‹ Gozlan, ChampfleuryChapitre 2 sur 6 · LÂCHE PAR ORDRE · texte numérisé non relu

LÂCHE PAR ORDRE

Gozlan était vengé.

Ce fut alors qu'il porta sa pièce à rOiléon. La rancune ministérielle l'y suivit : on ne laissa représenter l'œuvre qu'après de troisièmes et larges coupures.

Dans la Main droite et la main gauche, madame Dorval se décida pour la première fois à jouer un rôle de mère. Elle fut applaudie avec enthousiasme. Néanmoins, dès le second acte, un accident bizarre faillit compromettre le succès.

Madame Dorval rentra tout à coup dans la coulisse en donnant des signes de co-

LÉON GOZLAiN.

1ère et de désespoir. Elle crachait, toussait et se raclait la langue.

— Eh! bon Dieu! qu'avez-vous? crie Gozlan, courant à elle.

— 4h ! mon ami ! répond l'actrice suffoquée, figurez-vous... Miséricorde! j'étouffe !

— Parlez, je vous en conjure.

— Les brigands!... ils m'ont donné du chat !

— Du chat? fit Gozlan confondu.

— Oui, mon ami, du chat!... C'est horrible! A chaque mot que je prononçais tout à l'heure, il m'entrait dans la bouche au moins cinquante poils.

Ce disant, la malheureuse comédienne continuait de se gratfer la langue, demandant à cor et à cris de l'eau pour se garga-

riser. Elle avait avalé quelque chose comme la moitié de sa pelisse, dont la fourrure, extrêmement suspecte , se détachait au moindre mouvement et volait jusque dans sa gorge.

La crise eut enfin un terme.

Dorval changea de pelisse et reparut sous la rampe.

A ses côtés, dans la pièce de Gozlan, jouait l'illustre Bocage.

Celui-ci avait beaucoup chicané l'auteur aux répétitions, à propos de certain passage où Gozlan compare les amoureux à des oiseaux qui gazouillent.

— Monsieur, lui dit le sagace artiste, aussi fort en littérature qu'en politique, le parterre n'aime absolument que les oiseaux rôtis.

— - Ah! c'est ce que nous verrons! fit Gozlan.

Le jour de la première , Bocage crut devoir revenir à la charge, uniquement dans l'intérêt de l'auteur.

— Eh bien, dcmanda-t-il, enlevonsnous les oiseaux?

— Pas le moins du monde, répondit Gozlan.

— Je serai sifflé, monsieur.

— Non, vous serez applaudi.

Effectivement le public reçut on ne peut

mieux la tirade, et Gozlan, voyant son interprète quitter la scène, lui cria :

— Vous aviez tort, nos oiseaux passent.

— Il fallait Bocage, monsieur, pour faire avaler ces oiseaux-là! répondit le modeste et grand artiste.

32 LÉON GOZLAiN.

Eve, drame en cinq actes, représenté l'année suivante à la Comédie-Française, n'eut pas le succès de la Main droite et la main gauche.

Trop de faits, trop d'incidents, et, disons-le, trop de mots spirituels, nuisirent à la simplicité de l'œuvre, à la netteté de l'ensemble. Notre-Dame des Abîmes permit à Gozlan de prendre une revanche à FOdéon. Toutefois, cette dernière pièce est moins remarquable que les Cinq minutes du Commandeur, drame tombé au même théâtre, et où des juges compétents ont reconnu de grandes et sérieuses beautés.

En 1848, à une époque où les administrations théâtrales étaient en désarroi, Gozlan fit d'excellentes receltes avec son Livre noir.

Nous avons oublié de dire en temps et lieu que Louis-Philippe, depuis la persistance toute méridionale de notre héros à faire jouer la Main droite et la main gauche , lui conservait une rancune profonde. Sur chaque liste de décorations, la plume royale biffait le nom de Léon Gozlan, ce qui ne laissait pas que d'être assez (liste pour l'amour-propre de l'écrivain... et pour sou habit noir.

— Il faut pourlant vaincre l'obstination de ce vieux bonhomme! dit un jour assez irrespectueusement madame de Girardin, dont Léon fréquentait les soirées intimes.

Elle va trouver le ministre Salvandy et lui monte la tète.

