs. La gravure de Goya est sanglante; un homme, un Espagnol est courbé sous le poids d'un âne, qui le talonne à coups d'éperons; sur le second plan, la même scène se représente. Les ânes sont graves, et les moutures semblent |>ortcr avec peine un aussi lourd fardeau.
Le Sommeil de la raison enfante les monstres. Telle est la légende de la planche 4!l; elle est peut-être l'explication de toute une part très-large de l'œuvre île Goya. Le peintre, tant dans la peinture de genre «pie dans ses eaux -fortes, a beaucoup insisté sur le coté fantastique. Il a une école à lui; ce n'est ni le fantastique d'Albert Durer, ni celui de Jean Cousin, ni celui de Callot ou même d'Hoffmann ; sa fantaisie terrible a pour point de départ l'homme, tandis que celle de la plupart des artistes qui se sont plu à créer dans le surnaturel a eu pour point de départ l'anima]. Ici, ce sont des chimères, «les types, des brucolaques, des guivres; là, «les associations des règnes et des espèces, des accouplements hideux, qui prouvent une singulière imagination portée vers l'impossible, et une prédilection pour l'horrible. Lui,