‹ GoyaChapitre 24 sur 64 · I.KS KA U X- FORTES · texte numérisé non relu

I.KS KA U X- FORTES

Goya, exagère cm avilit les traits de la physionomie humaine, et arrive à créer d'épouvantables cauchemars; il réunit sur une branche une couvée de sorcières ou de démons, qui ont emprunté tles traits humains, et toute une publication intitulée les Proverbes , publication essentiellement politique aussi, est basée sur cet ordre d'idées. Le sommeil de la raison produit des monstres seiail peut-être l'épigraphe à mettre à la première page tle l'œuvre gravée; on doit ajouter que Goya a complété et même corrigé sa pensée eu ajoutant à la suite de la légende : h L' imagination sans la raison invente des monstres absurdes; mais unie à la raison, elle est mère des arts et produit des merveilles. i>

Je passe les traits décochés aux femmes, les railleries qui s'attaquent aux superstitions, et j'arrive à une planche qui est l'une des plus vibrantes et des plus cruelles. Le n° 55, Jusqu'à la mort! repiésente une vieille femme horrible de décrépitude; elle est assise devant sa toilette chargée de flacons et d'essences et essaye une coiffure; elle sourit au miroir. Sa camériste se cache la figure et étouffe son rire; déjeunes maîtres l'admirent. C'est la coquetterie qui persiste, le désir de plaire, l'idolâtrie de soi-même qui font tout oublier, parents, amis, devoir, et le jusqu'à la mort de la légende a toute l'énergie du dessin. La comtesse de Benavcutc serait désignée dans cette planche; il y a là un trait d'ingratitude incroyable: pendant vingt ans les Benavente ont fait vivre Goya; mais il faut croire que la duchesse d'Albe a exercé une terrible influence sur l'artiste pour armer sa pointe contre lès henavente.

Puis viennent des scènes fantastiques, des sorcelleries, des réunions de sorcières , une allusion aux sourdes machinations des jésuites, avec la légende : Bon voyage! et le commentaire : « Où ira celte cohue infernale en misant retentir l'air de ses hurlements au milieu de l'obscurité? S'il faisait jour, au moins, on pourrait la faire tomber à coups de fusil ; mais à la faveur des ténèbres elle ne craint personne. »

Le n° 75 est une satire sanglante du mariage. N'y a-t-il personne qui vienne nous détacher? Un homme et une femme sont attachés à un arbre par le milieu du corps; ils tirent chacun de leur côté, font des efforts désespérés et ne peuvent se détacher, et Goya, toujours ironique, écrit : «Ou je me trompe fort, ou ce sont des maries malgré eux. »

Il faut citer encore une satire dirigée contre un gouverneur militaire, le général don Thomas Moi la, dont nous retrouvons le nom dans les mémoires des généraux français et le livre de M. de I'radt sur les affaires d' Espagne. Beau parleur, bourru et injuste envers ses subordonnés , il est représenté dans l'exercice de ses fonctions parlant à tort et à travers, admonestant, criant, faisant, en un mot, plus de bruit que de besogne. La légende est curieuse : Y etes-vous?... Donc, comme je dis... Eh, eh, prenez garde! sinon!.... Goya a insisté sur la note qu'il écrivit au bas : tt La cocarde et le bâton font croire à ce sol qu'il est d'une nature supérieure à relie des autres; il abuse des pouvoirs qu'on lui a confiés pour fatiguer tous ceux qui le connaissent. Orgueilleux, insolent et vain avec ses subordonnés, il est vil et rampant avec ses supérieurs. » Là, passant du particulier au général, il a fait retomber l'épigramme sur ce qu'on a appelé énergiqueinent le régime du sabre.

