XYI. — LA PART DU MYSTÈRE
La Nuit est la mère du monde. Tout ce qui est sort d'elle, et ses flancs contiennent les germes de tout ce qui sera. Au-dessous de l'univers visible et manifesté, où les êtres réels accomplissent, dans la joie ou la douleur, le drame éclatant de leurs destinées, s'agite confusément un autre univers, que n'éclaire et ne réchauffe aucun soleil , abîme sombre, morne, intérieur, infini, où pullulent des larves innombrables, substances aveugles et inquiètes qui aspirent ardemment à la forme et à la manifestation, mais qui ne peuvent, c'est leur loi, franchir les portes du noir royaume, voir la lumière désirée et vivre, qu'après avoir grandi longtemps dans le sein obscur du chaos. Cette région funèbre et souterraine, ce royaume de l'attente et des soupirs, ce sont les Limbes de la nature, et ce stage dans les Limbes, noviciat imposé à tout ce qui veut naître, c'est la période fœtale de chaque être. Ainsi le premier beix^eau de toute existence est la nuit. Vois la
plante : elle enfouit soigneusement tous les secrets de sa jeunesse dans les ténèbres du sol. Considère ranimai : il se prépare longtemps dans l'obscurité du sein maternel à supporter la lumière. Gom^ prends cette loi de la nature et suis-là.
Fais en toi la part du mystère, ne te laboure pas toujours tout entier du soc de Texamen, mais laisse en ton cœur un petit angle en jachères pour les semences qu'apportent les vents, et réserve un petit coin d'ombrage pour les oiseaux du ciel qui passent ; aie en ton âmenine place pour l'hôte que tu n'attends pas, et un autel pour le dieu inconnu. Et si un oiseau chante par hasard dans ta feuillée, ne t'approche pas vite pour l'apprivoiser. Et si tu sens quelque chose de nouveau, pensée ou sentiment, s'éveiller dans le fond de ton être, n'y porte point vite 1^ lumière ni le regard ; protège par l'oubli le germe naissant, entoure-le de paix, n'abrège pas sa nuit, permets-lui de se former et de croître, et n'ébruite pas ton bonheur. Œuvre sacrée de la nature, toute conception doit être enveloppée du triple voile de la pudeur, du silence et de l'ombre. Sois discret, sache attendre, et rappelle-toi que la nature jalouse frappe le plus souvent de mort ce que la curiosité vaine ou le babil intempestif ont profané. Respecte le secret qui est en toi, ne hâte pas les temps, et même au jour heureux de la naissance, si tu es sage, que ta pensée , ton imagination ou ton cœur ne convoquent pas encore des témoins comme le font les reines, mais plutôt s'épanouissent comme la rose des Alpes dans la solitude et sous l'œil de Dieu seul.
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XVJI. — UN PRIVILÈGE.
Les gens superficiels sont bien heureux : le liège ne se noie pas.