Le 9 ventôse de l'an iv
2. Buonaparte qui commandait alors Tannée de l'intérieur, fut le véritable auteur de cette mesure : ayant démêlé, à l'aide de nombreux agents, les vues secrètes des panthéon istes, il en fit peur au Directoire, et obtint l'ordre de dissolution; il fut présent à l'exécution, et se fit remettre les clefs de la salle où la société tenait ses séances.
A plusieurs traits de cette nature , la nouvelle aristocratie dut reconnaître dans ce général, déjà célèbre par la prise de Toulon et parla journée du 13 vendémiaire, l'homme qui pouvait un jour lui prêter un solide appui contre le peuple; et ce fut la connaissance qu'on avait de son "caractère hautain et de ses opinions aristocratiques, qui le fit appeler, au 18 brumaire de l'an rrn , au secours de ce parti , effrayé de la rapidité avec laquelle reparaissait alors l'esprit démocratique.
Ce fut aussi par une conséquence de la politique qui prévalut au 9 thermidor de l'an n, que ceux qui présidaient aux destinées de la France furent amenés à envisager la guerre d'invasion comme -un puissant moyen d'absorber l'attention de la nation, de la détourner du soin de ses droits, d'évacuer progressivement l'humeur démocratique des années, de corrompre les citoyens et de fournir un aliment à l'ambition des généraux; il est difficile d'expliquer autrement la conduite tenue en Italie et en Suisse , et surtout cette impolitique et criminelle expédition d'Égjpte.
Buonaparte pouvait, par la fermeté de son caractère et par l'ascendant de ses exploits militaires, être le réparateur de la liberté française; ambitieux vulgaire, il aima mieux lui porter les derniers coups; il tint entre ses mains le bonheur de l'Europe, et il en fut le fléau par l'oppression systématique qu'il fit peser sur elle, et par celle bien plus terrible dont il prépara les éléments, et sous laquelle furent, après sa chute, engloutis, au nom même de la liberté, tant de peuples de cette partie du globe. (Buonarroti.)
de les livrer à la haine publique, en les qualifiant de royalistes déguisés qui aspiraient k ramener par un long circuit la nation à la royauté à l'aide de l'anarchie avec laquelle on feignait de confondre les principes démocratiques*.
On retrouve cette fourberie politique dans tous les actes de la nouvelle autorité contre le parti populaire : l'arrêté directorial, qui ferma, avec le Panthéon, plusieurs réunions royalistes rouvertes presque aussitôt, en est une preuve à ajouter à d'autres plus décisives, dont j'aurai occasion de parler en rendant compte de la fameuse loi du 27 germinal ,
Cet acte violent alarma tous les cœurs tant soi peu attachés à la hberté, et fut le signal d'une nouvelle persécution. Beaucoup de patriotes furent expulsés des fonctions publiques qu'ils remplissaient ; on rechercha les faits révolutionnaires, et on poursuivit activement les écrivains popu-
Depuis l'ami le plus passionné de l'égalité jusqu'au patriote le plus modéré, tous furent indignés de l'atteinte portée par le Directoire exécutif et par le rapport du député Mailhe sur les sociétés populaires, au droit très-restreint de s'assembler, laissé au peuple par la constitution de l'an m. La tyrannie qui prenait par là un caractère plus menaçant et plus odieux, produisit l'effet de réunir contre elle les patriotes de toutes les nuances, et de leur faire souhaiter unanimement sa prompte destruction. Les panthéonistes dispersés par la violence, se réunirent d'abord dans les cafés tenus par des républicains, et ensuite sur les places publiques, au retour de la belle saison.
Quelques écrivains s'élevèrent avec force contre l'acte directorial ; d'autres, à l'exemple de Babeuf, saisirent cette occasion pour appeler plus que jamais le peuple au recouvrement de ses droits.
Parmi les écrits qui circulèrent alors dans Paris, on dis-
1. Accusation identique à celle qui était portée par Robespierre contre les hébertistes. — A. R.
tingua une affiche intitulée : Soldat, arrête et lis, par Félix Lepeletier, et un Discours aux Français sur ks réunions des citoyens, dont Antonelle fut l'auteur inconnu.
Babeuf n'avait pas discontinué de prêcher dans son Tribun du Peuple la doctrine de la pure égalité, et de reprocher leur usurpation aux fondateurs du nouveau gouvernement et à ceux qui en exerçaient les pouvoirs.
Son langage austère lui avait fait des ennemis puissants, et avait indisposé contre lui les citoyens qui tenaient aux magistrats suprêmes par les faveurs qu'ils en avaient obtenues ou qu'ils en attendaient, et ceux qui, croyant d'une bonne politique de feindre de se rallier à l'autorité pour l'anéantir ensuite plus facilement, l'accusaient de divulguer inconsidérément ce qu'ils appelaient le secret des démocrates.