On comprend que l'exacte description de chacune de ces quatre- vingts planches alourdirait notre travail; les amateurs ont la ressource des hihliothèques et des collections pour étudier à fond l'œuvre de Goya. Nous avons voulu cependant indiquer avec quelque insistance les sujets les plus typiques. La facture particulière à ces sujets rappelle un peu celle de Rembrandt, dont Goya s'est toujours heaucoup préoccupé; il le dit lui-même à plusieurs reprises, et n'eût-il pas insisté sur la grande impression qu'il reçut en étudiatit le peintre de la Ronde de mut, cette influence est assez visihle dans les œuvres de l'Aragonais.

On retrouve dans tout l'ensemble , sous l'ironie et la sanglante critique, un vif sentiment de liberté et de justice, et quelques-unes des légendes écrites sous une petite collection peu connue, composée de trois planches représentant des prisonniers aux fers (voir la gravure hors texte), peuvent être revendiquées comme une protestation prématurée contre la peine de mort. Ces légendes, tracées à l'époque de la Révolution française, quelques années à peine après l'abolition de la question, prouvent quel génie précurseur fut cet artiste multiple dont l'œuvre fait penser longtemps après qu'on a cessé de l'étudier.

Souvent encore Goya vous trouble par la profondeur de sa pensée, qui apparaît vague dans un croquis ou dans une ébauche, et prend des proportions énormes. C'est l'impression que produit une planche unique contenue dans la collection de M. Carderera de Madrid , un des historiographes du peintre espagnol.

L'artiste assied sur le soimuct d'une colline un Titan nu. La colline fait silhouette de premier plan, et du sonuuet ou découvre un immense paysage avec des villes, des rivières, un monde entier. Le Titan cou temple la lune qui va se cacher derrière un nuage. Rien n'est plus vague et rien ne porte plus à la rêverie.

Une autre fois il attache aux flancs d'un rocher qui s'écroule un homme amaigri, épuisé, presque un spectre avec des ailes de dragon. Les mains se crispent et s'incrustent dans le rocher; il semble que l'être fantastique veuille monter jusqu'à l'einpyréc. Tout au fond, deux figures à peine indiquées replient leurs ailes et tombent sur la terre. Et les désirs inassouvis, les illusions perdues, les efforts impuissants , les cris sans espoir et les ambitions déçues se réveillent à la vue de cette composition. Goya a mis tant de choses dans cet homme affaibli , qui se cramponne et s'épuise en stériles efforts !

Est-ce nous-même qui prêtons à l'œuvre de l'artiste les pensées que nous croyons suggérées par son génie, et faut-il chercher dans notre propre pensée le secret de notre émotion? Nous ne le saurions dire; mais c'est le propre des œuvres fortement conçues de remuer en nous tout un monde d'idées. Quelques ligues de Pascal ou de Montesquieu suffisent au lecteur attentif pour être contraint à jeter les yeux sur luimême, et suivre la marche de ses sensations, ou pour revenir avec le philosophe sur les faits accomplis dans la nuit de l'histoire, qui, grâce à lui, s'éclaire et s'illumine. Heureux ceux qui font penser!

LES EAIX-I 011 TES.

UÉKlsTR» S l>l t. A «.« i«»r.

Le recueil publié à Madrid eu I8<>.*L, par l'Académie royale «les beaux-ai ts de Sau- Feruando, sous le litre : les Désastres de la guerre , est, selon nous, l'œuvre la plus considérable de Goy a. L'artiste, malgré sou audace, n'avait pas ose publier cette violente série ; vingt planches, sur quatre-vingts dont elle se compose, étaient seules connues des amateurs. Oubliées apiès la mort de Goya, il fallut l'initiative de quelques artistes qui en connaissaient toute la valeur pour décider l'Académie à les acquérir; depuis deux années elle les publie, et quoiqu'il y ail intérêt pour ces éditeurs et pour l'Espagne elle-même à répandre le nom de Goya, les collections complètes sont assez, rares. Los épreuves ont perdu de la valeur par des remaniements et «les retombes, et celles des premiers tirages sont désormais introuvables. De temps en temps un étranger acbète le nouveau recueil, dont on effectue l'impression au fur et à mesure «les demandes; parfois le roi ou quelque baut personnage l'offre en présent aux visiteurs «pie préoccujie la question d'art; c'est un souvenir que le duc de Montpensicr offre volontiers aux voyageurs qui, attirés à Sévi Ile par les monuments ou par les souvenirs, viennent présenter leurs hommages aux infants dans leur résidence d'Andalousie.