L'auteur QÏAlon%o court plaider dans le cabinet du roi la cause du protégé de la dixième Muse.

Mais Louis-Philippe lui coupe la parole.

— Impossible! s'écrie-t-il, impossible!

M. Gozlan est mou ennemi.

— Je ne le savais pas, répond le ministre. Dorénavant, sire, je ferai viser mes lettres de nomination par le commissaire de police.

Cette réponse un peu verte trouble le monarque.

L'auteur des Méandres n'est point eifacé de la liste. On l'appelle au ministère pour lui apprendre cette bonne nouvelle. Comme il attend son tour d'audience, assis dans les antichambres, Roger de Beauvoir survient.

— Que fais-tu là? demande-t-il à Gozlan.

- — Mon cher, répond le spirituel 10-

LEON GOZLAN. oS

mander, je fais les stations de la croix.

De 1845 jusqu'à ce jour, notre écrivain n'a pas négligé le livre pour le théâtre. Aristide Froissart, son roman le plus original et le plus excentrique, — les Nuits du Père-Lachaise, dont le succès fut immense, — le Dragon rouge, — les Aventures merveilleuses du prince Chènevis et de sa jeune sœur, — le Tapis vert, — les Vendanges nouvelles, — la Ville des gens de bien, — la Comtesse de Bresncs, — Su%on fa cuisinière, la Première Jalousie, — Trois fronts pour un diadème, — et Georges III, sa dernière publication, peuvent convaincre ceux qui douteraient du talent et de la fécondité de Fauteur1.

1 II serait trop long d'énumérer toutes les œuvres qu'il a produites. Cependant il est impossible de pas-

Néanmoins, il faut le dire, Gozlan réussit mieux dans la nouvelle que dans le

ser sous silence ï Histoire de cent trente Femmes et la Comédie des Comédiens. Ce dernier livre renferme six nouvelles, dont l'une, le Lilas de Perse, mériterait d'être signée Balzac. Un Homme plus grand que Charles- Quint, — V Oiseau en cage, — V Agneau, la Vache et le Pigeon, — les Belles Folies, — Échec à l'Éléphant — et la Terre promise doivent être aussi ajoutés à la liste des meilleures élucubrations de Léon Gozlan. Sous ce titre, la Folle du Logis, il vient de réunir huit nouvelles adorables : une Vengeance en miniature, — les Lettres d'amour, — le Feu, histoire de quatre savants, — Pour un Cheveu blond, — Encore une Ame vendue au Diable, — les Petits Machiavels, — Mouton, — Voyage de M. Fitz-Gérald. Il a enrichi le livre des Cent et Un de deux morceaux remarquables : la Morgue et le Napoléon noir. Tour à tour on l'a vu collaborer à la Revue des Deux Mondes, à la Revue de Paris, au Keepsake américain, à l'Artiste, à la Revue britannique, au Journal des Connaissances utiles, au journal maritime le Navigateur et à la publication des Français peints par eux-mêmes. Les bibliographes Louandre et Bourquelot prétendent que Léon Gozlan signa plusieurs nouvelles importantes du pseudonyme de Raymond, et qu'il publia chez Ladvocat, à la fin de 1828, sous le manteau de l'anonyme, un livre assez leste, qui a pour litre les Mémoires d'un Apothicaire.

livre de longue haleine. Chez lui, la corde du cœur ne vibre pas avec assez de puissance, les passions sont froides, le drame manque de souffle.

Gozlan n'émeut que médiocrement, parce qu'il n'est point ému lui-même.

Les pages où il se montre véritablement supérieur sont toujours celles où sa plume suit le courant de la fantaisie, de l'observation fine, du sarcasme spirituel et de F humour.

Peu de littérateurs ont salué la Révolution de 1 848 avec enthousiasme.

Bien que cette Révolution le débarrassât de Louis - Philippe, son ennemi, Léon Gozlan n'eut pour elle aucun élan sympathique.

On déplorait, au cercle de madame de Girardin, la triste perspeclive que le nou-

vel état de choses offrait aux lettres. Un feuilletoniste, assis près de Gozlan, lui dit avec angoisse :

— Mais que ferons - nous de notre plume ?

— En effet, cela devient inquiétant, répond Fauteur du Médecin du Pecq.

