CLVI. — LES VISIONS DG JEUNESSE
Pourquoi retrouve-t-on si rarement dans la vie quelqu'une de ces rêveries prodigieuses, comme chaque adolescence en a connu , de ces rêveries grandioses, immortelles, cosioiogoniques , où l'on • porte le monde dans sa poitrine , où l'on touche aux étoiles, où Ton possède l'infini ? moments divins, heures d'extase où la pensée vole de sphère en sphère, pénètre la grande énigme, respire large, tranquille, profonde comme la respiration de l'Océan, sereine et sans limites comme le firmament bleu ; visites de la muse Uranie, qui trace autour du front de ceux qu'elle aime le nimbe phosphorescent de la puissance contemplative et qui verse dans leur cœur l'ivresse tranquille du génie sinon son autorité ; instants d'intuition irrésistible où
Ton se sent grand comme l'univers et calme comme un dieu? — Des réglons célestes jusqu'à la mousse, la création entière nous est alors soumise, vit dans notre sein , et accomplit en nous son œuvre éternelle avec la régularité du destin et l'ardeur passionnée de l'amour. Quelles heures ! quels souvenirs ! Les vestiges qui nous en restent suffisent à nous remplir de respect et d'enthousiasme, comme des apparitions du Saint-Esprit. Et retomber de ces cimes aux horizons sans bornes dans les ornières bourbeuses de la trivialité ! quelle chute ! — Pauvre Moïse ! tu vis aussi onduler dans le lointain les coteaux ravissants de la terre promise, et tu dus étendre tes os fatigués dans une fosse creusée au désert ! — Lequel de nous n'a sa terre de promission , son jour d'extase et sa fin dans l'exil ? Que la vie réelle est donc une pâle contrefaçon de la vie entrevue et combien ces éclairs flamboyants de notre jeunesse prophétique rendent plus terne le crépuscule de notre maussade et monotone virilité !
CLVIl. — RIVAROL.
J'achève le Discours préliminaire de ^Ydivol^ ouvrage tout pétillant d'idées, tout scintillant d'images, tout animé de tours et de traits , mais qui manque d'ordre, d'enchaînement , de proportion. < Quand l'impression et la composition marchent ensemble, il faut, dit l'auteur, opter entre l'ordre et le style. » Rivarol a opté pour le style et son travail, qui n'est point un livre, est un arsenal de fu-
sées, de dards, de grenades et d'armes de prix qui, pour devenir un musée, n'attendait qu'un architecte et un distributeur. On reconnaît trop dans ce discours VHomme aux petits sacs. Mais pour la science de l'expression , pour l'art de la période, de l'image et de la formule, pour la manière de traiter littérairement la métaphysique, Rivarol est un modèle. Il s'entend en maître à insinuer les figures et les couleurs dans l'abstraction. Il a su identifier le talent avec l'intelligence et l'éloquence avec la didactique. Ce qui le caractérise, c'est que chez lui la pensée s'enveloppe toujours d'esprit et l'esprit d'imagination. Son style , toujours animé par la verve et tempéré par la grâce, se réchauffe souvent aussi par l'âme. En un mot, harmonieux, délié, brillant et profond , il n'a manqué à Rivarol du grand écrivain que la patience.