DÉPENSE DE P. ANTONELLE
Citoyens hauts-jurés,
Je ne sais rien dire, sitôt que je ne démêle plus ce qui se passe dans mon cœur. Je ne vous ferai donc rien entendre qu'il ne m'ait dicté. Je vous adresserai quelques paroles simples. Le moment actuel, l'intérêt de la justice, ma position personnelle les auront toutes commandées. Cette position seule me donnerait le droit de vous ouvrir mon âme, les autres considérations m'en font un devoir. Que chacun se rassure, il ne m'en coûtera rien de n'offenser personne, et je serai très-court.
J'aime le peuple, citoyens hauts-jurés, je l'aime beaucoup, et n'ai jamais conçu qu'il fût possible de ne pas l'aimer. Que seraient les sociétés civiles, si l'amour et le respect du peuple, seuls fondements de leur stabilité, véritables principes de force et de vie, ne réglaient pas leur marche, n'animaient pas tous leurs mouvements ?
Peut-il exister quelque vertu publique hors de cet amour et de ce respect ?
Si donc j'avais erré, si les hommes dont je partage le sort, ont eu des faiblesses que j'ignore, leurs faiblesses et mes erreurs auront pu découler de ces sentiments mêmes, qui excuseraient des écarts que je ne veux pas légitimer, parce qu'il ne m'appartient pas d'en connaître.
Ils auront trop ardemment aimé, trop exclusivement peutêtre, ce que d'autres aussi peut-être n'aimaient point assez.
Je voulus toujours, ils voulurent, je n'en doute pas, servir la liberté publique, précisément comme vous le voulûtes vous-mêmes.
Cela exprime que je l'ai servie d'après les inspirations de ma pensée et les commandements da ma conscience, mais
subordonnément aux lois que je n'enfreignis jamais : que l'on me dise si ce n'est pas là toute la morale de l'homme et du citoyen ? et si l'on cessait de raccorder entre elles ces deux morales qui doivent se confondre, y aurait-il ponr l'homme de bien quelque règle sûre de conduite ?
Quant à l'esprit de parti qui, dans nos longs orages, à pu m' envelopper et ne m'enrôler jamais, il m'égara, si l'on veut, passagèrement, mais il ne me déprava point. J'ose interpeller ici nos adversaires mêmes, et ils avoueront que je n'en connus les fureurs que pour les déplorer. Fasse le génie de la liberté que désormais ces fureurs ne soient plus que des souvenirs ! ils seront encore par eux-mêmes assez douloureux.
A présent, citoyens jurés, indépendamment de la certitude soulageante d'avoir toujours désiré le bien et quelquefois adouci le mal, entendez quelles furent mes principales récompenses.
Au mois d'août 1792, un homme dont je ne flétrirai pas le nom, car je conserve la mémoire de son rare dévouement et de son premier éclat, parut l'oublier lui-même et fut infidèle à sa première gloire. Après avoir honorablement servi le peuple, comment put-il se résoudre à ne plus être qu'un ambitieux? C'est de Lafayette que je parle, de cet infortuné à qui les ennemis de ma patrie ont fait si barbarement expier depuis les torts qu'il put avoir envers elle. Aux jours où je remonte, on sait qu'à l'aide d'un état-major fanatisé par lui, il voulut animer à la révolte les troupes qu'il commandait; il n'y réussit point. Il tenta même d'insurger et de rallier à lui les départements voisins ; il ne put y parvenir. Après ce double échec, il prit la fuite. Le premier acte formel de rébellion fut un attentat contre la représentation nationale. Il me fît jeter par ses satellites dans les tours du château de Sedan, en ma double qualité de membre et de commissaire de cette législature qui préparait la République en renversant le trône.
Au mois de ventôse an ii, je fus une seconde fois privé de la liberté. Je passai dans les cachots de Luxembourg ce sé-
mestre le plus terrible d'une période que ce mot caractérise assez. Après cinq mois entiers d'incarcération, l'événement du 9 thermidor brisa mes chaînes; et le 10 même, au lever du soleil, je fus libre.
A quelque temps de là, dans les jours qui précédèrent une des plus affligeantes catastrophes de la réaction, les comités de gouvernement, sans dénonciation d'aucune espèce, ni motif exprimé, me mirent en détention à leur maison des Orties, La durée de cette troisième captivité fut de quatre mois, au bout desquels je recouvrai ma liberté le 13 fructidor an m par arrêté du comité de sûreté générale.
Enfin le 19 floréal an iv, mon nom fut inséré sur cette fameuse liste d'arrestations ; première pierre, si cela peut être dit, du grand édifice que vous avez à démolir.
J'ai fait choix de ces quatre accidents de ma destinée révolutionnaire, comme les plus notoires au milieu de plusieurs autres, dont quelques-uns ne furent ni moins caractérisés, ni moins graves.
Voilà ce que j'ai appelé mes récompenses : et ce mot n'est point un froid badinage. Il est des tourments qui, en affaissant le corps, relèvent l'âme, et que leur cause fait aimer. J'ai souffert, je souffre encore et ne suis pas las de souffrir. Je ne dois ni ne veux me plaindre.