Moi, je vais acheter une boutique d'épicier rue Saint-Denis, et je prendrai pour enseigne : A la plume qui file.

Peu de jours après Février, notre héros est accosté dans la rue par un bousingot de vieille souche, le citoyen Durand de Saint -Amand, devenu gouverneur des Tuileries.

Ce galant homme l'invite à dîner au château.

— Très-volontiers, dit Gozlan , Louis-Phi-

lippe ne m'aurait pas ainsi prié à sa table. La République a du bon. Dine-l-on bien chez vous?

— Ma foi! le mieux possible. Du reste, vous verrez, répond le gouverneur.

On entre.

Le couvert est mis, et Ton apporte un potage, au milieu duquel circulent une myriade de petits grains noirs qui no semblent pas témoigner en faveur de la propreté des cuisines.

Gozlan mange avec répugnance et n'ose rien dire.

Mais, voyant tous les plats qui arrivent saupoudrés de ces atomes noirâtres, il ne peut réprimer son inquiétude, bien que le service exhale un fumet délicieux.

— Quel diable d'ingrédient votre cuisi-

iO LÉON GOZLAN.

nier fourre-t-il clans ses casseroles? demande-t-il à son hôte.

— Mon cher, répond celui-ci, les insurgés n'ont eu peur ni du vin des caves, ni du gibier des offices ; mais ils ont eu peur des truffes. Ne les connaissant pas, ils craignirent de s'empoisonner. Nous profitons de leur ignorance culinaire, et nous mangeons tous nos plats aux truffes.

Gozlan, rassuré, fêta la table républicaine et dîna comme un roi.

La semaine suivante, il fut moins bien traité au Luxembourg, où Charles Blanc, son ami, voulut le conduire. C'était la veille de la retraite de Louis Blanc; le repas fut très-maigre.

— Vous voyez, lui dit le chef de la commission des travailleurs, nous ne mangeons point ici d'ananas, quoi qu'on

dise. Au surplus, je quitte le Luxembourg.

— Diable! fit Gozlau. Je ne croyais pas assister au dernier banquet des jacobins!

Fort peu jacobin lui-même, il s'avisa, dans la Goutte de lait, petite comédie représentée, vers celte époque, à la Comédie-Française, de tourner les prétentions aristocratiques en ridicule, et la gentilbommerie parisienne lui organisa une chute retentissante.

Les deux premières représentations excitèrent l'ouragan des sifflets.

A la troisième, il y eut bataille au parterre- Un claqueur reçut une blessure mortelle. On traîna pendant cinq minutes un vieillard- par les cheveux, et Ton assomma plus ou moins cinquante îndivi-

m LÉON GO Z LAN.

dus. Tous les souvenirs d'Hernani et des luttes romantiques furent éclipsés.

Gozlan reprit sa pièce, et ne voulut jamais permettre qu'on la livrât à l'impression. C'était le moyen le plus simple d'étouffer la querelle.

Ses autres comédies ou vaudevilles eurent une destinée moins orageuse.

Un Cheveu blond, — Trois Rois, trois Dames, — le Coucher d'une Étoile, — Dieu, merci, le couvert est mis, — et le Lion empaillé ne furent interrompus que par les applaudissements.

A la Comédie-Française, Une Tempête dans un verre d'eau, — la Queue du chien d'Alcibiade, — la Fin du roman, ont égayé tour à tour et rajeuni le répertoire. Le Gâteau des Reines , au même

théâtre, vient d'obtenir un glorieux accueil.

Nous avons dit que notre héros n'aimait point la République. Celle-ci pourtant daigna lui faire les plus flatteuses avances.

Une fois les pavés de Juin remis en place, le général Cavaignac ouvrit ses salons.

Il y convia les notabilités parisiennes.

Entendant, un soir, annoncer Léon Gozlan, il courut à sa rencontre, et lui dit avec cet air aimable qu'on a toujours soupçonné d'être de l'affectation :

— Monsieur, on ne peut s'être moins vu et se connaître davantage.

A la fin de 1849, une violente atteinte de choléra faillit enlever le spirituel écrivain. Il alla chercher hors de la frontière le retour de ses forces, et visita Bruxelles,

Ai LÉON GOZLAN.