Les planches des Désastres mesurent treize centimètres sur vingt et un; elles sont numérotées sur le cuivre, mais la légende qui les accompagne a été gravée après coup, et n'est pas de la main de Goya; elle joue un rôle important ; elle est concise, rapide, énergique, souvent ironique comme dans les Caprices, et jette la lumière sur ces scènes assez vagues en tant que se rapportant à un fait ; souvent elle se compose d'un seul mot, d'une exclamation, d'une observation, d'une remarque et d'une vive interprétation, d'un cri poussé, d'un mot de révolte. Un amateur, dont il faut toujours jmrler quand on écrit sur Goya, M. Valentin Gardcrera, possède l'exemplaire longtemps unique sur lequel le peintre aragonais a écrit de sa propre main la légende que plus tard on transcrivit sur le cuivre; il avait l'habitude de confier tout ce qu'il faisait à Ccau Bcrmudez, et c'est chez celui-ci qu'on a (« trouvé les plus curieux documents sur son œuvre.

Le sujet de ces gravures est le souvenir «pie laissèrent dans l'esprit de Goya les Seènes de rinvasiott française (c'est encore h; nom sous lequel «m désigne parfois le recueil); le lieu où se passe l'action, c'est l'Espagne, et, sans distinction de province, tous les points «>ù les Français se rencontrèrent avec ceux qu'on appelait alors les rebelles. Ce ne sont point des faits, des épisodes particuliers, des narrations gravées, ce sont <l«*s idées générales, d«'s analogies, d«-s compositions vraies parfois, vraisemblables toujours, malgré l'horreur qu'elles inspirent. La Correspondance de Napoléon 1 er avec l«; roi Joseph en fait toi. De temps en temps la scène représentée est le souvenir d'un fait historique, et nul doute «pie si nous connaissions à fond les détails de cette période malheureuse, un plus grand nombre «le planches prendraient

ù nos veux uti caractère d'authenticité; mais il faut envisager le recueil à un point de vue plus élevé. L'artiste vivait à cette époque; il avait soixante ans lors de l'invasion ; il a été fortement impressionné par ce fait immense dans l'histoire d'un peuple patriote et passionné; il était patriote, il était peintre; il s'est révolté et a gravé sur le cuivre sa terrihlc protestation.

Le souvenir de Goya est si près de nous, que la tradition est encore vivante, et un écrivain espagnol, dans une publication intitulée V Art en Esjmjne , s'est piéoccupé de rechercher la part de vérité historique qui doit être attribuée à l'œuvre de l'aqua-fortiste. 11 semblerait au premier abord qu'il est naïf et facile de retrouver les dates et les faits précis dans une œuvre telle que celle que nous étudions. En effet, les types, chez un artiste aussi préoccupé du caractère que l'était Goya, doivent être irrécusablement accusés; ceux-ci sont donc des Espagnols, ceux-ci sont des Français; les costumes rendent encore la tâche plus facile. Il s'agit de soldats; on sait qu'ils sont divisés par régiments, par coq»; chacun a son uniforme : voici des fantassins, voici des cavaliers, ces autres sont des artilleurs, le doute n'est pas permis. Oui sans doute, si un homme attentif comme Horace Véniel, méticuleux comme Meissouier, habile aux choses militaires comme Raflèt ou Charlet, eût gravé cette œuvre, le doute n'eût pas été permis ; mais nous avons affaire ici à un de ces artistes qui préfèrent les idées générales aux idées particulières, pour lesquelles le temps défini n'existe pas, qui méprisent le détail et la date, qui, ayant su reproduire un fait bien caractérisé, bien localisé, l'enveloppent d'une brume, d'un mystère, concluent du particulier au général, et symbolisent toujours. C'est une façon de procéder qui est propre à chacune de ces grandes organisations. Êtes-vous bien sûr que Hamlet soit prince de Danemark et non point d'autre lieu? Pourquoi Klseneur? La race est-elle conforme au type connu? le costume est-il bien authentique? l'architecture de ce palais est-elle bien celle du temps et du climat? les lois de l'étiquette ne sont-elles pas eu désaccord avec celles qui régissaient alors la cour de Danemark?