Leur mécontentement fut si outré, que quelques-uns d'entre eux résolurent de perdre ce courageux citoyen ; ils essayèrent de faire éclater contre lui l'indignation du parti populaire, en exagérant ses anciennes liaisons avec les instigateurs des crimes de thermidor, et en rappelant méchamment ses écrits contre quelques agents du gouverHement révolutionnaire.
Dans ces entrefaites, les amis prononcés de l'égalité, sentant que des principes politiques d'un intérêt généralement sensible étaient les seuls moyens propres à maintenir et à accroître l'énergie populaire que les aristocrates s'efforçaient d'éteindre, et apercevant les services que les talents et la hardiesse de Babeuf pouvaient rendre à la cause publique, prirent hautement sa défense et favorisèrent par là le développement de ses plans.
Au désir d'éclairer ses concitoyens, Babeuf avait ajouté depuis longtemps celui de les aider activement à recouvrer leurs droits. Dans cette vue, il s'était attaché des amis passionnés de la démocratie, et avait cherché à connaître et à diriger les efforts faits par les démocrates chez Amsr, à la rue Papillon, au faubourg Denis et partout où ils se réunissaient.
Les habitations de Félix Lepeletier, de Reys et de Glérex, forent successivement les asiles où Babeuf, encouragé et aidé par Antonelle, Buonarroti, Simon Duplay, Darthé, Didier, Germain, Silvain Maréchal et Bodson, s'acquittait des devoirs qu'il s'était imposés, et mûrissait son entreprise.
INSTITUTION INStnRIUECnOMN:QI.f; .
Ce ne fat que vers le commencement de germinal de l'an IV, que l'institution insurrectionnelle dont je vais parler reçut son existence. Il y eut avant cette époque, entre Babeuf, Félix Lepeletier et Silvain Maréchal, un concert qui n'eut d'abord d'autre objet que celui de régler les sujets et le ton de leurs ouvrages politiques : il paraît certain que Babeuf, qui tendait à ramener tous les mouvements à un centre unique, contribua par l'influence de ses amis à faire dissoudre les comités dont j'ai fait connaître les travaux, et dont on retrouve beaucoup d'idées dans les actes du nouveau corps insurrecteur.
Aux premiers jours de germinal, Babeuf, Antonelle, Silvain Maréchal et Félix Lepeletier, se constituèrent en directoire secret de salut public, et prirent la généreuse résolution da rattacher à un point unique les fils épars de la démocratie, aân de les diriger uniformément vers le rétablissement de la souveraineté du peuple.
Rallier et mettre sous sa main tous les amis de la liberté, en calculer les forces et leur imprimer une impulsion favo-
rable à l'instruction et à la délivrance géne'rale, sans risquer de compromettre par les trahisons ou par les indiscrétions ni la chose ni les personnes, furent les premiers soins du directoire : il y pourvut par un arrêté d'organisation, portant création d'un agent révolutionnaire principal dans chacun des douze arrondissements de Paris, et des agents intermédiaires destinés à entretenir les communications entre le directoire et ses agenis révolutionnaires; à cet acte, il ajouta une instruction dans laquelle, après avoir expliqué à ses agents les motifs et la justice de l'entreprise, il leur traçait la marche qu'ils avaient à suivre pour en assurer le succès.
Il n'y eut jamais d'autre agent intermédiaire que Didier, dont le zèle, l'activité, l'adresse et la discrétion furent constamment au-dessus de tout éloge. Quoique, d'après le règlement établi, cet agent ne dût connaître ni les membres du directoire, ni leurs opérations, la pureté de son patriotisme, sa sagesse et sa fidéhté à toute épreuve, lui méritèrent leur entière confiance ; elle fut sans bornes, et il en profita pour les déterminer à s'adjoindre Darthé et Buonarroti qui obtinrent à leur tour l'admission de Debon.
Ainsi, au 10 germinal de l'an iv, il existait à Paris un directoire secret de salut public, institué pour rétablir le peuple dans l'exercice de ses droits ; il était composé d'Antonelle, Babeuf, Debon, Buonarroti, Darthé, Félix Lepeletier et Silvain Maréchal, eî; s'assemblait dans un appartement occupé par Glérex, chez qui Babeuf était alors réfugié. Il n'y avait entre eux aucune opposition de sentiments au sujet de la doctrine politique discutée chez Amar ; une parfaite unanimité les unissait : tous considéraient l'égalité des travaux et des jouissances comme le seul but digne d'un vrai citoyen et ne voyaient que là un motif légitime d'insurrection.
Silvain Maréchal ' rédigea une adresse au peuple, sous le nom de Manifeste des êgavx, et qu'il proposa à l'acceptation de ses collègues. Voici cette pièce :
1. C'est le célèbre auteur de VAlmanach des honnêtes gens, pour lequel