Comme il se promenait par les rues de la ville, un portrait enluminé attire ses regards à l'étalage d'un libraire. Ce portrait offre sa ressemblance exacte, sauf des joues roses et des cheveux blonds.

Or notre enfant de Marseille est bronzé comme un Maure, et ses cheveux sont plus noirs que l'aile du corbeau.

Entrant dans la boutique, il demande :

— Quel est ce portrait?

— C'est celui de M. Léon Gozlan, répond le libraire.

— Bah!... Voyez ma tête, dit l'original, ôtantson feutre. Permis à vous, monsieur, de contrefaire mes livres, mais ne contrefaites plus mes cheveux !

Avant de quitter Bruxelles, Léon Gozlan n'oublia pas de s'acquitter d'une commis-

LÉON GOZLA iN. 4fi

sion très-importante que lui avait donnée Laurent Jean.

Ce dernier, aussi peu républicain que son illustre ami Balzac, souffrait beaucoup d'entendre le cri perpétuel de Vive la République! et menaçait de tomber malade d'une envie rentrée de crier autre chose.

— Heureux morlelî dit-il en voyant Léon partir pour la Belgique. Tu vas chez un peuple qui se livre sans gène à son enthousiasme. Je te supplie, je te conjure de crier pour moi bien fort et à plusieurs reprises : Vive le roi! Tu m'indiqueras dans une lettre le jour où tu auras eu ce bonheur.

Gozlan jura d'exécuter ce qu'on lui demandait.

Il alla donc, à Bruxelles, se placer eu

i6 LÉON GOZLAN.

faction dans le voisinage du château royal.

Quand Léopold vint à paraître, le consciencieux auteur déploya toute sa puissance pulmonaire pour s'acquitter de la promesse qu'il avait faite à Laurent Jean. Puis il se dirigea sur Anvers, avec la satisfaction que donne un devoir accompli.

Notre héros vécut longtemps lui-même dans l'intimité de Balzac.

Il a donné à la Revue contemporaine de curieux souvenirs des Jardies, cette maison fabuleuse, dont le grand romancier s'était fait l'architecte, et qu'il voulait enrichir de toutes les merveilles des arts.

Sur les murs encore blancs P Balzac avait charbonné ces phrases candides :

« Ici, uu plafond d'Eugène Delacroix; — ici, du marbre de Paros; — ici, une boiserie de cèdre; — ■ ici, des panneaux de palissandre ; — ici , une fresque d'Ingres. »

Arrivant aux Jardies, et voyant ces féeriques projets, Gozlan, railleur, écrivit sur une place encore nette :

« Ici, un tableau de Raphaël hors de prix, comme on n'eu a jamais vu, et comme il n'y en a pas. »

Quelqu'un lui demandait un jour.

— Savez - vous de quoi Balzac est mort?

— De quarante volumes, répondit Gozlan.

Lorsque Vautrin fut suspendu par le

48 LÉON GOZLAÏS.

pouvoir, notre héros essaya d'obtenir du ministère une indemnité pour le théâtre et pour l'auteur. M. deRémusat répondit par un refus, alléguant que le ministre auquel il venait de succéder avait absorbé tous les fonds.

— Il est fâcheux, monsieur, dit Gozlan, qu'en France un ministre se trouve toujours placé entre le mal qu'a fait sou prédécesseur et le bien qu'il laissera à faire à son successeur.

Plus Léon Gozlan travaille, plus il progresse dans l'art si difficile de composer avec simplicité et d'écrire avec goût. Son imagination n'éprouve pas la moindre fatigue ; elle rayonne de jeunesse et de fraîcheur.

Gozlan est un écrivain de la vieille

roche.

Il respecte son art et lui voue une adoration constante. Ses productions les plus légères sont châtiées et polies avec un soin ex (renie.

À l'exemple de beaucoup d'hommes de lettres, il se lève à deux heures du matin, s'excite à la veille par quelques gorgées de café, et travaille jusqu'à neuf heures.

Figaro prétend que l'auteur du Notaire de Chantilly va publier ses Mémoires.

Allons donc î le héros de cette notice est connu pour sa dignité de caractère et sa haine du charlatanisme. Il est, incapable de se livrer aux indécentes spéculations du mousquetaire Dumas et de madame Sand.