Il eût été facile à Goya d'échapper à cette incertitude; rien n'est plus défini qu'un uniforme militaire; il n'y a là ni pli ni drapé, le costume est inflexible; il est ou il n'est pas; la moindre infraction est une faute, et les spécialistes ne la pardonnent pas; ou a même trouvé un mot satirique pour désigner cette préoccupation du détail — la science du bouton de (jnêtres — et on a inquiété Horace Vcrnet avec ce mot-là. Quoi qu'il en soit, Goya a trouvé moyen d'éluder la question; il a inventé un moyen terme; sans doute, il y a quelque analogie entre ces personnages et les chasseurs à cheval de la garde impériale; mais pas plus dans la fameuse peinture du Dos de Mayo que dans les planches des Désastres de la (jtterre on ne parvient à mettre un nom sous les personnages, et à désigner d'une Façon précise le corps dans lequel ils servent; par conséquent le rôle qu'ils jouent dans cette sanglante campagne.

On veut que la plupart des scènes de carnage les plus terribles et les plus sauvages se rapportent au corps d'avant-garde que commandait LeFcbvrc-Desnouettes ; mais cette désignation exacte est indifférente; ce qui ne saurait l'être, c'est que les

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passions qui sont en jeu sonl admirablement rendues, et je persiste à croire qu'il ne faut point écrire au-dessous de ces planches vengeresses ht guerre des Français en Espagne , mais simplement La guerre, et généraliser l'idée comme l'a tait Go\a.

Constatons au début la singulière différence qui existe dans l' interprétation d'une même idée par deux ai listes de lace différente, et voyons comment se manifeste le {jénie d'une nation dans un coup de pointe donné sur une planche de cuivre. Callot grave les Misères de la guerre; il nous représente la vie du camp, les villes incendiées, les populations fuwuit devant les hordes armées, les convois de blessés, les petits enfants privés de leurs mères, et cela ne fuit qu'éveiller notre curiosité. Nous admirons la délicatesse de la pointe, la belle allure des cavaliers, le pittoresque des costumes, la grâce des guenilles, et, distraits par mille ingénieux détails, nous suivons avec un intérêt dénué de terreur ces jolies débandades qui se ressentent du ton cavalier de l'élégant et fin Callot. Goya, lui, nous |>eiiit les Désastres de la guerre , et il nous montre les horribles exactions, les épouvantables forfaits, l'incendie, le vol, la rapine; il nous peint les femmes violées, les ennemis effroyablement mutilés, les églises souillées; il entasse horreur sur horreur, sacrilèges sur sacrilèges, crimes sur crimes. C'est un epouvantement, une terreur continuelle. Ce n'est plus assez du mousquet et du sabre pour accomplir des forfaits, il met des haches aux mains de ses ennemis, les femmes elles-mêmes luttent, les enfants sont arrachés du seiti de leurs mères et vont grossir le nombre des victimes. C'est un cauchemar qui s'impose à l'imagination et poursuit celui qui s'est absorbé un instant dans celte œuvre. Callot a répandu partout le soleil, les ombres portées sont minces, finement silhouettées, la lumière circule dans l'œuvre; Goya a convoqué les ténèbres; il semble que le soleil n'ose pis éclairer ces effroyables tueries. Le Lorrain raconte sans colère, cela est, il l'a vu , il l'a peint sans trop d'émotion ; il s'est préoccupé de l'agencement de ses lignes, de bien établir sa composition. L'Aragonais a exhalé sa colère et sa rage; il ne pouvait repousser à lui seul l'envahisseur, il lui jette au visage son mépris et sa fureur, il le stigmatise; il le fait impie, cruel, lâche, impitoyable, avec l'exagération à laquelle sa violente nature est en proie, il lui donne tous les vices et garde pour ses compatriotes toutes les pitiés et tous les héroïsmes. Callot est un homme du Nord et Goya est l'homme du Midi.

