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Gozlan, Champfleury

L'Auteur cl l'Éditeur se réservent le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

Par un beau soir d'août, après une distribution de prix solennelle dans un pensionnat de Montmartre, un bourgeois de la rue du Temple ramenait triomphalement chez lui son fils chargé de couronnes.

On suivait le boulevard.

Arrives à la porte Saint-Denis, nos promeneurs rencontrent des connaissances

et l'heureux père annonce avec orgueil que son héritier compte le premier prix de version latine parmi ses nombreuses nominations au programme.

Voulant donner une preuve immédiate des progrès extraordinaires du petit bonhomme, il montre l'inscription Ludovico Magno, tracée au frontispice du monument en face duquel on se trouvait.

— Traduis-nous cela, mon garçon, ditil. Qu'est-ce que cela veut dire en langue française?

— Cela veut dire porte Saint-Denis, parbleu ! répond le lauréat avec un aplomb superbe.

Nous trouvons une anecdote à peu près semblable dans la vie de collège de Léon Gozlan .

L'auteur du Notaire de Chantilly et du

Médecin du Pecq est né le 21 septembre 1800, à Marseille, patrie de Méry, d'Eugène Guinot, de Louis Reybaud, d'Arriérée Acbard et de vingt autres écrivains de l'époque.

Son père, un des principaux armateurs de Marseille, le destinait au commerce maritime, et recommandait à ses maîtres de lui enseigner de préférence les langues indispensables aux négociants qui exploitent le littoral de la Méditerranée.

Ces recommandations parurent scrupuleusement suivies.

A la fin d'une année scolaire, Léon conquit à la fois un prix de grec et un prix d'arabe.

M. Gozlan père, enthousiasmé, court sur le port, invite à dîner un capitaine turc et un capitaine grec, et les prévient

que son fils est capable de soutenir avec eux une conversation clans leur langue nationale.

— Avez-vous de l'appétit, mon jeune Hellène? demande au collégien le capitaine grec, après le potage.

Léon ouvre de grands yeux et ne comprend pas un mot de la phrase. Pourtant le convive s'exprime dans le plus pur idiome du Péloponèse.

— Voyons, enfant, dit à son tour le capitaine turc en très-bon arabe, veux-tu faire avec moi le voyage de Constanlinople?

Point de réponse.

Gozlan fils reste la bouche béante, et considère les deux étrangers avec une détresse comique.

— Eh quoi ! petit fourbe, s'écrie Goz-

lan père avec indignation, voilà comme tu possèdes l'arabe et le grec ?

— Mais, papa, je sais le grec ancien.

Beaucoup de mots du grec moderne en diffèrent, et, d'ailleurs, on ne le prononce pas au collège comme à Athènes.

— D'accord... mais l'arabe, petit drôle! l'arabe ?

— Papa, mon professeur n'a jamais quitté la France. Je vois qu'il ne m'a pas enseigné la véritable prononciation.

— Va-t'en, double effronté! cria M. Gozlau père, Ton maître est un voleur, et toi... tu ne dîneras pas!

Triste et singulier retour des choses de ce monde !

Notre malheureux collégien fut con- ' damné au pain sec, le soir même de son triomphe à une distribution de prix.

On Tenvoya, l'année suivante, dans un établissement où les études spéciales pour les voyages de long cours se faisaient avec plus de conscience.

Ruiné, sous l'Empire, par les corsaires anglais, qui avaient capturé ses vaisseaux, M. Gozlan père tenait à réparer le désastre, et demandait à être aidé par son fils le plus tôt possible.

Ce dernier semblait avoir toutes les dispositions requises pour devenir un loup de mer de premier choix.

A dix-sept ans, Léon fait voile pour l'Algérie avec une cargaison de vin de Champagne.

La traversée est on ne peut plus heureuse ; mais le liquide pétillant, trop chargé de gaz, éclate pendant la route, à fond de cale, et notre héros débarque sur

LÉON (iOZLAN. 11

la cote d'Afrique avec une poche presque vide et un nombre considérable de bouteilles cassées.

Il ne perd pas courage.

D'un caractère vif, hardi, résolu; comptant sur son intelligence, sur son audace, et un peu sur le hasard, il traite avec un navire mexicain en partance pour la Chine.