Ah! barbier d'enfer, où prends-tu tes nouvelles?

Publié par G HAVARD

Bhdcryue -2mp r du Four f.S^, Parut

Avcz-vous jamais compris les querelles d'école?

Depuis vingt-cinq ans ils se battent sur le terrain des lettres, qui pour une doctrine, qui pourune autre, et, chose étrange, il n'y a pas le plus léger prétexte à bataille. Tout le monde a raison.

Pourquoi donc alors (irer tant de glaives et déployer tant de bannières? Est-ce que

54 CH AMPFLEUR Y.

l'art n'est pas multiple? Àvez-vous le droit de l'envisager seulement sous une de ses formes, en jetant le voile sur toutes les autres? Vous seriez les premiers à rire du lapidaire assez absurde pour ne tailler qu'une seule facette à un diamant.

Ceci est à l'adresse de MM. Champileury et Courbet, deux fiers paladins, morbleu! [/idéal n'a qu'à bien se tenir, le réalisme 1 n'en fera qu'une bouchée.

0 grand'mère! que vous avez de grandes dents !

Voyons, messieurs, renoncez à jouer le rôle du loup ; ne croquez pas ce pauvre petit Chaperon rouge. École réaliste ! il ne fallait plus, en vérité, que celle-là pour

4 C'est-à-dire exactitude absolue, reproduction nette, scrupuleuse, et, au besoin, triviale, de tous les types, en littérature comme en peinture.

CHAM PFL E UR Y. 55

faire suite à l'école classique, à l'école romantique et à l'école du bon sens, qui ont voulu nous manger tour à tour. Si vous êtes sages, vous vous bornerez tout simplement à l'exploitation de voire genre , sans décrier celui des antres. Un amateur qui s' extasie devant les tableaux de |*école flamande n'été absolument rien au mérite des fresques de Raphaël.'.. Non, messieurs ! et le meilleur roman de Balzac n'enlève rien à l'éclat du diadème poétique de Victor Hugo. Nous avons frémi, bier, aux sinistres développements d'un drame; demain nous assisterons sans déplaisir à une représentation de la Ciguë ou de Mademoiselle de la Seigliêre. Bien plus, quelquefois, le soir, si Rachel n'est point en Russie ou à New- York, si la chaleur n'est pas trop étouffante et si notre diges-

o6 CHAMPFLEURY.

Lion n'est pas trop pénible, eh bien, nous supportons volontiers une tragédie de Corneille... Oui, messieurs ! et le public nous .ressemble

Vous voyez qu'une école ne démolit jamais l'autre. Nous acceptons votre réalisme comme une des formes de l'art, comme une des facettes du diamant, et nous ne reconnaissons en littérature qu'une seule doctrine, celle du goût.

L'auteur de Mademoiselle Mariette est né à Laon, le 4 0 septembre 1821 .

Son aïeul, qui s'appelait Husson, changea son nom patronymique, et transmit à ses descendants celui de Fleury. Le petitfils, à son tour, jugea convenable d'ajouter un champ de plus à l'héritage et de signer Champfleury. Or ce soin délicat de poétiser un nom nous semble tout à fait

OH AMPFLEU H Y. 57

contraire aux principes du réalisme, el le jeune écrivain se trouve, dès le début, en opposition directe avec son école.

Voilà de nos apôtres !

Champileury, dans les Souffrances du professeur Delteil, confesse trop ingénument les énormités de sa vie de collège pour que nous prenions à tâche de lui administrer de nouveau ce que jadis il a dù recevoir plus d'une Ibis, des coups de férule. On lit son histoire en parcourant celle du petit Bineau, ce méchant espiègle, qui rapportait sans cesse à la maison des culottes déchirées et d'abominables bulletins, où, parmi les nombreuses observations du maître, conduite légère était la moins triste et la moins accablante.

Dès l'âge le plus tendre, Jules ne manifesta d'enthousiasme que pour la mu-

58 C UAMPFLEUR Y,

sique ou la lecture des pièces de théâtre.

Madame Fleury ne put vaincre chez son fils les instincts de la dissipation et du vagabondage qu'en lui permettant de lire les œuvres de Molière. Jules se délectait surtout aux intermèdes et aux divertissements, où le grand auteur comique use à satiété du bâton et delà seringue.