Cependant, citoyens jurés, considérez qu'une des douleurs personnelles les moins supportables dont une révolution qui créa tant de haines et dérégla tant de pensées, pût accabler les hommes probes qui lui auraient survécu, ce serait de se voir arracher, par l'effet même de ces désolantes méprises et des animadversions les moins fondées, la seconde consolation de l'honnête homme opprimé. Je dis la seconde, car la première est dans le cœur ; et celle-là n'est point à la disposition d' autrui. Celle dont je voulais parler est l'estime et l'amour de ses semblables. On peut les lui enlever. Sentez alors quelle serait sa peine. Hé bien! citoyens jurés, quelques hommes sont devant vous, à qui la pureté des sentiments, la droiture d'intentions et l'innocence dans la vie serviront trop peu désormais, et ne concilieront que bien difficilement les
cœurs qu'ils voudront reconquérir. Signalés à faux par l'esprit de parti qui est mauvais appréciateur, la coupe amère de la plus injuste diffamation les abreuvera de ses déboires mortels ; et tout solennel que puisse être l'acquittement que vous aurez prononcé, la calomnie inexorable et sans frein, plus puissante que le baut-jury, plus impérieuse que l'évidence même, les tiendra longtemps encore en état de prévention devant l'opinion publique.
N'a-t-on pas vu, qu'il me soit permis de le rappeler en peu de mots et sans amertume, n'a-t-on pas vu, dans cette enceinte même, près de vous et sous vos regards, combien de fois le gant d'insulte et de détestation leur fut jeté au nom de cette opinion même factice et empoisonnée? Ds le voulaient relever, non moins encore pour eux que pour la révolution qui leur paraissait attaquée. Un jugement exprès les condamne au silence. Ils se taisent, et je n'ai pas le droit de parler en leur nom. J'observerai seulement que ce n'est pas là peut-être une manière assez généreuse de combattre les hommes de la révolution dans les fers. Le seul moyen légitime d'écarter cette défense qu'on leur interdit, c'était de ne permettre pas l'agression. J'observerai encore que devant une représentation nationale judiciaire, et dans la bouche d'un proscrit qui, sacrifiant tout, ne réclamerait que l'honneur, on pourrait penser que des vérités fortes et le récit de ses infortunes ne sont ni des inconvenances ni des divagations. Celui au contraire qui, pouvant honorer et consoler le malheur au nom de la loi, ne lui épargnerait pas l'outrage, ferait quelque chose de pis que de divaguer.
Toutefois, je le répète, que Ton pousse encore, si l'on veut, contre les prévenus en masse le cri de haine, d'injustice et de guerre ; que l'on provoque ainsi de la part de chacim de nous le cri d'indignation ou de représailles, je m'engage, par respect pour la haute-cour et pour moi-même, à ne jamais le faire entendre, et à tout supporter. La haute-cour pourra juger elle-même ce qui vaut le mieux, du rôle d'accusateur comme on l'a quelquefois joué, ou du personnage d'accusé, comme il peut être soutenu.
Il est utile d'ailleurs de s'exercer ici même à la pratique des vertus, qui chaque jour deviennent plus nécessaires à tous, l'oubli des torts, le pardon des injures, la patience dans le malheur, la cessation de toute querelle. C'est ainsi que nous nous préparerons à cette union durable et franche entre tous les bons citoyens, premier besoin d'une république agitée. Et comment avons-nous pu nous passer si longtemps de cette paix publique, de cette concorde fraternelle, qu'il ne devrait pas être pénible de maintenir, puisqu'il serait si doux de ne jamais la perdre ? Sera-t-il dit qu'après avoir tant souffert et continuellement triomphé pour la liberté, le peuple français ne puisse en effet devenir libre? Or peut-il être libre si les républicains restent désunis? Eh quoi! cette nation qui donne la paix à tant d'autres ne pourrait donc l'établir chez elle I Y a-t-il, en effet, quelque paix véritable et possible dans le déchirement des partis?... Que tout ce qui pourrait nous diviser encore soit donc une bonne fois oublié ! Remettons-nous l'un à l'autre nos fautes mutuelles ; nul n'en fut exempt. Que les accusés de floréal, après le jugement, fassent eux-mêmes avant tout le sacrifice entier des plaintes qu'ils croiraient avoir à former. Il leur sera beau de donner aux autres cet exemple salutaire et fraternel. Qu'ils cessent de voir des persécuteurs dans les hommes qu'on avait prévenus contre eux, pour n'y plus apercevoir que des frères égarés qu'il leur importe de détromper!
Ah! que le jour tant désiré de l'universelle réconciliation arrive enfin! Il vous appartient, citoyens hauts-jurés, d'en sonner l'heure pour toute la France entière. C'est à cela surtout qu'elle veut reconnaître et voir en vous les véritables délégués de la bonne mère patrie. Ses nombreux enfants, trop longtemps divisés et malheureux l'un par l'autre, ne demandent qu'à se réunir et s'entendre pour sceller leur commun bonheur. Donnez le signal par votre décision souveraine. Soyez, comme on l'a dit, le jury réparateur. Soixante républicains méconnus se reposent sur votre impartialité. Soixante familles affligées, mais non pas inquiètes, croient toucher au terme de leurs longues soufi"rances. Tous les
partis, prêts à se rapprocher, attendent de vous une grande leçon de vraie justice : vous ne tromperez pas tant d'espérances.
Loin de moi la pensée de vouloir tourmenter ou séduire vos consciences ; rien n'est plus essentiellement inviolable : c'est le sanctuaire vivant de l'indépendance; c'esf la dernière retraite du sentiment et de la pensée. Il faut que l'un et l'autre s'y maintiennent inaccessibles. Si l'on pouvait les y atteindre, la liberté publique et privée n'auraient plus d'asile sur la terre.... Mais prenez soin de cette liberté ; elle a besoin de ne perdre aucun de ses amis.