Mais, à peine a-t-il franchi Gibraltar, qu'une querelle s'élève entre lui et le commandant du bord.

On dépose le jeune homme à terre, et presque aussitôt il s'associe à une troupe de caboteurs décidés à explorer les cotes d'Afrique, jusqu'au Sénégal.

Dans cette excursion, Léon Gozlan court un danger terrible.

Tandis qu'on relâche dans une île pour

faire de l'eau, son capitaine et lui, descendus à terre, se préparent à chasser durant quelques heures.

Ils se trouvent en présence d'une nature splendide, et font lever à chaque pas des oiseaux d'un si merveilleux plumage, que Léon Gozlan,déjà poëte, s'imagine voir « de l'or, de la nacre, du soufre et de l'ébène qui volent *. »

Un phénomène étrange frappe ses regards.

Ce phénomène a lieu sur un arbre, dont toutes les feuilles s'agitent , bien qu'il n'y ait pas un souffle dans l'air, et prennent tour à tour, à chaque seconde, les nuances les plus éclatantes et les plus variées.

1 11 a rendu compte lui-même, dans le Musée des Familles, de ses impressions de voyage au Sénégal.

L L 0 N GUZLAN. lo

Léon s'approche.

Aussitôt le bleu, le rouge, le violet et l'or tourbillonnent et disparaissent à tired'aile. Notre chasseur, en extase, ne songe pas à envoyer la moindre balle à ce prisme éblouissant qui s'envole.

Tout à coup une espèce de grognement le fait tressaillir»

D'un bois de palmiers voisin débusque un nègre à stature colossale, dont les lianes sont ornés d'une ceinture de maroquin rouge, garnie de poignards.

Un second nègre sort du bois, puis un troisième, puis dix, puis vingt, puis cinquante, puis autant qu'il y avait tout à l'heure d'oiseaux sur l'arbre.

Cette noire phalange se dispose à entourer Léon Gozlan, qui cherche de l'œil son capitaine et ne l'aperçoit plus. Mais

une détonation se fait entendre. 11 crie de toutes ses forces, et le second chasseur accourt.

Les voilà deux contre cent nègres, dont Tœil est plein de menace et de convoitise.

Gozlan croit comprendre à leurs signes qu'ils demandent de la poudre. Il vide sa poudrière dans les mains qui se tendent, et son capitaine l'imite, tout en prenant soin, l'un comme l'autre, de se rapprocher graduellement du rivage et de ne pas laisser les nègres former cercle autour d'eux.

La poudre épuisée, nos chasseurs distribuent des plombs ; mais les plombs s'épuisent à leur tour, et cinquante nègres, qui n'ont rien eu dans le partage, poussent des cris féroces, parviennent à en-

tourer les deux marins, encore à plus de Irois cents pas de la mer, et font mine de vouloir les dépouiller de leurs armes.

— Alerte, capitaine, ou nous sommes perdu*! crie Gozlan.

Tous deux, alors, avec cette énergie que donne l'imminence du danger, brandissent leur carabine, assomment à coups de crosse les nègres les plus entreprenants, s'ouvrent un passage, et courent à toutes jambes du côté de leur barque.

Un insulaire est sur le point d'atteindre Léon, qui se retourne et se met en défense.

Aussitôt le nègre lui lance son poignard à la tète.

L'arme siflle, Tend la main que le jeune homme avait élevée pour parer le coup,

et lui lait dans le front une entaille profonde 4.

A la vue du sang qui coule, la horde sauvage pousse des hurlements sinistres.

Mais Gozlan blessé n'est pas vaincu.

D'un vigoureux coup de crosse il étend roide mort son agresseur , décharge sa carabine sur le groupe, rejoint en deux bonds son capitaine occupé à démarrer la barque, et tous deux prennent le large, après avoir encore assommé cinq ou six nègres qui essayaient de les poursuivre à la nage.

* Heureusement notre héros ne fut pas deux fois acteur dans un pareil clrartië. La rancune de Léon Gozlan contre là

1 Léon Oozlan montre encore aujourd'hui la cicatrice de cette blessure.

race africaine ne le décida jamais à faire le commerce des esclaves, ainsi que plusieurs de ses ennemis ont osé le prétendre.