Le goût décidé que notre héros manifesta plus tard pour la pantomime ne fut évidemment qu'une réminiscence de ses premières lectures.

Arrivé en quatrième, Jules petit Bineau déclara qu'il ne voulait plus retourner au collège, alléguant, pour justifier cette brusque détermination, qu'il avait les vers latins en horreur profonde.

Il a voué depuis une haine égale aux vers français.

CH A M P F LE t 11 Y. 5)

Ne ^'expliquant pas celle aversion bizarre, Théophile Gautier voulut, un jour, enseigner la prosodie à ce contempteur incorrigible des poètes.

— Enfin, dit l'illustre maître, conviens qu'il est par trop ridicule de repousser la versification.

— Pourquoi?... Tu repousses bien la musique1! riposta Champfleury. Dès que lu considères un piano comme une armoire, laisse-moi dire que les rimes sont des clochettes.

11 n'y eut plus moyen de s'entendre.

Si l'auteur de Mademoiselle Mariette, en quittant le collège, n'avait qu'une très-médiocre connaissance des langues

1 Malgré cent cinquante ou deux cents feuilletons qu'il a rédigés, à diverses époques, sur des symphonies ou des opéras, Théophile est l'écrivain le plus musicophobe des temps modernes.

GO Cil A M l'FLEURY.

grecque et latine, en revanclie il déchiffrait au mieux les triples croches et sonnait admirablement du cor *. Mais sa famille trouva que ceci ne constituait point une éducation; elle envoya le jeune homme dans une école supérieure où Ton n'enseignait que la littérature et les langues vivantes.

Deux années après, M. Fleury, secrétaire de la municipalité de Laon, prit son fils avec lui, dans F espoir qu'il arriverait à lui succéder un jour. Mais, ayant osé, par malheur, avoir quelques idées neuves en administration, le pauvre secrétaire fut cassé brutalement aux gages et sortit avec

4 II se distinguait aussi sur le violoncelle'à l'orchestre du théâtre de Laon. Ses relations un peu folles avec les actrices et les acteurs de province lui ont inspiré les Ragotins, une des plus jolies nouvelles des Contes d'été.

CH AMPFLEUR Y. 61

son fils (les bureaux de l'Hôtel de Ville.

Champtteury ne pardonne point à ses compatriotes l'intrigue dont fut victime l'auteur de ses jours. 11 a consacré jusqu'alors à la vengeance une bonne moitié des élucubrations de sa plume, et son curieux livre des Bourgeois de Molinchart 1 n'a pas été goûté le moins du monde, assure-t-on, dans le chef-lieu du département de l'Aisne.

Toujours très-amateur de lecture, Champfleury s'imagina que le métier delibraire était le seul qui pût lui donner plein contentement de ses goûts.

Il prit, un beau matin, la roule île la capitale, et se fit admettre, en qualité de commis, dans une maison très-importnnte

1 Ce roman do Champfteury a été publié par lo journal la Presse.

62 CHAMPFLEIK Y.

du quai des Grands-Augustins. On s'occ pait exclusivement dans cette maison ( placement des œuvres de Balzac et d'Ei gène Sue.

Mille volumes furent déposés, crnqu jour, en paquets énormes, sur les épaul( du jeune provincial, qui n'eut pas mèm l'autorisation d'en lire un seul.

Il en fallait beaucoup moins pour le dé goûter à tout jamais de la profession d libraire.

Désertant au plus vite avec deux autre commis, dont l'humérus était aussi dislo qué que le sien1, Charnpfleury se reposa si? mois de ses fatigues, profitant de quelque; écus qui lui restaient en poche pour culli-

1 L'ub de ces jeunes gens est aujourd'hui nanquie' en province; c'est le frère du ministre Fortoul. Le se cond a pris rang parmi nos peintres distingués; il s< nomme (Ihintreuil.

CH A M PFLE U RY. 63

ver la connaissance de nombre de rapins à longue crinière et d'une foule d'artistes dramatiques au talent méconnu. Sa bourse, comme on se l'imagine bien, ne tarda pas à loger le diable. II s'aguerrit alors à la misère joyeuse, narguant les privations et riant au nez de la faim, qui parfois resta plusieurs jours assise à la porte de ce phalanstère de bohèmes.