Il faut résumer le recueil intitulé les Désastres de la guêtre, en dire l'esprit et les tendances, en bien pénétrer l'esprit philosophique, et, s'il se peut, tirer de l'interprétation de Goya les indices qui serviront à dire le caractère et les idées qui lui étaient propres.

Selon nous, on n'a pas écrit de plus sanglant pamphlet contre la guerre et contre l'esprit de conquête; c'est une œuvre vengeresse, une protestation effrénée. Chaque planche est un nouveau coup porté; c'est une reprise continuelle du sujet : quatrevingts variations sur le même épouvantable thème. Jusque-là ceux qui ont peint la guerre n'ont pas vu seulement dans les rencontres de deux peuples armés, dans ces combats, dans ces mêlées, dans ces exactions, le paroxysme et l'effort violent; ils se

sont-.plu à des scènes variées, à des défilés, à des parades, à des reconnaissances. Ils ont pçiiit l'épisode de ki vie du camp; c'était un sujet qu'ils exploitaient; une sentiuellc perdue, un divertissement de la vie militaire, la diane au soleil levant, le boute-selle, le couvic-feu, «pie sais-je;' tout était un prétexte pour le pinceau. Dans cette terrible illustration de la guerre d' Espagne, il n'y a pas une seule planche <pii ne soit un cri de colère, et «pie ne vienne animer un sentiment de vengeance; tout s'arme contie l'ennemi commun, les femmes brandissent le sabre et se t'ont soldats, les entants eux-mêmes se lèvent; la ruse, le poison, la surprise, la trahison, tout est mis eu œuvre contre les Français', et comme Dante place dans les enfers ceux qu'il regardait comme ses ennemis, Goya, plein de passiou et de partialité, imprime la férocité sur le visage des impériaux, et mêle un sentiment de ridicule à la teneur qu'il leur fait inspirer.

On se demande, après avoir attentivement étudié les Désastres de la tjuerre, comment l'homme qui a pu composer ces scènes n'est pas descendu dans la rue pendant l'invasion, un mousquet à la main, et n'est pas mort pour la patrie.

Pour bien comprendre Uifuria avec laquelle le peintre espagnol a pu traiter ce sanglant sujet, il faut se rejMiilcr à l'histoire de la guerre d'Kspagne, lire les lettres écrites par le roi Joseph à Na|M>léou, et les conseils sanglants «|ue lui donnait l'empereur. Sans cesse harcelés j>ar des hommes qui avaient cet immense avantage de combattre chez, eux, les impériaux se voyaient toujours sur le point de renoncer à cette terrible campagne. 1/ Espagnol apporte au combat une bravoure et un entêtement singuliers; il a la décision et l'initiative du partisan, il combat seul, en yueirilleru, tonnait à fond le pa\s «pi'il occupe, supporte nierveilleuscmeut toutes les fatigues et toutes les privations. 11 tient de l'Aral je jiour la sobriété et l'ingéniosité; connue lui, il sait ramper daus l'herbe, profiter d'un accident de terrain, de la saillie d'une pierre: mais, par-dessus tout cela, il professe un ardent amour pour le sol natal, et c'est le secret de sa résistance. Les exactions de toute nature commises pendant la guerre d'Espagne sont devenues légendaires, et les représailles turent cruelles; nous avons un point de comparaison dans le souvenir de l'invasion de 181o; mais ce souvenir est bien affaibli en raison de la différence des tempéraments. L'Espagne ne se résigna pas un instant; les Français ne trouvaient ni repos ni vivres, les sources empoisonnées, les villages brûlés, les maisons pillées, les plus horribles mutilations infligées à ceux «jui tombaient aux mains de l'ennemi : telle fut cette guerre, et le pied du colosse glissa daus le sang. C'est le coté impitoyable de cette campagne «pie Goya mit tous ses soins à représenter. Point digue de remarque et point indiscutable, le peintre aragonais, «pii apportait daus l' exécution une négligence devenue célèbre, cet homme pour lequel l'i«lée, le ton et l'émotion à produire étaient le but, et qui se préoccupait si peu de la forme, caressa avec amour une aussi effrayante série, et réserva pour cette glorification de la révolte et ce forfait de l'invasion ses plus exquises recherches.