Il vit les caboteurs opérer leurs transactions ignobles sans y prendre part.

Du reste, s'il avait besoin d'être lavé d'une accusation semblable, l'état de pauvreté dans lequel il regagna la France le justifierait complètement.

— Quelle impression avez-vous rapportée du spectacle de la traite des noirs? lui demandait une dame trop curieuse.

— Une vive admiration pour les blon des, lui dit notre ex-marin.

La dame était brune.

Intimeuient convaincu que jamais il ne s' enrichirait par le cabolngc , le jeune homme ne quitta plus Marseille, où il sol-

licita et obtint une place dans renseignement. Il y avait si peu de rapport entre cette carrière et la précédente, que chacun lui disait :

— Mais pourquoi diable vous faire professeur?

— J'enseigne pour apprendre, répondait Gozlan.

De cette époque datent ses premiers essais en littérature, et nous le voyons arriver à Paris, en 1828, avec un volume de poésies fugitives, que personne, hélas ! ne voulut lui acheter.

Léon Gozlan n'était point assez riche pour conclure un de ces marchés inqualilîabîes dont nous aurons un jour à rendre compte, et qui ont fait gagner dix mille écus de rente à certain éditeur de la rue des Beaux- Arts.

Que cette fortune lui soit légère î Voyant qu'il ne plaçait point les produits de sa plume, Gozlan se décida, pour vivre, à entrer, en qualité de commis, chez un libraire, et à vendre les ouvrages des autres.

Méry, son compatriote, le tira de cette extrémité fâcheuse, et lui ouvrit les horizons du journalisme.

L Incorruptible , dirigé par Lhérie, beau-frère de Brunswick, et le Figaro, que Nestor Roqueplan tenait alors sous sa tutelle, accueillirent le jeune Marseillais et lui commandèrent des articles1.

— Vous êtes du pays des hommes de talent, lui dit Nestor. Je suis sur, en con-

1 II fut aussi l'un des plus actifs rédacteurs du Vert-Vert, du Corsaire et d'une foule d'autres petits journaux.

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séquence, que vous m'apporterez beaucoup d'esprit et de verve. Mais, vous le saurez, mon cher, on n'entre ici qu'avec une haine. Si vous n'en avez point, empruntez-en une !

Nestor, dans ce nouveau rédacteur, fit une acquisition rare.

Dès le premier jour, Gozlan se montra de première force. Agressif de sa nature et frondeur, il donna bientôt au journal les articles les plus mordants et les plus acérés. Chacun tremblait devant ses attaques, et lui ne redoutait personne. Quiconque s'avisait de lui tirer un cheveu était sûr de se faire arracher un œil.

Parfois néanmoins il se montrait débonnaire et se contentait d'assommer l'agresseur avec l'arme dont on essayait de faire usage pour le combattre.

Un audacieux s'avisa d'écrire que Gozlan avait été pirate, et qu'il avait tué sou capitaine.

a Ce monsieur a parfaitement raison, répondit Gozlan. j'ai, en effet, tué mon capitaine; mais il oublie quelque chose: après l'avoir tué, je l'ai mangé. )>

Notre journaliste fut le premier qui décora les républicains de l'épilhètc originale de bonsingots.

Trouvant la plaisanterie de mauvais goût, ces messieurs se mirent en rage.

La cité Bergère fut envahie, un soir, par une bande armée, qui poussa des hurlements sous les fenêtresdu journal et provoqua ses rédacteurs au combat.

C'élaient les bousinejots.

Us arrivaient là cinquante ou soixante,

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terribles, menaçants, avec la barbe inculte et le large chapeau de l'ordre.

Léon Gozlan et ses collaborateurs , voyant les bureaux envahis, jouèrent de l'espadon, et contraignirent leurs adversaires barbus à descendre beaucoup plus vite qu'ils n'étaient montés.

Trois sergents de ville achevèrent la déroute.

Heureux d'avoir vaincu les boasingots par le ridicule et par le sabre, notre héros inventa, pour le plus grand plaisir des lecteurs du Constitutionnel , ce fameux serpent de mer, destiné à reparaître dans les colonnes du patriarche toutes les fois que la Chambre ne lui fournissait plus de tartines.