M. Fleury, qui venait d'acquérir un atelier typographique 1 et de fonder un journal, rappela son hlsdsns la vieille cité picarde.

Celui-ci devait bientôt la remplir de trouble et de désordre.

Le jour, il aidait son père dans ses tra-

1 Le frère de notre héros, Edouard Fleury, est aujourd'hui à la tête de cet établissement. Outre sa qualité de maître typographe, M. Edouard Fleury est auteur de quelques ouvrages de philosophie économique et d'études remarquables sur les hommes de 9ô.

G4 C IIAMPFLEUIÏ Y.

vaux d'imprimeur, et la feuille périodique lui permettait de faire ses premières armes en littérature.

Mais, le soir venu, ses occupations étaient d'un tout autre genre. On le vit se livrer dans les bals du faubourg à des évolutions chorégraphiques importées de la Grande-Chaumière ou de la Chartreuse. Puis il se déclara le chef d'une bande de six vauriens intrépides qui, chaque nuit, profitant du sommeil des bourgeois paisibles, démolissaient et bouleversaient tout.

Fort heureusement pour la tranquillité de sa^ville natale, Champfleury prêta l'oreille aux insinuations du diable littéraire, qui lui conseillait, en vertu de quelques articles passables insérés dans la feuille laonnoise, de reprendre le chemin de Paris, où devaient nécessairement se

CHAM PF.IiE.URY. 65 dérouler pour le jeune rédacteur les plus larges horizons de la gloire.

Il revint donc au milieu de sa troupe originale de cabotins et de peintres.

Elle s'était accrue, pendant sou absence, du futur romancier Murger et de Chien - Caillou, ce misérable graveur à Teau-forte, sur lequel notre héros a écrit une simple nouvelle de trente pages que Victor lïugo, le premier, regarda comme un chef-d'œuvre.

Le grand poète, après avoir lu Chien - Caillou y ne tarissait plus en louanges. Il priait tous ses intimes de complimenter l'auteur. Enfin il daigna lui écrire :

« Monsieur,

« Vous avez médité sur ceux qui soutirent, et moi aussi. Un soir que vous passerez place Royale, nous causerons de toulcs ces choses graves, qui ne préoccupent point les législateurs et les gou-

vernants, et qui préoccupent ces espèces de rêveurs frivoles qu'on appelle des poètes. »

Champfleury se dirigea donc vers la place Royale, afin de rendre visite au maître.

Victor Hugo dînait avec sa famille. On introduisit le jeune homme dans ce vaste salon, déjà connu de nos lecteurs, et tout encombré de tapisseries de haute lisse, de bahuts, d'armures, de tableaux précieux.

Sans prendre garde au magnifique dais de velours dressé au fond de la pièce, non plus qu à l'oriflamme de Saint-Denis et aux reliques innombrables entassées là pour glorifier le moyen âge, l'auteur de Chien-Caillou se prit à tomber en extase devant un gros chat, couché sur un tapis de Tlnde, et qui se chauffait paresseusement au foyer.

CHAMPFLEUR Y. 67

La race féline a toutes les sympathies du jeune conteur.

Nous trouvons un chat dans les Contes domestiques, et celui de Mademoiselle Mariette est véritablement un matou d'une distinction rare. Ouvrez le cabinet de notre réaliste, vous y apercevrez une foule de chats en broderie ou en peinture.

Donc Champfleury s'approcha de l'angora du poëte.

Il voulut lui faire quelques amitiés, que celui-ci repoussa d'abord en jurant cl en dressant le dos. Néanmoins le jeune homme réussit à l'amadouer à force de caresses; il entra pleinement dans les bonnes grâces de l'animal, et quand, le dîner fini, toute la famille Hugo parut au salon, le père de Notre-Dame en tête, on vit

Ghampfleury qui se roulait avec le chat sur le tapis de l'Inde.

Victor Hugo s'émerveilla de l'originalité du visiteur.

Au lieu de causer de ceux qui souffrent, on passa la soirée à dire toutes sortes d'histoires plaisantes sur les chats. S'il eût été permis à Buffon de revenir un instant de l'autre monde, la conversation lui aurait paru fort instructive.