C'est dans les Désastres de la guerre «pi'on voit «pie Goya est un admirable dessinateur ; nulle (Kirt il n'a poussé aussi loin la science «le l'anatomic et celle des raccourcis ; le trait

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cst très-défini, riiitcrpiélation va souvent jusqu'au précieux, et en tout cas elle est toujours suffisante. Il y a là des têtes presque imperceptibles, qui grimacent ou qui sourient, qui blasphèment ou qui [trient. Sur ees quatre-vingts planches, ou eu trouverait aisément trente dont l'exécution est poussée aussi loin que celle des plus belles eaux-fortes de ltembraiult. Ce n'est pas sans raison que ce nom revient sous notre plume; si le sentiment qui anime le Hollandais est la pitié ou la charité sous toutes ses formes, celui qui guide IT.spagnol est un sentiment de colère; mais même avec cette différence, on im-uI comparer les o-uvres du second à celles du premier. Je ne pailc «pie «l«'s Désastres de la qnerre , dont l'exécution est unique dans Pneu vie «le Go\a ; ce sujet, tout horrible «pi'il est, «levait lui être cher, |>our «ju'il ait mis cette tendresse et cette recherche dans son travail.

Dans ces «piatre-viugls planches, dont soixante à peu près sont consacres à la guérie, et dont les autres sont des satires du temps ou «les observations qui, à la rigueur, peuxeut se rapporter à riuvasiou, je ne trouve pas une seule scène sur laquelle l'esprit puisse se reposer. Sans demander d'antithèses, sans vouloir opposera CM drames sanglants des idylles ou «les églogucs, ou éprouverait le besoin de respirer un air moins chargé «le crimes. Il x a trop «le sang dans celte œuvre, et l'artiste s'arrête avec lr«>p de complaisance sur «-«'s horribles épisodes.

Laissons planer sur ces Désastres de la guerre l' incertitude et rimpersonnalité, car l'artiste n'a évidemment jnis songé à localiser les scènes qu'il a peintes. C'est, je le répète, une suite d'analogies et un cercle d'idées générales. Par la description, l'énergique peinture «l'une scène, le graveur fait juger de la férocité «pie déployèrent les envahisseurs et ceux qu'on tentait de soumettre ; cela pourrait presque s'appliquer à toutes les nations, n'étaient quelques types assez accentués |>our qu'on juge de la race, et «pichpics lambeaux de costumes à l'aide dcstpicls ou pourrait à la rigueur reconstituer l'uniforme. Si par un grand effort, après de longues recherches, nous avions à préciser les rapports qui peuvent exister entre les faits représentes et ceux qui se sont réellement passés à celte époque, nous trouverions à citer dans la planche n° (J, avec la légemle Grand bien te fasse, la mort «l'un général français, !«■ général Dupré, «pii, repoussé |»ir Castanos à Itaylcn, tomba sur le champ de bataille.

Dans le n" 21) (selon M. Krunel] , l«-s principaux personnages représentés sont deux hommes du bas iKiiplc qui traineut parles rues, au moyen d'une corde, un malheureux accusé de trahison ; un troisième jK-rsonnagc lève sur lui le bâton. Un soldat, l'épée nue, assiste ou plutôt préside à cette horrible scène.

N° 70. 1-e Vautour Carnivore. I.'aigle impérial déplumé, sans queue ni ailes, fuit aux huées de la foule, qui l'accable ef l'invective; un paysan lève sur lui sa fourche. Dans le fond, des troupes battent eu retraite. C'est évidemment une allusion à la retraite de l'année française. Du reste, cette planche détachée de la collection est célèbre en Espagne.