Ce gigantesque canard était nourri et entretenu par Léon Gozlan.

Après s'être révélé journaliste, tout à coup et sans préambule, le spirituel écrivain aborde la nouvelle, et devient brusquement et sans transition le plus habile des conteurs. A cette lave d'esprit qui a débordé dans le Figaro succèdent des narrations tranquilles, dictées par un fin talent d'observateur, et pleines de trait, d'aisance et de charme.

Gozlan n'a point de rival pour le genre satirique gracieux.

Les premières nouvelles qu'il publia dans la Revue de Paris et dans l'Europe littéraire se distinguent par un incontestable mérite de verve soutenue et d'originalité piquante.

Il passa bientôt de la nouvelle au roman, et fit paraître, en 1836, le Notaire de Chantilly.

Le titre principal du livre était les Influences. Embrassant tout d'abord un cadre vaste et défini, Gozlan se proposait de peindre tous les hommes qui exercent sur la société quelque action puissante, comme le notaire, le médecin, le juge1, le député, le prêtre, etc.

Mais il crut devoir s'arrêter au second tableau, qui est le Médecin du Pecq.

Nous pensons que l'avènement de la Comédie humaine fut pour quelque chose dans cette détermination. Il céda la place à Balzac, son maître.

En 1837, parurent Socrate Leblanc ,

1 Un lecteur malin nous signale dans les œuvres de notre héros certaine diatribe violente contre le procureur du roi (style d'histoire ancienne), et nous prie de la reproduire. Elle commence ainsi : « Buffon dans son immortelle histoire des carnivores.... » Mais à quoi bon réveiller les procureurs du roi qui dorment?

LÉOrs GOZLAN. 2o

Washington Levert et les Méandres.

Sous ce dernier titre Gozlan rassembla douze nouvelles délicieuses, dont Tune surtout, Comme on se débarrasse d'une maîtresse, est un chef-d'œuvre de style, de grâce el de sentiment *.

Une nuit blanche, — Rosemary, — Céleste, — le Château de Rambouillet, — le Plus beau rêve d'un millionnaire,

1 Les autres nouvelles sont : la Main cachée, — la Villa Marivigliosa, — une Visite chez Bernardin de Saint-Pierre, — le Blocus continental, — le Fifre, - Dernier épisode du Naufrage de la Méduse-, — Elisa Mercœ w , <— lêopold Spencer, — Oglou le Pirate, — le Premier Navire à vapeur en A frique, — et Du pont d' Aréole à Montereau. Léon Gozlan publia, vers 1851K les Tourelles, histoire des châteaux de France, ouvrage curieux, qui tient à la fois du roman et de l'histoire : du roman, par la forme dramatique et descriptive; de l'histoire, par la science et par la véracité. Peu de livres sont écrits d'une manière plus attachante et en plus belle prose.

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— et la Dernière sœur grise furent publiés de 1 840 à 1 842 .

Notre écrivain, à cette époque, aborda pour la première fois le théâtre. Sa première tentative fut un succès. Tout Paris courut applaudir à TOdéon la Main droite et la main gauche.

Mais que de tracasseries Y auteur de ce drame eut à subir!

Gozlan destinait d'abord son œuvre à la Renaissance. A peine le théâtre eut- il envoyé le manuscrit à la censure, que la police ombrageuse de M. Guizot en fit expédier une copie à Londres. Le Times publia une traduction de la pièce et démontra que l'Angleterre y était attaquée de la façon la plus indigne.

Aussitôt Guizot de faire suspendre les répétitions/

L'auteur réclame. On l'oblige à de nombreuses coupures, et les études reprennent. Mais les susceptibilités anglaises ne sont point calmées. Guizot tremble, et la pièce est de nouveau proscrite.

Enfin, les ciseaux ministériels s' étant une seconde fois exercés sur le drame, ou annonce la première représentation. Le public est à la porte et les bureaux vont s'ouvrir, quand arrive tout à coup une estafette de Guizot.

Sous les yeux de la foule, un garçon de théâtre colle sur l'affiche cette bande significative :

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