Hugo, du reste, renouvela ses louanges au sujet de la touchante histoire du graveur à T eau-for te.

Champfleury travaillait alors au Corsaire, et nous lui devons un très-curieux portrait du rédacteur en chet de cette feuille, M. Lepoitevin-Sainl-Alme.

Ce vieil homme de lettrés avorté (nous parlons au point de vue de la réputation)

CHÀMPFLEURl W traitait les jeunes écrivains avec une rare insolence. 11 en avait toujours douze ou quinze pour collaborateurs, qu'il baptisait du nom très-irrévérencieux de petits crétins.

Quant à leurs articles, il les appelait non moins irrévérencieusement des crottes .

Le soir même de la visite à la place Koyale, notre rédacteur en cbef, rencontrant Champlleury dans les bureaux du Corsaire, lui donna sur l'épaule deux ou trois tapes familières, en disant :

— Soyez le bienvenu, mon petit crétin.

Nous apportez-vous des crottes ?

- — Monsieur ! répondit l'auteur de Chien- Caillou, d'autant plus offusqué de cette impertinence, que les éloges de Victor Hugo retentissaient encore à son oreille,

70 CHA MPFLEUR Y.

apprenez que ces crottes-là sont taillées comme des pierres fines !

— Ah! miséricorde! s'écria le vieux journaliste, voici mes crétins qui tombent dans le péché d'orgueil ! ... Où allons-nous? où allons-nous?

En attendant, il eut pour Champfleury, à dater de ce jour, une considération particulière et lui épargna toute espèce d'apostrophe désobligeante.

Lepoitevin-Saint-Alme payait ses rédacteurs le moins possible, en sorte que notre héros, bien que passablement connu déjà1, n'était point riche. Il habitait une mansarde, dont le mobilier se composait d'un lit en bois peinte d'une table et d'un vieux fauteuil.

4 Pauvre Trompette, et Feu Miette, deux petits volumes, avaient suivi la publication de Cliien-Caillon,

CHAMPFLEUBY. 71 Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!

Mademoiselle Mariette et Champlleury purent tout à leur aise faire écho à Lisette et à Béranger. Ces dames, aussi folles Tune que l'autre, aussi coquettes et aussi séduisantes, eurent plus d'une fois à se reprocher les mêmes torts.

J'ai su depuis qui payait sa toilette.

Champfleury, dans ses œuvres, a raconté fort en détail toutes ces délicates histoires, et peut-être même avec un excès de réalisme dont la morale devrait se plaindre.

Lisez les Aventures de mademoiselle Mariette, si bon vous semble, et laisseznous tirer le rideau.

Voyant qu'il avait un assez grand nombre de nouvelles pour en composer un

rl CttAUPFLEJJRW volume, le jeune homme parvint a inspirer, nous ne savons plus à quel imprimeur, une confiance sans limites, et les frères Martiuou reçurent en dépôt son premier livre. On n'en vendit pas quinze exemplaires. Heureusement le journalisme était là pour consoler Champlleury et lui donner toute la publicité que lui refusait le volume. Les souffrances de M. le professeur' Velteil, — les Trios des Chenizelles

et les llagotins obtinrent dans la Revue de Paris un succès de bon aloi.

Mais alors même, quittant les journaux et renonçant à ses études réalistes, notre romancier se dirige vers le boulevard du Temple, ouvre la porte des Funambules et s'amuse à barbouiller de farine le visage de Pierrot.

Sans dire gare et tout à fait à Timpro-

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viste, il devient l'auteur de pantomimes le plus distingué de sou époque. Cinquante colonnes du leuillelon de la Presse l'affirment au publie, [.es comptes rendus sont signés Gérard de Nerval ou Théophile Gaulier.

Quelle gloire !

Dites à Cliampileury qu'il a ressuscité Oeburau dans la personne de Paul Legrand, vous le rendrez le plus heureux des bonmies.

Il espérait bien aussi doter les Funambules d'une Colombiue de premier choix : mais l'actrice à laquelle il prodiguait ses conseils était d'un caractère beaucoup trop folâtre pour en tirer profit. Elle ne fut pas même touchée de cette missive doucement ironique, publiée depuis dans les Contes d'automne.

GHAMPFLEURY.

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