DÉFENSE DE BUONARROTI. — CONCLUSION
Il n'y a pas de conspiration dans l'affaire de floréal, est la décision raisonnable que la patrie a droit d'attendre de vous.
Il n'y a pas de conspiration, parce que, comme vous l'a victorieusement démontré Babeuf, les pièces dont on prétend eu tirer la preuve n'eurent ni l'objet ni la suite qu'on leur attribue.
Il n'y a pas de conspiration, parce que, comme il vous l'a dit, le seul désir de préserver la République des attaques de la royauté présida aux travaux de l'association des démocrates.
Il n'y a pas de conspiration, parce que ces travaux, quels qu'ils fussent, ne purent avoir et n'eurent jamais aucun caractère alarmant, dangereux pour le gouvernement : caractère qui est essentiel pour constituer une conspiration criminelle.
Il n'y a pas de conspiration, parce que l'amour de la patrie, le plus pur, le mieux démontré, présidait^ aux travaux de ces patriotes; parce que, quelle que fût leur nature, leurs vœux étaient absolument tournés à la volonté du peuple; parce que cet amour et le raisonnement durent impérieusement les amener au résultat qu'on voit dans les pièces, résultat qui fut l'effet invincible des circonstances où ils se trouvèrent placés.
Il n'y a pas de conspiration, vous crie la France, fatiguée de voir couler le sang de ses enfants pour les opinions qui les divisent. Il n'y a pas de conspiration, crient tous ceux qui voient siéger sur ces bancs l'intégrité, la franchise, le courage, et ce saint fanatisme pour les droits des hommes.
Cette équitable décision, qui brisera nos chaînes, atti-
rera sur vous les bénédictions de la postérité ; elle cimentera la concorde et la paix des Français.
Et si malgré tant de puissantes considérations, nous avions la douleur de vous voir tomber dans le piège que vous tendent les ennemis de la révolution, vous devriez nécessairement considérer alors que de simples présomptions paraissent, dans le système de l'accusation, me rattacher à un projet quelconque.
Qu'à ces présomptions j'oppose la possibilité et la vraisemblance des explications que j'ai données aux pièces du procès qui sont écrites de ma main; car enfin, tant que vous ne pourrez pas dire : Ce que vous dites est impossible, vous ne pouvez pas me prétendre convaincu.
J'oppose les variations et les contradictions du témoin qui me charge : l'indépendance absolue des parties de sa déposition qui me concernent, des pièces de la procédure ; ses qualités de dénonciateur et d'espion; la haine qu'il décèle contre les hommes d'un certain parti. J'oppose la dissimulation, l'hypocrisie dont il a fait parade.
J'oppose la double omission de mon nom dans le premier mouvement de son âme.
J'oppose enfin à des présomptions, à des rapprochements, une vie constamment dévouée au bonheur de l'humanité.
Le moment approche, citoyens jurés : oui, vous allez prononcer sur notre sort. Notre jugement est sans appel; mais il est soumis à celui de la raison et de la postérité.
Débarrassés des prestiges dont on ne cesse pas de vous entourer, descendez dans vos cœurs ; vous y trouverez une voix sourde qui vous crie : Ces hommes enfin ne rêvaient qu'au bonheur de leurs semblables.
Le moment approche, citoyens jurés, où vous allez rendre le calme à tant de familles éplorées, ou les livrer à une douleur éternelle; et ce moment est celui où la paix semble sourire à tous les Français. La paix I en auriez-vous, épouses tendres, mères infortunées? en auriez-vous, ô vous, braves soldats, qui auriez vu proscrire ici les maximes et les
préceptes qui retirèrent autrefois de l'esclavage votre patrie opprimée ?
Votre jugement, citoyens ;'"'!rés, sera décisif pour la patrie ; il le sera pour la liiteiié, pour le bonheur publio. Ce ne sera pas une mesure politique, un moyen d'élévation pour un parti sur la ruine d'un autre; ce seia l'expression de ce sentiment intime qui vous unit à la révolution, des principes d'équité qui contiennent lee passions, et font triompher la vérité malgré la puissance qui voudrait l'étouffer.
La révolution ne fut pas pour tous un jeu d'intérêt personnel : pénétrez-vous bien, citoyens jurés, qu'il y eut des hommes qui la regardèrent comme un événement important pour l'humanité : soyez bien convaincus qu'elle devint pour eux une religion nouvelle à laquelle, et en vertu des biens qu'elle devait procurer aux Français, ils surent, par une abnégation absolue, sacrifier les convenances, les biens, le repos et la vie.
Vous n'en êtes pas à savoir que c'est aux hommes de cette trempe qu'en veulent principalement les amis du trône : c'est en les immolant qu'ils espèrent parvenir à faire disparaître jusqu'au nom de République.
Frapper un ami de la liberté, c'est tendre la main aux rois : déchirer les républicains par les opinions qui les divisent, c'est donner dans le piège que les ennemis du peuple tendirent constamment à ses amis.
N'avez-vous pas aperçu, citoyens jurés, dans le cours des débats, cet attachement constant, inviolable, à la patrie, à la République, au peuple; cette conviction profonde, exaltée, des principes de sagesse puisés dans les philosophes, et dans l'étonnante révolution des idées qui agite depuis cinquante ans toutes les têtes?
