Décrets des 8 et 14 ventôse de l'an u
2. Les biens nationaux affectés dès le commencement à rextinction de la dette publique ancienne, représentée par les rentes sur l'État,
La hardiesse avec laquelle Babeuf attaquait, dans son Tribun du Peuple, la constitution en vigueur et les membres du gouvernement, fut la cause du silence rigoureux que la société du Panthéon garda longtemps sur son compte : ceux qui approuvaient les opinions du tribun, craignaient de tout perdre par la participation ; les timides avaient peur de se compromettre ; les ennemis de la doctrine de Babeuf appréhendaient de lui donner de l'importance.
Au commencement de ventôse de la 4» année, la proscription qui pesait sur Babeuf atteignait son épouse ; elle fut arrêtée comme prévenue d'avoir distribué les écrits de son mari, dont on ne voulait en efl'et que savoir d'elle la demeure secrète. Au récit de cet excès de cruauté, le Panthéon retentit de mille cris d'indignation ; les amis de l'égalité élevèrent la voix en faveur du courageux Babeuf; ils obtinrent que la société solliciterait la liberté de sa femme, et que des secours pécuniaires lui seraient envoyés dans sa prison.
Le nouvel empressement avec lequel le peuple accueillait les vérités qu'il avait naguère défendues avec tant de gloire, l'esprit d'égalité qui se répandait de nouveau sur toute la France, ce nouvel élan vers la démocratie, et par-dessus tout, le caractère connu de plusieurs memlresdu Panthéon, avaient déchaîné contre cette société tous les écrivains antipopulaires auxquels se joignirent plusieurs orateurs du con-
et de la nouvelle, représentée par le papier-monnaie connu sous le nom d'assignats, furent horriblement dilapidés, lorsque, après le 9 thermidor, il fut permis de les acheter sans enchères et sans publicité, par simple soumission, et d'en payer le prix en papier, qui n'avait presque plus de valeur, d'après l'expertise faite autrefois en numéraire. De là, ainsi que du brigmdage de ceux qui approvisionnaient les armées, vinrent ces fortunes colossales et ce luxe effréné qui contribuèrent ensuite si puissamment à la ruine totale de la République.
Les panthéonistes représentaient dans leur adresse que, pour peu que le désordre continuât , il ne resterait pas un arpent de terre pour acquitter la dette contractée envers les défenseurs de la patrie. Déjà Robespierre s'était plaint, dans ses derniers discours, de la faveur accordée aux riches rentiers au détriment des pauvres, et surtout de ce que le comité des finances souffrait qu'on diminuât la masse des biens nationaux réservés au peuple. (Buonarroti.)
seil des Cinq-Cents : le gouvernement qui, au commencement, y avait applaudi, comptant en faire l'épouvantail des royalistes, en redoutait déjà l'influence. Des agents secrets de la tyrannie, secondés par la timidité des hommes faibles, paralysèrent l'énergie de la société en y semant l'épouvante : tantôt ils lui montraient une bande d'aristocrates prêts à l'assaillir à main armée ; tantôt ils étalaient à ses yeux la colère du gouvernement, irrité par la prétendue hardiesse de ses discussions. Ils ne proposaient pour tout remède que des actes de soumission et de protestations d'attachement au système établi.
Entraînée par de semblables conseils, la société se fit proposer une adresse au Directoire exécutif, dans laquelle, après mille basses flatteries, on lui faisait jurer fidélité à la Constitution de l'an ni. L'adresse fut vivement combattue; mais, ayant été adoptée par la majorité, elle devint le motif d'un schisme patent entre ceux qui la signèrent , et ceux qui préférèrent à un lâche parjure la chance d'une nouvelle proscription. Cet éclatant dénouement mit à découvert tous les sentiments, et l'autorité usurpatrice connut avec certitude les citoyens dont elle avait le plus à redouter les principes et la fermeté.