N° 77. Im corde casse. Un personnage revêtu d'habits sacerdotaux marche sur une corde roule , les deux bras étendus en balancier. Mais déjà il a perdu fcipiilibre, la corde casse! \vs assistants applaudissent à la chute.

Pour être sincère et ne point forcer l'interprétation, il faut borner là les commentaires directs. Cinq ou six planches à peine contiennent des faits, tout le reste est généralisé; ce sont, je le répète, des épisodes probables, mais auxquels on ne peut assigner ni date ni lieu.

Du reste, la série n'est pas complètement consacrée à la guerre, il y a, englobées dans l'œuvre, quatre ou cinq planches d'une haute portée philosophique, qui if appât tiennent à la collection (pie par leur dimension et leur mode d'exécution. Avant tout, il faut signaler un cri de honte, un rappel aux sentiments d'humanité et de dignité. 1. a planche n° 12 représente un amas de cadavres sur un sol inondé de sang, des armes biisécs; sur ces cadavres amoncelés vient se heurter, victime nouvelle, un malheureux qui vomit le sang et tombe les deux mains en avant. Cova éciit au-dessous ces mots énergiques : Et c'est pour cela que vous êtes nés! Sentez- vous tout ce qu'il y a de mépris et de haine dans cette exclamation du philosophe, dont le cœur se soulève et dont la raison s'indigne?

N° (>y. Bien! Théophile Gautier, très-frappé par la pensée qu'éveille cette eauforte, l'a rendue célèbie. Elle représente au milieu de ces hachures, ombres sinistres qu'épaissit souvent la pointe de Goya, un mort qui se soulève dans son sépulcre, et écrit de sa main de cadavre le mot horrible, Kada! «Néant! s L'imagination peut voir ce qu'il lui plait dans ces fonds égratignés par l'outil, et où se distinguent de vagues silhouettes.

M. Matheron raconte à propos de cette composition une anecdote qui prouve q ucl sceptique était ce puissant Goya. Il venait de peindre sur un panneau le sujet que représente cette eau-forte, et l'évêque de Grenade visitait son atelier. A la vue de ce symbole des vanités humaines, il s'écria : Fanitas vatu'talum, et omnia vanitas! « Oui c'est cela la vie, néant ! vanité! » Goya était déjà sourd, et se fit ré|>ctcr l'exclamation de l'évêque. « Pauvre Monseigneur, dit-il , comme il m'a compris! C'est le contraire , par delà la tombe, néant ! »

N° 71. Contre le bien général. Cette eau-forte représente un homme chauve, à la physionomie basse; son costume est celui d'un moine; il porte de grandes aUes de chauve- souris, ses mains et ses pieds sont armés de griffes; il écrit sur uu gros livre placé sur ses genoux. Les commentateurs se taisent sur cette allégorie, qui me semble transparente, grâce à la légende, .le ne doute pas que le monstre ne soit l'image de l'hypocrisie, des jésuites et de l'inquisition qui écrivent et ourdissent leurs trames contre le bien général; les griffes sont le symbole de leurs penchants à la rapine, les ailes de chauve -souris indiquent qu'ils ourdissent dans la nuit; leur physionomie basse et le costume de moine complètent sans équivoque l'idée transparente du penseur.

N° 72. Résultats. Encore une allégorie politique cruelle et indiscutable dans sa cruauté. Un homme est étendu |>ar terre, il va mourir. Une énorme chauve-souris, sorte de vampire évoqué par le burin de l'artiste, suce avec volupté le sang chaud. D'autres monstres s'abattent autour de lui ou planent dans les airs attendant l'heure de la curée. Ce cadavre, (pie le patriotisme doit galvaniser, c'est l'Espagne ; les vampires sont les peuples coalisés.