Et si des erreurs ont pu se glisser dans qnelqnes esprits sous le -masque de la vérité, elles étaient dirigées par les vues louables, inspirées par les raisonnements les plus séduisants, excusables, invincibles, commandées par d'impérieuses ch-constances, par ces mêmes circonstances qui (Ùo-
tèrent dans de fois des avis contraires aux hommes en autorité, qui veulent aujourd'hui les ériger en crimes.
Tout est doute dans cette volumineuse procédure, hors la pureté et le républicanisme des accusés. Sur des doutes, arracherez-vous à la patrie ses plus courageux défenseurs ?
Vous jugez la liberté : elle fut féconde en martyrs et en vengeurs de leur mémoire Elle expire, la liberté, quand on étouffe les passions généreuses, quand on présente aux hommes qu'elle enflamme les têtes sanglantes de ceux qui se dévouèrent pour elle.
Croit-on faire de nous des automates insensibles à la vérité ou au mensonge, à la vertu ou au vice, à la liberté ou à l'esclavage ?
J'invoque aussi les lois : elles protègent la franchise et l'amour de la patrie ; elles ne sont telles que parce qu'elles développent et fécondent celles de la nature, qui existent de toute éternité.
J'invoque aussi l'ordre social : il est essentiellement constitué de toutes les passions qui tendent à l'améliorer.
Représentants du peuple, soyez lui-même : il faut avoir son cœur pour exprimer sa volonté. Il vous commande l'équité, consolation des hommes justes, sentiment antérieur à tous les établissements humains, qui calcule les faiblesses et les maux, tempère la violence des passions, et démêle dans les actions les nuances infinies que le législateur ne peut pas classer.
Des républicains invoqueront-ili^ en vain l'équité dans laquelle des ennemis ouverts de la République trouvèrent l'indulgence et l'oubli?
Ambition, avarice, vengeance, passions funestes, imputations effrayantes.... ma vie les repousse.... ma vie orageuse, troublée, remplie de sacrifices et de douleurs, empreinte de la soif ardente du bonheur des autres, c'est là ce que vous avez à juger.
J'attends en paix votre décision : quand on fut juste, on ne craint pas un jugement ; rien ici ne me fait rougir : quand
on éprouva si souvent l'ingratitude, on ne redoute pas la mort.
La mortl je ne l'ai pas fuie devant les phalanges des rois : un simulacre de justice pourra me la donner, il ne me donnera pas le déshonneur ; et quand mes membres sanglants auront assouvi la vengeance du tyran de mon pays natal, et satisfait la haine des ennemis de ma patrie, mes écrits, mes actions, les larmes de la tendresse, et les soupirs de l'amitié accumuleront, je l'espère, autour de mon tombeau, les regrets des Français.
DARTHÉ. — FRAGMENT d'uN PROJET DE DÉFENSE TROUVÉ DANS SES PAPIERS APRÈS SA MORT.
Je n'eus jamais pu penser que j'aurois été arrêté comme ennemi d'une révolution qui fut dans mes principes, avant qu'elle ne fût même parvenue au point d'anéantir toute espèce de despotisme.... J'ai maintenant vingt-huit ans; j'étudiois en droit à Paris à l'époque de la révolution.... Je forçai, avec les généreux habitants de cette ville, l'hôtel des Invalides que le tyran avoit désigné comme l'arsenal des armes qui dévoient immoler les ennemis de la révolution. Fier de l'arme que j'y avois enlevée, je marchai à la conquête de la Bastille.... Je fus employé dans les détachements envoyés pour protéger les convois de farine qui vendent approvisionner Paris.... J'accompagnai les patriotes qui marchoient contre Versailles, repaire infâme de brigands contre-révolutionnaires.... Ces occupations sans relâche altérèrent ma santé ; je tombai malade et je retournai dans ma famille.... Arrivé à Saint-Pol, mon pays natal, mes premiers soins furent d'y propager la haine des tyrans et l'amour du peuple. En 1791, mes compatriotes me nommèrent membre de la municipalité régénérée.... Secrétaire du district, membre du directoire du Pas-de-Calais, j'eus l'honneur d'être du nombre de ces patriotes qu'on appeloit maratistes; je signai une dénonciation contre le traître Roland, et toutes les adresses contre le tyran Gapet.... Quand j'eus été envoyé comme commissaire pour le recrutement des trois cent mille hommes dans le district de Montreuil, quand j'eus été envoyé aux troupes du t Nord lors de la trahison de Dumouriez, la Convention nationale déclara que j'avois bien mérité de la patrie.... Après quelques autres missions, Potier, accusateur
puhlic, étant malade, le représentant du peuple Lebon me força, malgré mon refus et le peu d'usage, à remplir cette place. Mon patriotisme reconnu, plutôt que mes liaisons avec le représentant, me firent nommer à ce poste, cpie je remplis pendant deux mois avec la justice et la fermeté républicaines.... Ma conduite s'est-elle un seul instant démentie? J'ose dire que non.... Je braverai donc les haines particulières des aristocrates qui ont toujours vu en moi un ennemi gênant, il est vrai, mais qui devait l'être....