Dans le cours de ses travaux, la société porta ses regards sur le crédit des assignats, sur la liberté de la presse et sur la formation du jury.
Telle était alors la rapidité avec laquelle les assignats perdaient de leur valeur, que les salaires ne pouvaient pas se mettre de niveau avec le prix des denrées, qui doublait du matin au soir; tous ceux qui vivaient de leur travail, ne pouvant plus gagner de quoi subsister, vendaient leurs meubles et leurs haillons, languissaient dans la misère et mouraient d'inanition. Une pétition des panthéonistes appela sur ce grave désordre l'attention du Corps législatif.
Une autre pétition réluta les sophismes par lesquels des voix malveillantes avaient provoqué, au sein du Corps législatif, des restrictions à la liberté de la presse, afin, disait-on, de réprimer l'audace des démocrates que la nouvelle aristo-
cratie confondait, méchamment et à dessein, avec les royalistes.
Par la nouvelle législation, le droit d'être inscrit sur les tableaux des jurés d'accusation et de jugement ayant été enlevé à ceux qui ne payaient pas le cens électoral, les classes peu fortunées avaient perdu, dans les jugements, la garantie qui en résultait : de là les rigueurs juridiques pour elles, et l'indulgence pour les privilégiées. Un abus aussi dangereux que criant, fut dénoncé par la société au peuple et au Corps législatif qui demeura muet. '
Ceux qui, dès le commencement, s'élaisnt proposé de faire de la société du Panthéon le point d'appui des restaurateurs de la démocratie, eurent toujours en vue de ranimer l'énergie populaire et de ménager en même temps l'autorité constitutionnelle, jusqu'au moment où la rectification générale de l'opinion publique permettrait de parler sans détours, et rendrait vains les efforts des oppresseurs. Conséquemment ils voulaient qu'on se bornât à discuter les droits des hommes et des peuples, en évitant touto application directe aux tyrans du jour; et ce fut d'après leurs conseils que la société désapprouva constamment le zèle inconsidéré et peut-être simulé de ceux qui articulèrent dans son sein des dénonciations graves contre les membres du directoire exécutif, et y proclamèrent l'insurrection.
Les mêmes motifs de prudence firent refuser l'entrée de la société aux Montagnards proscrits, dans lesquels le gouvernement voyait à tort des conspirateurs dangereux : Drouet seul fut admis * .
Au mois de pluviôse de l'an iv, l'affluence des hommes du peuple qui se présentaient au Panthéon, le bon esprit des petites sociétés démocratiques formées dans plusieurs quartiers de Paris, et le vif intérêt que le peuple prenait au ré-
1. Il avait fait arrêter à Varennes le roi rebelle et fugitif, et s'était rangé, dans la Convention, sous les drapeaux de la démocratie; fait prisonnier au siège de Maubeuge, par suite de son bouillant dévouement, il était dans les cachots de l'Autriche, lors des funestes événements de thermidor qu'il blâmait hautement. (Buonarroti.)
tablisseraent de ses droits, avertirent les fondateurs du Panthéon que leurs vœux commençaient à s'accomplir, et qu'il était temps d'ouvrir à leurs^ efforts un champ plus vaste.
Jusque-là ils s'étaient bornés à rallier et à ranimer les éléments les plus actifs de la révolution : ils sentirent alo)-s que le temps était venu d'exercer la même influence sur le peuple parisien.
Cherchant à concilier la publicité indispensable des séances avec les règlements de police, et surtout avec les ménagements que commandait la prudence, ils en vinrent à se convaincre que, leur doctrine politique étant la conséquence la plus rigoureuse des lois de la nature, il était aussi raisonnable que facile de la présenter comme le code de la Divinité, c'est-à-dire comme l'objet de la religion naturelle.
On résolut donc de paraître dans les temples publics sous le titre de déistes, prêchant pour tout dogme la morale naturelle.