LES EA U X - FORTES

N° 78. // se défend bien. Un cheval est attaque par uuc bande de loups; ii rue à droite, à gauche, se défend bravement, et écarte ses ennemis. Jusqu'ici c'est, si on le veut, une allégorie facile, mais il y a un détail qui localise cette idée générale. Dans un coin de l'eau -forte, quatre chiens enchaînés tendent le cou et voudraient secourir le pauvre cheval; mais la chaîne est bien scellée, et malgré leurs efforts ils doivent ronger leur frein. On junit dire, sans forcer l'allégorie, que ce sont les puissances continentales tenues eu respect par l'alliance de la France et de l'Angleterre.

Voici, sous le n° 79, La vérité est morte, la plus simple et en même temps la plus profonde idée de Go>a, traduite par le burin dans ce langage singulier que parie l'aqua-foi liste. Une femme, presque un génie, vêtue d'une tunique blanche, couronnée de laurier, gît inanimée. Debout devant elle, un prélat impose les mains; à sa droite, une figure allégorique de la Justice se laisse aller à la douleur. Le fond de la scène est rempli de personnages qui s'estomiM-nt d'une manière indécise dans une teinte sombre; la tête d'un moine ressort du groupe. Nous assistons au trépas de la Vérité; blanche et pure, elle a succombé sous les coups de l'hypocrisie et de l'injustice; les moines l'ont bâillonnée, l'inquisition l'a persécutée; elle est morte, mais Go\a croit qu'elle ne fait que sommeiller. La vérité est éternelle, elle ressuscitera.

N° 80. Si elle allait ressusciter ! Telle est la légende de la dernière planche. La Vérité, inondée de lumière, sort de sa tombe; ces rayons et ces éclairs, ces splendeurs et ces lueurs d'a|X)théose éblouissent les monstres d'hypocrisie, les suppôts des ombres et les inquisiteurs qui sont groupés autour d'elle; ils sont glacés d'épouvante par le miracle qui s'opèie; mais déjà quelques-uns songent à la résistance. Un de ceux qui ont tant intérêt à ce que la vérité soit à jamais bannie de la terre s'avance contre elle un éuonne livre à la main , et veut la terrasser à coups d'arguments ; un autre, brutal et violent, laisse la les théories et frappe à coups redoublés. Quant à l'interprétation du reste du sujet, l'imagination peut créer; c'est un thème. Ou voit dans ces ombres particulières au burin de Goya des moines et des inquisiteurs, des prêtres et des hommes de loi, des monarques et des bourreaux.

Une autre planche inédite, confisquée sans doute par l'inquisition ou cachée à l'époque des persécutions, est aujourd'hui entre les mains de M. Lefort. Elle a pour légende : Ceci est la vérité. Nous l'avons longuement décrite page 40. Enfin une dernière représente un monstre saoul de carnage couché sur le flanc et dévorant encore d'une gueule nonchalante des hécatombes humaines. C'est la guerre hideuse, le monstre insatiable. Goya a écrit en légende : Fiera mutistruo.

C'est terminer dignement une série qui a toute la portée de la plus hante philosophie. J'ai dit qu'il n'y avait pas uuc oasis dans ce désert, pas un éclair dans ces ombres, pas une pitié au milieu de tant de colères, pas une prière parmi tant d'imprécations ; mais dans cette série de quatre-vingts planches on ne maudit que l'injustice, ou ne poursu.it «pie le crime, on ne flétrit que l'h\ pocrisie et la lâcheté. La barbarie, l'iniquité, sont les fléaux «pie Goya poursuit d'un crayon cruel; c'est sur les tyrans qu'il

frappe à coups redoublés; il ne flatte que l'infortune et la disgrâce; il se fait le courtisan des vaincus et des malheureux ; sa colère est légitime et patriotique, et ce sanglant pamphlet, entaché de la fureur d'un parti et du désespoir de la défaite, reste comme une blessure faite par un ennemi terrassé, qui git sous le talon de l'oppresseur, mais le mord avec rage, et lui laisse une indélébile cicatrice.

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