Et, comme il était utile d'accoutumer la multitude à remplacer les pratiques de l'Église catholique par d'autres pratiques, ce que le gouvernement même cbirchait alors à accomplir par l'introduction des fêtes décadaires, il fut arrêté qu'où célébrerait publiquement ces fêtes, et qu'à cet effet un vaste temple serait demandé au directoire exécutif.
Celui-ci, pénétrant le but de celte demande, dont il redouta les suites, s'y refusa sous le prétexte qu'il allait s'occuper de la célébration proposée.
Il devint alors nécessaire de tenir à la société un langage plus claire, et de lui faire entrevoir une partie des vues secrètes qu'il eût été imprudent de lui faire connaître dans leur totalité. On voulait la déterminer à se couvrir des formes religieuses, alin de jouir de la publicité et des temples garantis par la loi aux sectaires de tous les cultes.
La discussion qui s'engagea fut très- animée et se prolongea pendant plusieurs séances ; les auteurs du projet furent obligés de combattre les orateurs qui s'efforçaient d'en empêcher l'exécution, tantôt en conseillant de s'en rapporter prudemment au gouvernement, tantôt en faisant en-
visager toute forme religieuse comme la source d'une nouvelle superstition.
Tous les obstacles furent enfin écartés, et la société arrêta : « qu'elle emploierait les décadis à honorer en public « la Divinité par la prédication de la loi naturelle. » Une commission fut chargée de louer un temple, et de préparer le catéchisme et le règlement du nouveau culte *.
A la même époque, le directoire exécutif redoutait la société du Panthéon, dont les discussions alarmaient les nombreux égoïstes de la capitale. Dès lors, la police fut tout occupée à épier les propos et les démarches des orateurs panthéonistes, qui, par leur conduite publique, n'avaient fourni aucun motif décent de persécution. Cependant leur perte était jurée, et l'on guettait un prétexte pour dissoudre la société qu'on appelait déjà un antre de brigands.
Vers le commencement de ventôse de l'an iv, les panthéonistes revenus de leur ancienne stupeur, étaient généralement dévoués au triomphe de la démocratie. Au lieu d'exciter leur zèle, il fallait en modérer l'explosion qui eût pu devenir funeste. Les émissaires que le gouvernement avait glissés dans la société, méprisés, honnis, ne pouvant plus tromper, devinrent de vils délateurs.
Le prétexte que le gouvernement cherchait lui fut offert par Darthé qui., voulant sonder l'esprit de la société, y fit lecture d'un cahier du Tribun du Peuple^ dans lequel les personnes des directeurs et de quelques députés n'étaient pas plus ménagées que leur oppressive constitution et leurs tyranniques lois. Cette lecture fut couverte d'applaudisse-
1. Il est très-curieux de voir que dans une société où dominaient, comme nombre au moins, les partisans de Robespierre, la proposition a d'honorer en public la Divinité » et le retour au culte de l'Être suprême, soulevèrent une aussi vive opposition. Buonarroti reconnaît qu'il fallut expliquer à la société que si elle se couvrait des formes religieuses c'était dans un but politique, pour jouir de la publicité et des temples garantis par la loi à tous les cultes. Malgré cela, la résistance continua et on en trouve les traces dans le texte de l'arrêté qui fut pris : « Honorer la Divinité par la prédication de la loi naturelle. Ce qui implique contradiction. » — A. R,
ments ; mais peu de jours après *, la clôture du Pauthéon fut ordonnée par le directoire, et exécutée par le général Buonaparte ' en personne.
Ainsi que dans tous les gouvernements aristocratiques, il y avait dans celui de la république française un esprit également opposé à l'autorité d'un seul et à la puissance du peuple. Cependant lardeur avec laquelle la doctrine de la souveraineté populaire avait été récemment accueillie par la généralité de la nation, et prêchée même par quelques-uns des fondateurs de la nouvelle aristocratie, ne permettait pas à celle-ci d'en faire un crime aux démocrates, en lés peignant sous leurs véritables couleurs ; aussi s'efforça-t-elle